Essai sur le colera-morbus épidémique, considéré dans la nature de ses causes et de sa propagation
Lorsque je confiais , il y a quelques mois, aux feuilletons d’un journal, mes vues sur la manière de considérer les causes el le mode de propagation du colera-morbus (i), je ne me croyais pas si près de la nécessite' de leur donner une extension que j’avais promise. La marche de l’épidemie vers les provinces méridionales de l’Europe est constatée ; de nouvelles craintes remuent les populations; les inquiétudes des gouvernemens éclatent parles mesures sanitaires qu’ils déploient avec vigilance et activité : le moment est donc venu pour moi de remplir mon engagement, de répandre , d’étendre el de publier un travail qui sera encore fort incomplet , mais qui ne sera peut-être pas inutile , puisqu’il contient des consolations.
Cet essai a été conçu dans le but unique de faire prévaloir le sentiment de la non-contagion du colera-morbus , gigantesque fléau qui court depuis plus de dix ans de l’Asie sur l’Europe.
Il devait donc être circonscrit; on s’y livre à l’examen de deux points : la nature de ses causes et son mode de transmission.
Comme la peur est l’élément le plus efficace pour la propagation d’une épidémie, j’ai jugé
(1 ) Nous écrivons colera-morbus , au lieu de choiera morbus ; nous adoptons I 01 tliogi aplie de l’Académie, cpii a sans doute voulu lorcer ainsi la prononciation de la prtmièie syl- ! latae.
qu il fallait, avant tout , guérir les pusillanimes, c’est-à-dire, ceux qui croient, sans fondement et par pure tradition , à la nature contagieuse du mal indien , et celte croyance est malheureusement celle du plus grand nombre. Pour parler au plus grand nombre, il était indispensable de dépouiller, autant que possible, mon langage de la phraséologie technique: c’était le moyen d’être compris. En conséquence, les détails et les autorités scientifiques ont été écartés; j’ai essayé de parler la langue de tout le monde : initier Tes populations aux idées, aux motifs d’une conviction nouvelle, les convaincre, c’est les guérir de la peur, c’est augmenter les gages de la sécurité publique , c’est conjurer un mal qui peut envahir tout le vieux continent.
La contagion d’une maladie est un fait qui porte avec lui les preuves de son évidence ; la cause intime de ce fait est proche, immédiate; c’est un corps infecté qui souille un corps sain par le simple contact , qu’il soit direct ou indirect. Il ne faut pas remonter plus haut ; l’essentiel est là.
Mais une maladie épidémique, qui passe pour contagieuse en même tems , lorsqu’elle ne l’est point, nese constitue passurdes élémens aussi simples ; elle a une origine beaucoup plus éloignée : alors, il s’en faut qu’il soit indifférent de ramener les esprits ; et ce n’est jamais sans des efforts multipliés qu’on redresse de fausses opinions, fondées sur des croyances aveugles ou sur l’empire d’observations inexactes et mal interprétées. Il a donc fallu s’engager dans la recherche des causes primitives du colera-morbus , car là seulement pouvait se trouver le caractère de sa propaga-
tion. Sachant fort bien qu’une pareille e'tude aurait quelque chose d’abstrait , et pour ne pas donner de grands développemens, j’ai fait marcher parallèlement des faits connus, des faits vulgaires, explicatifs du langage métaphysique. Rochefort et ses fièvres, que j’ai choisis, ont suffi , je crois , pour jeter du jour sur ma pensée. Toutes les personnes qui connaissent la position de Bordeaux , ses relations maritimes et commerciales, l’analogie de ses localités avec les plages putrides de la Saintonge , et le souvenir des maladies qui y ont régné endémiquement , trouveront celte préférence justifiée. J’aurais pu tout aussi bien choisir les bouches de l’Escaut ou les marais Pontins, car là régnent pareillement des maladies analogues par des causes analogues ; les inductions eussent été les mêmes. A mes concitoyens, je devais parler des lieux qu’ils connaissent; je ne pouvais être intelligible qu’à cette condition.
Si je suis parvenu à éclairer un peu la nature des causes du colera-morhus , ce sera quelque chose; car, sur ce point, on est d’un accord universel, qu’il règne partout une grande obscurité. J’aurai surtout démontré qu’il est impossible de le concevoir contagieux.
Quant aux conclusions , je les ai ramenées à un point de vue d’économie politique. On comprendra , j’espère , que les mesures à prendre contre le colera-morhus sont plutôt du ressort de l’hygiène publique et de la police médicale, que de l’hygiène privée et de la science thérapeutique, et qu’il n’y a qu’une haute législation sa-
nitaire qui puisse à l’avenir garantir les peuples des fléaux épidémiques.
Cependant, s’il n’est pas donné à l’homme de tarir au moment même les sources des maladies populaires , il ne lui est pas impossible d’indiquer et de trouver les moyens d’aiténuer leurs effets , d’en diminuer la virulence et le caractère meurtrier. J’ai donc pensé qu’il serait utile d’ajouter à mon premier travail une instruction hygiénique , dépouillée de toute forme scientifique Pour une calamité populaire , il faut des conseils populaires , c’est-à-dire , des conseils que tout le monde puisse aisément comprendre, afin qu’ils soient pratiqués avec facilité et conviction. Une confiance aveugle ne suffit plus; elle doit être éclairée.
Puissé-je porter dans les esprits les motifs de ma conviction! car il me semble, et tous les jours j’en acquiers la preuve , que je ne peux être éloigné de la vérité.
DU
Rien ne peut plus s’opposer aux progrès du colera-morbus épidémique : il a franchi les déserts glacés de la Russie ; et d’Odessa à Moscou, d’Orembourg à la Gallicie d’Autriche, il suspend la mort sur toutes les têtes. Lorsque de telles distances, lorsque le froid de ce pays ne suffisent plus, que peuvent, contre sa propagation, les cordons sanitaires? La guerre, dont une partie de l’Europe est le théâtre, fléau moins cruel , sert d’aliment à sa férocité ; car tout ce qui est capable de l’entretenir, de l’exaspérer, foisonne dans les camps ; toutes les misères de l’humanité suivent les agglomérations armées.
Si le colera-morbus doit envahir les contrées occidentales de l’Europe , si la guerre doit favoriser cette invasion, que peut-on redouter pour les populations françaises? Sera-t-il meurtrier comme il l’est aujourd’hui en Russie et en Pologne, comme il l’est toujours dans l’Inde? Quelles seront les localités, quels seront les individus qui seront le plus particulièrement frappés? Ces questions médicales, qui se rattachent
puissamment à l’économie politique , sont trop vastes pour être développées ici avec tous les détails dont elles sont susceptibles ; metlons-y des bornes, et cédons au présent qui nous presse, qui nous passionne. A l’approche d’un fléau si terrible, la famille humaine a besoin d’être éclairée sur ses craintes, qu’elles soient vraies ou chimériques; elle a besoin de courage et d’espérance. Disons donc uniquement ce que des notions générales peuvent révéler à l’homme sur de pareils sujets; et, si nous nous trouvons sur la voie du vrai, que les gouvernemens absolus y puisent une leçon , et que la France, que les nations libres soient consolées.
Le mal, dont l’invasion est imminente pour l’Europe occidentale, a une marche si rapide , que l’opportunité des remèdes est insaisissable : il est si cruel , que la mort survient en peu d’heures ; il agit avec tant d’universalité, que des populations entières, répandues sur de vastes pays, sont frappées par masse ; et il tient à des causes tellement puissantes, tellement enracinées, tellement générales, qu’il exerce sa rage pendant plusieurs années de suite; il ne peut cesser qu’avec les causes qui l’entretiennent et par l’anéantissement de de tout ce qui est susceptible de l’alimenter.
§I-er