‹ Essai sur le collectionnismeChapitre 16 sur 54 · DESCRIPTION · texte numérisé non relu

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Ï. — Esquisse historique

Le collectionnisme, dont nous avons essayé de dissocier les éléments, d’une manière un peu artificielle, ne vit pas isolément dans l'esprit, ni d’une manière toujours identique. Nous allons tenter d’en esquisser, sinon les origines, du moins le mode de développement.

Il n’est pas douteux qu’on le retrouve dans Île passé historique le plus reculé. D'après saint Clément d'Alexandrie (dans ses Sfromales), Hellanicus de Mitylène, historien antérieur à Hérodote d’une dizaine d’années, aurait rapporté l’exemple de la reine Atossa qui collectionnait les autographes.

Dans tous les cas, le goût de la collection paraît avoir été toujours en rapport avec le raffinement de la civilisation et les facilités de possession.

Chez les peuples primitifs, on peut observer l’accumulation de réserves utiles ou le début de manifestations artistiques dont les spécimens se multiplient plus ou moins, mais, nous semble-t-il, sans fournir les traits caractéristiques que nous avons envisagés.

Pour les races nomades, on ne retrouve guère que l'accumulation de bijoux valant au moins autant par leur matière que par le travail. Représentant un capital facile à transporter, à dissimuler au besoin, toujours négociable, c’est là encore un fait de prévoyance.

Au contraire on voit le collectionnisme évoluer, se développer dans les peuples stables, possédant une organisalion sociale qui garantit à peu près la propriélé, et lorsque la culture iatellectuelle a effectué une certaine évolution. Un tel ensemble de conditions nous paraît nécessaire pour permettre de développement de cette activité de luxe, réglemen tée, qu'est le collectionnisme.

L’antique civilisation grecque nous en offre de nombreux exemples, avec, déjà, tous les ridicules possibles. Lucien adressait un opuscule « à un ignorant qui formait une bibliothèque ». Le goût des collections s'installa à Rome, aprèsles conquêtes, par un double mécanisme, vraisemblablement. D'abord, le vainqueur conservait les dépouilles, précieuses ou artistiques, dont il s'était emparé, le pillage étant la conséquence normale de la victoire.

Puis, au contact de vaincus plus raffinés, il prenait le goût des belles choses, de leur accumulation, de leur confrontation. Le trophée, au début apanage du guerrier triomphant, devenait prétexte à collection. Aussi les collectionneurs d'alors étaient-ils surtout les grands chefs militaires et les administrateurs.

Le plus célèbre est Verres, qui achetait et plutôt

pillait, pour s'enrichir, pour offrir des cadeaux précieux et utiles, puis, finalement, pour se constituer une collection. Au reste, le goût diffusait dans la société, el son accusateur, Cicéron, ne fut pas un des moindres collectionneurs.

De même,longiemps après, la Renaissance fut une période où le collectionnisme retrouva une vogue nouvelle et durable. Il était de bon ton de posséder un cabinet d’antiques, de médailles, en particulier.

Jusqu'à la Révolution le goût de collectionner ne cessa de prospérer. Mais, comme toutes les phases de trouble et d'insécurité, celle-ci, d’un seul coup, dispersa nombre de collections constituées et éclipsa le désir d’en continuer ou d’en entreprendre. Le début du xix° siècle apporta à cette tendance un renouveau d'activité, et en modifia la répartition. Auparavant, collectionner était l'apanage d’une minorité, de plus en plus étendue, il est vrai, mais encore restreinte. Par la suite, l’évolution sociale, avec l’aide des moyens de communications, les plus grandes facilités de production élendit la possibilité et l'amour de la collection à la bourgeoisie moyenne.

Signalons enfin le collectionnisme d'état, persistant, qui pousse une nation victorieure à s'approprier les collections du vaincu pour enrichir ses galeries, ses musées. |

L'étude du collectionnisme du temps passé fournit un excellent moyen de documentation et d’investigation ; elle nous montre, à côté de l'évolution apparente de celte forme d'esprit, la persistance de ses

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caractères fondamentaux. Elle nous démontre également la constance de ce goût. Aux diverses époques, ceux qui en ont écrit se sont élonnés de son actuel développement, l’ont représenté comme une mode nouvelle et envahissante. Beaucoup en ont déploré l’extension. Il ne nous semble pas qu'il y ait

lieu de les suivre sur ce terrain.

Il. — Facteurs étiologiques

Le collectionnisme ne se produit pas au hasard, et nous pensons que l’on peut essayer d’en préciser les conditions d'origine.

Il n’est pas rare de rencontrer des cas où l’hérédité semble jouer un rôle manifeste, hérédité, souvent similaire, Si les descendants ne suivent pas forcément la même ligne de spécialisation, ils n’en paraissent pas moins avoir reçu une certaine aplitude à collectionner. Entre autres, on en pourrait trouver un exemple célèbre dans la famille de Gui Patin.

On ne le rencontre pas égalemeni réparti dans les deux sexes ; il s’en faut de beaucoup, et l'on cite les femmes qui s’y sont adonnées. Telle la fille adoptive de Montaigne, Mile de Gournay, qui recherchait les autographes des contemporains. Actuellement encore elles sont rares, en dépit des facilités plus grandes et du plus large développement iutellectuel féminin. On pourrait e trouver la cause dans u ne

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moins grande fixilé des désirs, avec une moindre aptitude à la classification. Le caractère de la femme la pousserait davantage à rechercher les qualités intrinsèques de l’objet convoité, et la rapprocherait plutôt du dilettantisme. Bien entendu, ici, comme précédemment, nous éliminons le collectionnisme vaniteux. Quoi qu'il en soit, les marchands spécialistes confirment ce fait, et l’un d'eux, tenant une librairie d’anciennetés, nous donnait comme proportion une femme pour cent acheteurs.

On rencontre, également, beaucoup plus de collectionneurs célibataires que mariés. Nous ne cherche-

rons pas à établir où est la cause, où est l’effet, tendant personnellement à admettre que le célibat et le goût de la collection ont fréquemment même origine.

La profession, la situation sociale ont encore une influence non douteuse, résullant, à ce qu'il semble, de facteurs très divers. Le collectionnisme est rare chez les travailleurs manuels des villes, où l’esprit de conservation est peu développé ; il n’est pas plus fréquent chez les paysans, où la tendance à amasser est habituelle, mais l’activité de luxe exceptionnelle. On le rencontre de préférence dans les classes où existe un certain degré de culture intellectuelle.

L'âge aussi a un rôle important, et le goût de collectionner est surtout vif chez l’adulte, sa fréquence allant en croissant avec le nombre des années. Il suit, en cela, le développement progressif des -ten-

dances possessives et conservatrices. Au contraire,

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il se rencontre peu dans l’adolescence, plus portée à la satisfaction immédiate et brève, partant moins patiente, douée d’une moindre acquisivité ; à cette époque de l'existence, l’activité intellectuelle est davantage entraînée vers l'exercice des fonctions altruistes.

Cependant, on peut objecter le nombre des jeunes collectionneurs, à partir de la deuxième enfance, et les timbres-poste en fournissent une vérification banale. Mais, ici, il s’agit plutôt d’une activité de jeu, orientée le plus souvent par une suggestion pédagogique. L'esprit jeune, sain, a un besoin diffus d’exercice, que ses éducateurs cherchent à canaliser vers un but, réputé instructif ; ils cherchent aussi, bien souvent, à occuper l'enfant, et même à développer en lui lies facultés d'ordre et de classement. Sans discuter la valeur de ce moyen, qui utilise le besoin d'activité spontanée et met surtout en jeu l’émulation, il nous semble que la jeunesse est peu disposée à la persévérance méthodique exigée par la collection. En pratique, on voit, le plus souvent, celle-ei délaissée vers l’époque de la puberté. Si elle correspondait réellement à une aptitude foncière de l'individu, elle est reprise, sous sa forme primitive ou sous une autre, au bout de quelques années.

Là encore, nous pouvons constater l’intrication de causes diverses : hérédité, suggestion de milieu et aptitudes acquises. Le départ entre elles est, à l’ordinaire, impossible à effectuer.

Le milieu, avons-nous dit, joue un rôle non dou-

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teux. La preuve en est dans le rapport fréquent entre la spécialisation adoptée et les préoccupations intellectuelles du cercle où évolue le futur collectionneur. E. Piot racontait, ainsi, avoir joué vers l’âge de treize ans avec un de ses amis, fils d’un marchand d’antiquités, dans le magasin de ce dernier, et:s’être dès lors familiarisé avec les objets qu’il a tant aimés et poursuivis par la suite.

Quant aux habitudes acquises, on voit couramment leur importance. La profession, les fréquentations recherchées, les lectures accoutumées, les études entreprises viennent souvent renforcer le goût personnel du souvenir, le culte de la tradition.

Une autre condition peut intervenir également, c’est le désœuvrement. Le besoin d'exercice peut véritablement déclencher le collectionnisme,chez certains «accablés du poids de leur loisir (1) ». Chez des retraités, par exemple, on le voit naître, représentant une véritable activité de substitution. Mais aussi, bien souvent, il se manifeste chez des individus, par ailleurs occupés, et garde, pour eux, la valeur d’activité de luve. C’est une cause analogue qui peut lui donner naissance, pour satisfaire un besoin d'imagination, une tendance à s’abstraire de la banalité quotidienne. Ce collectionnisme par aspiration imaginative a été heureusement traduit, du point de vue littéraire, dans le personnage de Pélisson (2).

Enfin, ce rôle d’exercice agréable et superflu, est

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