‹ Essai sur le commerce de Marseille, ouvrage couronné en 1833 par la Commission chargée de décerner le prix fondé par le baron Félix de Beaujour. 2. éd., augm. et continuée jusqu'en 1841Chapitre 133 sur 181 · Tome III · texte numérisé non relu

Tome III

les devis de cette grande entreprise , qu'il avait vu avec regret que l'état actuel des finances du département ne lui permît pas d'accorder une plus forte somme , et que vu l'urgence de terminer les opérations sur le terrain pour faciliter la formation des compagnies , il priait M. le Maire de prendre des mesures pour que dans le budget de la ville , exercice de 1825 , il fût porté pour cet objet une somme de 5 à 6,000 fr.

Le conseil s'empressa d'accéder à cette demande.

Consulté en 1825 sur la quantité d'eau qu'il croyait devoir être demandée au canal par la ville et le territoire de Marseille, le conseil avait répondu , par sa délibération du 9 août , que la quantité qu'il présumait pouvoir être employée à l'irrigation des terres et aux autres usages de la ville , était de 65 mouîans , savoir: cinq moulans pour l'usage des fontaines publiques et des concessionnaires particuliers des eaux de la ville , et soixante moulans à l'usage des propriétaires pour l'arrosement des terres du territoire de Marseille. «

Cependant cette affaire ne marchait pas , elle sommeillait. Je commençais alors l'étude des intérêts publics de notre ville vers laquelle m'entraînait un penchant irrésistible. Je fus frappé des avantages que procurerait au pays ce canal que l'on considérait , pour ainsi dire, alors, comme un rêve. Je résolus de faire tous mes efforts pour appeler l'attention publique sur un projet d'où devaient naître tant de bienfaits. Je publiai en 1826 une brochure qui fut répandue à un grand nombre d'exemplaires , et où je m'exprimais ainsi :

» Il nous faut un canal tel est le vœu du département :

c'est le cri du besoin , espérons qu'il sera entendu. Jeune encore , je me plais à voir dans un avenir peu éloigné ma patrie florissante, riche , telle , en un mot , que la fera la mesure que nous sollicitons. A ce tableau mes désirs s'enflamment ; j'ose les exprimer, les adresser à mes concitoyens ; trop heureux , si mon exemple peut conquérir à la cause du pays une voix plus éloquente, un défenseur de plus.

» Il nous faut un canal , les résultats en seraient inappréciables »

0 Quelles merveilleuses métamorphoses opéreraient les eaux de la Dnrance introduite dans notre sol aride !

» Dans ces lieux de plaisance où l'on ne peut se dérober au soleil qu'à l'ombre des murailles , s'élèveraient des arbres touffus

qui épureraient l'air, calmeraient les ardeurs de l'été ; de frais bosquets revêtiraient ces plaines dont la nudité afflige ; de majestueuses voûtes de verdure s'élèveraient au lieu des pales arbustes qui ceignent nos avenues , de brillants jets d'eau surgiraient au milieu de ces parterres dont les fleurs languissent desséchées ; de belles et fécondes prairies couvriraient un sol maintenant sabloneux et improductif »

» Les amis de la prospérité de notre ville doivent désirer qu'on y établisse des manufactures. L'économie dans l'achat des matières premières > l'étendue des débouchés , tout en garantit le succès. . . Les capitaux , l'intelligence, les bras ne manqueraient pas.

» Que manque-t-il donc ?

» De l'eau.

» Comment s'en procurer?

» Par l'exécution du canal de Provence. . . . Les produits d'une vaste contrée triplés , quintuplés , un pays brûlé transformé en pays enchanté , tels en seront les résultats.

0 Qu'il soit donc bientôt exécuté ce canal ! On dépense des millions pour enlever un village à l'ennemi , et l'on balancerait , quand il s'agit d'un département tout entier à conquérir sur la stérilité et la misère !

i) N'en douions point , nous obtiendrons ce canal ! Nous adresserons directement nos vœux au roi et aux chambres ; et quel français repoussera un projet qui doit appeler dans une partie de la France la fécondité , l'industrie, la joie et la prospérité? »

Mes paroles trouvèrent de' l'écho... . ., chacun demandait que l'on mît la main à l'œuvre. En 1826 ei 1827 le Conseil Municipal vola de nouveaux fonds pour les études préparatoires et particulièrement pour la levée du plan autour du territoire de Marseille.

Par délibération du 25 avril 1827, le maire fut autorisé à recevoir les propositions des compagnies qui se présenteraient et à traiter avec elles du volume d'eau dont il pourrait convenir à la ville de s'assurer la jouissance,

Les plans dressés par M. Garella, ingénieur en chef du département , étaient terminés ; mais aucune compagnie ne se présentait pour les exécuter. Son canal , construit de manière à recevoir 33 mètres cubes d'eau par seconde , et 17 au moins à l'étiage , se développait sur une longueur de 214,931 mètres.

M. Bazin proposa un autre projet, offrant sur celui de M. Garella l'avantage de l'économie , mais ayant contre lui les chances

— 420 —• d'un percé fort considérable dans la montagne de Venelle. Son canal, qui devait arroser 38 communes, présentait un développement de 132,116 mètres. La prise et la cuvette étaient établies pour un débit de 24 mètres cubes d'eau par seconde au maximunif et 16 mètres cubes dans les plus basses eaux. Le chiffre des devis de M. Bazin était de 13,500,000 fr., à quoi il fallait ajouter pour rigoles de dérivation et pour fonds de réserve 4,500,000 fr. : Total 18,000,000 fr.

Le conseil municipal de Marseille accueillit favorablement ce projet. Pour assurer la formation d'une compagnie , il s'engagea, par une délibération du 22 mars 1834 , à servir pendant six années , iivec le concours de la Chambre de Commerce , un intérêt de 4 0/0 par an sur les sommes versées parles actionnaires, dans la proportion des deux tiers de ces sommes et jusqu'à concurrence de 18 millions. Le tiers restant devait être à la charge du département.

La ville s'obligeait, en outre, à acheter dix mille modules d'eau, au prix de 30 fr. le module , avec stipulation qu'elle serait remboursée de ses avances par un prélèvement de 1 0/0 sur les produits du canal , en tant que ce produit excéderait 5 0/0 du capital engagé.

Le Conseil Général du département refusa son concours à cette œuvre à laquelle Marseille offrait de contribuer directement pour les deux tiers et pour la moitié du tiers restant , par sa cote départementale.

Marseille comprit alors que désormais, pour se procurer l'eau dont elle avait besoin , elle n'avait plus à compter que sur ses propres ressources. Il était urgent de prendre un parti. L'été de 1834 fut d'une sécheresse déplorable. L'eau avait été retirée aux maisons , uux fabriques, aux usines , aux éiablissemens de bains. Il restait au plus 200 deniers , à répartir entre les hôpitaux , les casernes et les fontaines publiques. Chargé alors, en l'absence de M. Consolât , de l'administration municipale , je fis creuser sur nos principales places publiques, des puits auxquels des pompes furent appliquées. Je fus obligé d'envoyer une compagnie de soldats sur les bords de l'Huveaune , pour garder le mince filet d'eau que io3 propriétaires riverains , auxquels l'arrosage était interdit, -disputaient chaque jour aux besoins publics.

Peu après le retour de M. Consolât , le Conseil municipal , sur la proposition de M. Arnavon, délibéra d'exécuter, aux frais de

la ville , un canal aussi direct que possible et à section réduite et pour les besoins spéciaux de Marseille. Un appel fut lait aux ingénieurs et aux entrepreneurs. Il fut entendu. M. Bazin fit de nouvelles propositions. M. Barrès-Dumolard soumit un projet de dérivation des eaux du Verdon, pour fournir à Marseille 6 mètres cubes d'eau par seconde, au prix de 16 millions. Le Conseil municipal eut à examiner quatre projets. Pour vérifier les plans, le concours d'hommes spéciaux était nécessaire. Le 24 mars 1836 , le maire fut autorisé à demander deux ingénieurs à M. le Directeur-Général des Ponis-et-Chaussées. M. Kermaingant et M. de Moniricher eurent mission d'examiner sur les lieux les projets présentés et de désigner le plus convenable. Cet examen les conduisit à proposer une ligne différente de celles qui avaient été présentées. Le résultat de leur travail fut le canal de Marseille que l'on exécute en ce moment.

L'avant-projet dressé par M. de Montricher, sous la direction de M. Kermaingant J'ut adopté par le Conseil municipal, le 14 novembre 1836, et par le Conseil Général des Ponts-et-Chaussées , le 27 avril 1838.

La ville de Marseille fut autorisée par la loi du 4 juillet 1838 , à ouvrir , à ses frais , un canal dérivé de la Durance et dont le débit ne devait piis excéder à l'époque des plus basses eaux 5 mètres 75 centim. par seconde ; la loi du 7 août 1839 lui permit d'emprunter, pour cet objet, la somme de dix millions , avec publicité ei concurrence , ou directement de la Caisse des dépôts et consignations, àun taux d'intérêt de 4 1/2 p. 0/0 au maximum.

Pour faire lace à l'intérêt et à l'amortissement de cet emprunt , il a été établi une surtaxe sur les farines de 2 fr. 65 pour 100 kil. de farine blutée , — de 2 fr. 50 pour 100 kil. de farine non blutée , et de 2 fr. 80 pour 100 kil. de pain.

Les travaux ont été commencés en octobre 1838.

Avant d'arriver dans notre territoire , le canal traverse treize communes , savoir : le Puy-Sainte-Réparade , St-Estève , Rognes , la Roque-d'Antliéron , Charleval , Vernègues , Lambesc , Labarden , Lançon , Ventabren , Aix, Cabriès et les Pennes.

La longueur du canal depuis la prise jusqu'à son entrée dans le vallon de St-Antoine , près Marseille , est de 82,654 m. 30 cent; 67,020 m. 17 cent, sont à ciel ouvert, et 16,192 m. 18 cent, en galeries ou percés , dont le nombre est ôi 41 .

Parmi ces souterrains, les pius longs sont celui de Nolre-Da-

me (3,506 m.) , — celui de l'Assassin (3,463 m.) , — celui des Taillades (3,630 m.) Ce dernier présente les plus grandes difficultés à cause des niasses d'eau inépuisables qu'on y a rencontrées. Les machines à vapeur employées jusqu'à ce jour ont été impuissantes. On en attend une d'Angleterre , de la force de 100 chevaux, qui élèveras mètres cubes d'eau par minute, à la hauteur de 45 mètres.

On a été forcé d'abandonner les opérations au centre du souterrain et de réunir tous les efforts aux extrémités , pour donner un écoulement naturel aux eaux.

Le nombre des ponts-aqueducs jusqu'à l'entrée sur le territoire de Marseille est de 16 , d'une longueur totale de 721 m. 45 cent. Parmi ces aqueducs se trouve celui de Roquefavour , gigantesque monument, auquel rien ne peut se comparer de ce qui a été fait en ce genre jusqu'à ce jour , et qui rendra impérissable la gloire de Marseille et le nom de l'habile ingénieur qui en a conçu la pensée et en dirige l'exécution. Les trois arches superposées s*élèveront à 80 mètres, sur une longueur de 372 mètres. (Le Pont du Gard n'atteint que 47 mètres , la vallée qu'il traverse n'en a que 200 ).

La dépense des travaux ( non compris le bassin de Marseille), a été évaluée à 11,658,200 fr., dont voici le détail :

DÉSIGNATION

Page 1