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LA DOCTRINE CLASSIQUE

Le développement du clearing, plaçant aux mains des banques l'administration de plus en plus large de la circulation, aggravantleur responsabilité devant la société, semble rendre nécessaire une discipline des banques. C’est cette discipline que le comptabilisme réalisait en supprimant la liberté des banques, en immédiatisant toute leur puissance aux mains de l'État. Or, on doit la chercher ailleurs, dans la nature même des choses qui, ayant imposé le métal-monnaie à l'adhésion de tous les peuples, l'a institué à la fois signe des valeurs et discipline du crédit.

Pour la doctrine classique donc, les garanties contre l'abus de toute circulation fiduciaire — intérieure, extérieure — doivent rester objectives. Objective réaliste, doit être aussi la politique actuelle des banques : dominée par la proportion de l’encaisse et du crédit à vue, située juste à l'opposé de lidéalisme fondamental propre à la conception comptabiliste. Tel est le principe directeur qui, dans la doctrine classique, doit diriger les rapports des banques, libres, responsables, avec leur clientèle, libre aussi.

Comment s'établit la nécessité d’une collaboration continuée entre le erédit et la monnaie métallique?

D'après quelles lignes essentielles peut être définie cette collaboration ?

Tout d'abord, il est nécessaire que la monnaie de métal reste la langue des valeurs en général, celle des comptes en particulier, en même temps que la matière sur laquelle s'accomplira, en se développant de plus en plus, ce perpétuel mouvement de simplification, de moindre action en quelque sorte, réalisé par le clearing system.

Comme langue des valeurs, le métal précieux, et l'or en particulier, devenu le seul métal monnayé précieux, possède, par l'ensemble des qualités qu’a découvertes en lui lexpérience universelle (généralité de la demande, facilité de transport, durée), une plénitude de compréhension que les doctrines amétalliques utilisent d'ailleurs, mais croient perfeclionner en la figeant dans une entité formelle : l'unité fixe de compte. Que la valeur du métal, à peu près fixe dans l'espace, se modifie dans le temps, rien de plus certain. Mais ces variations sont plus lentes, en général, que pour les autres marchandises; de plus, elles n'exercent pas nécessairement une influence immédiate, soudaine sur les prix (1); enfin, quand leur action a exercé réellement son influence sur l’évolution générale des prix, c'est-àdire au seul moment où elles modifient l'expression

(4) V. Mongin, La monnaie et la mesure de la valeur (Revue d'économie politique, 1897, p. 144 et suiv.)

des rapports de valeurs, il est facile de les constater par les index-numbers; les contrats à terme, en réservant la rectification de leurs chiffres au moyen de ces tableaux, de ces atlas des prix, donneront à la monnaie ce contrôle analylique au moyen duquel elle peut exprimer, à travers le temps, comme elle l'exprime à travers l’espace, lunité fixe de valeur. D'ailleurs, les influences générales de la valeur des métaux monnavyés sur les prix, tendent à être des influences de hausse, par dilatation monétaire progressive, l'apport de chaque année de production s'ajoutant à la masse durable des métaux conservée intacte, ou encore par dilatation subite, comme au XVI° siècle, en Europe, après la découverte du Nouveau-Monde, ou encore, aux environs de 1860, à la suite de l'intensité soudaine prise par la production des mines d’or en Californie.

L'influence de la monnaie sur les prix ne tend donc pas à s'exercer dans le sens de la contraction, et c'est pure hypothèse que de voir dans la pénurie de monnaie métallique la cause des baisses de prix soudaines, fréquentes, presque caractéristiques de notre époque. Les crises de surproduction ne viennent que de désaccords réels entre production et consommation : la monnaie n'en est pas la cause, mais le signe, elle départage avec autant de netteté que de rigueur le producteur et le consommateur ; bien loin de fausser la notion de leurs rapports, elle en traduit une exactitude mathématique, l’état exact, elle l'atteste par son degré de résistance. Etant une richesse particulièrement recherchée, elle fuit plus rapidement les richesses dépréciées.

Cette résistance monétaire, effet de la crise, signe de la crise, contient d’ailleurs aussi le principe de guérison possible.

Le malentendu social dont elle procède, signalé dès le début, souffert avec acuité, n'aura pas été toléré assez longtemps pour s'insinuer au plus profond de l’organisation économique (1).

Simple signe, remède possible des crises commerciales, la monnaie a cependant ses crises propres, la contraction, qui n’est pas le fait dominant de son histoire peut exister comme accident. Elle a poursigne tangible — et aussi pour remède, plus ou moins lointain quelquefois, mais puissant — le plus souvent efficace, le cours du change.

Les créances sur l'étranger devenües chères, d'où prime à l’exportation pour les nationaux, les prix devenus bas, d’où prime à l'achat pour les étrangers, sont les deux causes réunies qui relèveront la dépression du métal dans un pays mal partagé.

Les titres du métal comme expression des valeurs et intermédiaire des transactions brièvement rappelés, comparons-les à ceux qu'invoque l'Unité fire de valeur. Elle ne serait que forme de valeur, sans contenu, sans vie, immobile, point fixe donné à l’universelle gravitation des valeurs.

Le caractère fixe de cette unité de compte a été fortement contesté. Il n’est pas bien sàr qu'elle ait la neutralité que l’on a voulu lui attribuer : instrument effectif des échanges, elle à une fonction so-

(4) Walras, /evue d'économie politique, 1899.

ciale importante, une utilité. Or, les unités de compte seront, d'après les indications formelles des comptabilistes, en nombre limité, strictement limité, À la fois par l'Etat, selon les garanties réelles, par lPindividu, définitif émetteur, selon les besoins de la circulation. Les deux éléments qui servent de base et de critérium au rapport de valeur et sont compris sous ce même mot : rareté, se retrouvent donc dans l'unité de compte. Qu'elle soit purement abstraite, peu importe, il est des richesses immatérielles. Elle n'a pas de valeur comme marchandise, sa valeur comme monnaie n'en sera que plus énergiquement dégagée, plus impressionnable aussi, car aucune réaction ne viendra la pondérer, ainsi que cela a lieu pour le métal-monnaie.

Elle représentera un service social plus ou moins offert, plus ou moins recherché; comme tel, il se formera entre lui et les autres choses des rapports de valeurs. Et tandis que nous la croirons image trans-. parente des valeurs diverses, elle interposera son prisme entre elles et nous. Et l’on n'aura pas un critère aussi tangible de ces dévialions que pour celles du métal-monnaie.

La pièce de monnaie condense en elle deux sortes de valeur ; celle de la monnaie, en tant que telle, celle du métal, cette dernière la moins variable, peut-être, réagit sur la première, lui donne de sa fixité ; devenues solidaires, leurs variations prévues sont d’une évaluation relativement commode.

L'unité de compte a une valeur plus fluide, dont les variations, ignorées, niées par l’enveloppe d’absolutisme qu'on lui donne, seront d’une évaluation

difficile. Détachée de tout contenu vivant, sujette des transactions, elle risque d'aboutir au chaos véritable des valeurs.

Tels sontles défauts del’unité comptabiliste,envisavée sous son aspect formel ; envisagée comme moyen de paiement, ses dangers vont apparaître autrement graves. Elle se résout en un crédit hypothécaire. Son principe est l'égalité de tous les biens devant les fonctions commerciales, et cette substance de valeur faite de la fusion de tant d'éléments hétérogènes, en réalité inassimilables les uns aux autres, ne peut être très pure. Mème en supposant l'évaluation des unités de compte faite loyalement, elle reste pleine de périls, car elle suppose la monétisation de biens immeubles, ce qui est contraire à la force même des choses.

Les capitaux fixes et les capitaux circulants sont deux catégories sociales (et juridiques aussi), que l’on ne peut ramener l’une à l’autre. L’immeuble, de réalisation lente, traversé de crises profondes, ne pourra jamais que fictivement étayer une circulation. Et, par l'extension trop grande de sa base, l'unité de compte, malgré sa structure juridique plus minulieuse, plus lente, plus lourde aux transactions, verrait se recommencer, pour elle, les expériences du cours forcé, du papier monnaie (1).

Dégagée d'un lien précis avec la richesse présente, mobilisable, cette monnaie, crédit à terme indéfini, aux garanties Incerlaines et lointaines, serait sujette à des crises autrement graves que celles du métal.

(4) Walras, loc. cit.

Les crises du métal qui viennent de la disette élendentles rapports internationaux d’un pays, appellent leur dénouement; les crises du papier, qui viennent de la pléthore, isolent immédiatement le pays qui les subit, se ferment à toute action réparatrice.

Insuffisante théoriquement, la monnaie comptabiliste est pratiquement dangereuse, condamnée par l'expérience des sociétés de tous les temps. La monnale doit, pour soutenir sa valeur spéculative, conserver son caractère de richesse présente, immédiate — de même que la circulation fiduciaire donnée comme substitut au métal, doit représenter au moins de la richesse prochaine, réalisable — sinon réalisée.

Le crédit doit rester dans un rapport étroit avec la richesse effectivement capable de cireuler — momentanément appelée ailleurs, — avec le métal or, qui réalise par sa haute valeur, sa faculté de mouvement, les attributs les plus hauts de la richesse.

Ainsi, la politique des banques, placée devant la circulation actuelle, toupie tournant sur une lame d’or, doit lui conserver cette plateforme de prix ; détournée, placée sur le terrain vague de la richesse universelle, lointaine, indistincte, elle ne trouverait pas un axe suffisamment constant de rotation. D'ailleurs, la plateforme d’or doit être élargie. Le soin de leur encaisse est l’une des préoccupations que l'on est unanime à recommander aux banques (1).

(1) V. dans ce sens: Bagehot, op. cit. ; — Stanley Jevons, op. cit; — Walras, loc. ct. ; — Leroy-Beaulieu, £conomiste francais, 20 mars 1891.

C'est un retour partiel vers la politique réaliste des banques de dépôt du moyen âge que lon veut développer chez elles — tandis que le comptabilisme voulaitles ramenerau pouvoir de monnayage accordé en fail, et aussi, dans quelque mesure, en droit, à ces banques de dépôt.

Il faut que la circulalion intérieure du clearing, comme la circulation extérieure, par émission, ne soit pas purement abstraite.

Pour symboliser cette idée, 11 a été proposé que chaque compte, sur les livres, correspondit à un compartiment distinct dans les coffres de la banque, et que l'argent se déplaçät effectivement d'un compartiment à l’autre, à chaque virement établi entre deux comptes (1). La nécessité de l’encaisse est plus grande encore pour soutenir le clearing que pour soutenir l'émission ; on sait, en effet, que le clearing à gardé un lien plus immédiat que l’émission avec le dépôt en banque. Il lui est plus directement assujet, et de tout temps le retrait des dépôts et des comptes a été, pour les banques — et aussi, par réaction nécessaire, pour le public — un sujet de péril plus grave que le remboursement des billets, plus dispersés (2).

L'acuité de ce péril semble devoir être d'une actualité toujours plus pressante, à présent que la circulalion tend à s'organiser surtout par le clearing. Quant à sanctionner légalement l'obligation d'un

(1) V. en ce sens Walras, loc. cit.

(2) Leroy-Beaulieu, Traité d'économie politique, t. WI, p. 751.

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encaisse minimum, lel est bien l'esprit de certains projets de loi, mais limperfection théorique, l'inélégance des formules proposées, en matière d'émission, leur inutilité pratique, en Angleterre, par exemple, où le «régime de fer » de l'Aet de Robert Peel fut par trois fois conjuré, par le législateur lui-même, dans des circonstances mémorables, leur même inuülité en Belgique, encore à l'heure actuelle, sont bien faites pour détourner d’un semblable essai, plus difficile encore à réaliser ici.

Si l'intervention de la loi a été appelée en un sens défavorable au banquier, on l’a aussi appelée en sa faveur: on a proposé l'octroi d’un délai légal pour les remboursements des dépôts ; ce serait une légère application du cours forcé à la circulation du clearing ; quoi qu'elle vaille en elle-même, cette mesure risquerait d’être inefficace, d'exercer peut-être sur les dépôts une influence prohibitive.

À défaut de fixation précise de l'encaisse, il a été proposé de placer la garantie principale du clearing dans le capital du banquier, en exigeant un rapport certain entre les dépôts reçus et ce capital (1). Notre loi du 1* août 1893 réalise, en ce sens, une très sérieuse garantie quand elle exige que l’action non entièreinent libérée reste nominative (2).

Mais, si la loi, efficace en ce qui concerne la ga-

(1) V. Leroy-Beaulieu : Les banques de dépôt, la législation, les intérêts des déposants / £conomiste français, 21 mars 1891). (2) Incorporée à l'art. 31, 1867,

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rantie sur le capital social, ne peut lPêtre quand il s'agit de déterminer directement l’encaisse, il con vient de remarquer que la politique contemporaine des banques tend d’elle même, à renforcer cetencaisse; le trésor amassé pour l'émission est, de plus en plus largement, hérité par le clearing.

Outre l’encaisse réel des banques, c’est leur encaisse prochain qui doit être soigneusement surveillé par elles. Fidèle à la division du travail entre merchant et banquier, que la Banque comptabiliste avait pour mission de confondre, la banque de dépôts et de clearing doit s'interdire les immobilisations, son argent restant employé à des opérations brèves, sûres (escompte, avances sur titres). =

Ainsi conservé à portée de la main, pour ainsi dire, l’encaisse sera défendu par l'élévation du taux de l'escompte: c'est là un procédé qui est, de plus en plus, dans [la pratique courante des banques. Les varialions du taux de l’escompte deviennent, exprimée au jour le jour etde très près, la projection des cours du change.

Mais, ces mesures de précaution ne sont que négatives. Après avoir affermi le support métallique, il faut accélérer la rotation, par l'essor toujours plus grand du crédit. Et l’idée se fait jour de plus en plus que c'est sous forme de clearing que l'intervention du crédit doit devenir le plus active. Nous avons d'ailleurs déjà vu les grandes banques privilégiées, dans chaque nation, tendant à donner au clearing plus de place dans leur vie qu'à l'émission — leur principale raison d’être, jadis.

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Certains ont entrevu la spécialisation définitive du clearing par la Banque de chaque nation. Cette idée, poussée à ses plus extrèmes limiles par le comptabilisme, se présente comme peu réalisable, le total des comptes d’une nation étant un fardeau vraiment bien formidable pour une seule administration. Le mécanisme, nécessaire semble-t-il, da clearing ne saurait être que la mise en action, déjà entreprise dans plusieurs pays, du principe de hiérarchie, de concentration à plusieurs degrés, qui conduit les résidus derniers des comples, à travers banques et clearing-houses, sur les livres de la banque privilégiée.

C'est la réalisation complète de cette hiérarchie que décrit, par exemple, M. Walras, dans son esquisse d'une banque de virement.

Et la fermeté suffisante de l’encaisse métallique croîtra avec l'essor du clearing, à mesure que la vie économique se domiciliera de plus en plus chez le banquier. Le cleariny, dont l'effort est stimulé par le désir d'économiser un instrument coûteux, bien loin d'impliquer la disparition progressive de lor, lui communique une suprême mobilité. Le clearing repose sur de lor: il lui doit la langue de ces comptes homogènes, formidables par leurs chiffres, si rapidement liquidés ; c’est sur de l'or que s’exercent à distance ses transactions. Le clearing, qui se meut dans le crédit, agrandit prodigieusement, anime l'or enfoui dans les trésors inscrits aux comptes.

Décuplé dans ses ressources sociales, rendu tour à tour idéalement présent entre des foules de mains,

le métal reste la raison d’être eb aussi le substratum de toute cette activité efficace. Une monnaie plus facile, offrant moins de résistance, ne maintiendrait peut-être pas, par réaction, avec la même énergie, l'édifice du clearing system.

Plus on en pénètre la structure, plus on voit en son œuvre une collaboration intime, aux mains du banquier, entre la monnaie et le crédit, la monnaie disciplinant le crédit, formulant le crédit, le crédit animant la monnaie inerte. Cette collaboration intime doit d’ailleurs se traduire au dehors. Il faut, la confiance devant rester libre entre client et banquier, des deux parts, que la Banque par les actes les plus essentiels de sa politique révèle continuellement au public l'argent effectivement présent chez elle. Une

fois réservée la part d'encaisse non déplaçable, il faut

répandre l’autre autour de soi, prêter beaucoup afin que, au lieu de cette circulation amétallique, pauvre, abstraite, conçue par le comptabilisme, ce soit entre la banque et la société, un courant inverse, actif, de métal, précipité, par la confiance augmentante, de la société à la banque, puis de la banque à la société, en un véritable tourbillon (1).

Que les prêts soient prudents, à court terme, à escompte élevé, si les circonstances l'exigent, mais il importe qu'ils soient fréquents, surtout aux moments de crise; ce n’est pas en réalisant en hâte la valeur de ses dépôts, en essayant une tâche qu’elle n’achèvera probablement pas même en aecumulant les ruines

(1) Walras, loc, cit. — Bagehot, op. ct.

ni

autour d'elle, qu'elle agira selon ses interêts bien entendus, mais en jelant à grands flots l'argent dans la société, pour que, ayant ainsi ranimé la confiance, l'argent retourne vers elle d'un mouvement aussi rapide, accomplissant ce tourbillon qui exalle la vie d'une société.

Telle est la prudence, telles sont les audaces ingénieuses par lesquelles doit être soutenu le clearingsystem, œuvre élevée par la confiance libre, qui ne peut vivre sans continuer l'expérience qui la fait naître et agrandil chaque jour sa puissance.

1 Vos

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