HISTORIQUE DE SON INVASION EN ASIE ET EN EUROPE
Avant de rechercher le caractère de son origine et la manière dont il se transmet de proche en proche ou à de considérables distances, et même à travers des pays couverts de neige pendant une partie de l’année, faisons connaître historiquement et à grands traits tout ce qu’il a eu de désastreux pour les populations.
Et d’abord , quel est ce mal ? Le colera-morbus est une affection aiguë , avec vornissemens bilieux frequens , dcjections alvines re'pe'tëes et convulsives , contractions des membres et refroidissement des extrémités ; le pouls devient Iresfaible et au point d3 être insensible.
Cette définition , qui est de Gallien, dit si cette maladie était anciennement connue. Elle peut éclater accidentellement et isolément dans tous les pays sans distinction ; le caractère épidémique ne lui est donc pas absolument essentiel.
Mais pour l’ordinaire, le colera-morbus est épidémique, et quelquefois avec une telle puissance d’invasion , qu’il franchit ses limites naturelles , que les contrées les plus éloignées peuvent être enveloppées dans un commun désastre. Tel est celui qui vient de l’Inde , où il a éclaté depuis plus de dix ans, et qui se répand aujourd’hui sur la terre d’Europe (i). A l’époque de son explosion sur les rives de l’Indus et du Gange , l’épidémie fut des plus meurtrières; sa mortalité dans l’Inde, de 1817 à 1825, fut évaluée à 4,000,000 d’individus ; et pour Pondichéry et les pays voisins, elle fut portée h 600,000: calculs approximatifs à la vérité , puisque les Indiens n’ont pas d’état civil. Pondichéry seul offre une base exacte à son chiffre. La moitié de sa population , dont le total s’élève à 40,000 individus, fut atteinte dans la première année. Des familles nombreuses furent anéanties; d’autres ne perdirent qu’une ou deux personnes. Dans cette énumération , ne sont pas compris les ravages que le fléau exerça dans la presqu’île de l’Inde, à Canton , et dans les îles du grand Archipel Indien.
(i) Ün journal anglais fait observer que c’est trente ans, au lieu Je dix , qui se sont écoulés depuis que le colera a commencé ses ravages.
Sa marche, dans ces différentes contrées, n’a pas été observée avec exactitude; mais dans sa direction de l'est à l’ouest et au nord , c’est-à-dire dans ses progrès vers l’Europe , les données qu’on a recueillies sont plus correctes. Ainsi , en en 1819, le colera-morbus s’y achemina pour la première fois par les îles de France et de Bourbon; il s’arrêta au Capdc-Bonne-Espérance ; manquant de moyens de propagation, là , fui-cnt ses colonnes d’Hercule.
En 1821 , par Bombay, il gagna le littoral du golfe Persique, où il ravagea Bassora. Là , le foyer d’infection prenant un caractère plus virulent, il put envahir les vallées de l’Euphrate et du Tigre; la Mésopotamie, la Syrie, et quelques ports de la Méditerrannée furent désolés. A la fin d’Aoât de la même année, il s’établit à Bagdad , où il enleva 3,000 individus; et l’armée Persanne, cantonnée dans le Kourdistan, perdit plus de 2,000 hommes. Ce malheur et les craintes qu’il fit naître, forcèrent les Turcs et les Persans à un armistice. Alep, Laodicée, Antioche subirent ses rigueurs en 1822 et 1823. A cette époque, il porta l’effroi sur les frontières de l’empire Russe. A Bakow, sur la mer Caspienne, un jour de fête publique, il mourut 15 personnes sur la place. On y a vu des hommes, faisant la conversation dans la rue, tomber à la renverse sans connaissance, ayant les membres roides et convulsifs; d’autres étaient pris de nausées, île maux de têtes et de vomissemens : ces derniers svmptômes étaient mortels. Il arriva par le Kour jusqu’à Élisabethpol , et enfin à Tiflis, où plusieurs soldats et quelques habitans en furent inopinément atteints. La violence avec laquelle cette maladie se déclara à Tiflis, jeta la consternation dans la ville; les infortunés qui en étaient saisis, succombaient en quelques heures. On ne trouva de reluge
contre ses fureurs que dans l’émigration : plus des deux tiers de la population quittèrent la ville et allèrent s établir dans les montagnes.
L’épidémie séjourna quatre ans dans l’Asie Mineure, dans la Perse, et sur les plages de la Mer Noire et sur la Mer Caspienne. Elle perdit de son intensité par le retour de l hiver qui semblait l’affaiblir ; et Astrakan , place au milieu des : cent bouches du Wolga, paraissait être ses limites nalu- 1 relies. Malheureusement il n’en fut pas ainsi ; de 1821 a 1827, elle redoubla de fureur dans l’Indoustan , se répandit dans les villes les plus populeuses de cette contrée, se porta jusqu’au pied de la grande muraille de la Chine, longea le versant méridional des monts Hymalaya , et. le 7 Septembre, entra avec une nombreuse caravane en Russie par Orembourg , province extrême de l’empire. L’hiver ralentit sa marche; mais, dans l’été de l’année suivante, elle vint sur les bords du Wolga et du Don, et ne tarda pas à reparaître à Astrakan. Toutes les provinces qu’arrosent ces grandes rivières furent désolées ; le cours des fleuves est la voie la plus facile pour sa propagation. Enfin, le 28 Septembre dernier, après avoir sévi avec la dernière rigueur dans les gouvernemens de Saraloff, de Simbirck, de Pensa et de Nijni Nowogorod, le fléau s’est manifesté à Moscow, et l’a dépassé: on sait combien cette ville a compté de victimes.
Ce n’est pas seulement droit au nord qu’il s’avance; sa direction est aussi vers l’ouest, et, de ce côté, ses progrès sont peut-être plus rapides. La Podolieet la Volhynie , pays limitrophes de l’Autriche et de la Pologne, la Pologne ellemême et l’héroïque Varsovie, la Hongrie et la Gallieie sont aujourd’hui envahies par ce redoutable fléau; et ce qui le rend plus redoutable encore, c’est qu’il infecte tous les corps
d’armée qui se meuvent sur le théâtre de la guerre. Un si vaste foyer épidémique est bien fait pour alarmer le reste de l’Europe.
La propagation de la maladie est irrégulière; mais sa rapidité n’en est pas moins effrayante : en deux mois, elle a parcouru la distance de trois cent cinquante lieues qui séparent Astrakan de Moscow ; sa progression ordinaire est de trois à quatre et cinq lieues par jour ; souvent elle est beaucoup plus lente; mais l’effroi augmente, quand on sait qu’en pénétrant dans les régions froides de l’Europe , elle ne perd rien de sa puissance meurtrière; elle tue le tiers ou la moitié de ceux quelle atteint , et c’est souvent davantage. Toutefois, dans son extension, elle embrasse moins d’individus que dans l’Indoustan , et son intensité semble être restreinte par l’abaissement de la température.
Maintenant faisons connaître les causes générales de ce gigantesque fléau. Nous y puiserons les motifs qui nous le font regarder comme non-contagieüx, et nous ferons valoir des considérations propres à affaiblir les craintes dont les populations européennes peuvent être saisies.