‹ Essai sur le commerce de Marseille, ouvrage couronné en 1833 par la Commission chargée de décerner le prix fondé par le baron Félix de Beaujour. 2. éd., augm. et continuée jusqu'en 1841Chapitre 132 sur 181 · II. —CANAL DE MARSEILLE · texte numérisé non relu

II. —CANAL DE MARSEILLE

Tentatives faites 5 diverses époques par les Marseillais pour se procurer de l'eau. — Projet d'un canal de la Durance à la Méditerranée en 1555. — En 1660. — En 172i. — Floquet. — Nouvelle compagnie en 1776. — Etudes reprises par M. Plagniol en 1819. — Par M. Garella en 1821. — Projet de M. Bazin. — Refus de concours du Conseil Général du département. — Délibération du Conseil Municipal. — Plans de MM. Kermaingant et de Montricher. — Exécution.

Les projets d'amélioration, formés pour l'avenir de Marseille , seraient demeurés stériles, si l'on n'avait trouvé les moyens de procurer de l'eau à cette populeuse cité.

De tout temps Marseille en a éprouvé le besoin. Assise sur un sol desséché, elle ne peut demander qu'à l'art ce que la nature lui a refusé.

Qu'a-t-il manqué , au moyen-âge , à la république de Marseille, pour égaler Gènes et Venise ? Des manufactures importantes.

Elle n'avait pas, comme Gênes, de nombreuses filatures de coton , d'or et d'argent , des manufactures de salin , etc.

Elle ne pouvait pas , comme Venise , fabriquer les draps écarlates si recherchés dans le Levant , et les belles élofles de soie brochées d'or et d'argent , les damns, les velours , les armes , la verrerie , les glaces , etc.

El pourtant le génie manuraciiirier no manque pas à nos concitoyens. Au contraire, dès qu'une industrie est impianlée au milieu d'eux , ils ne tardent pas à on saisir le sceptre et à conquérir pour jamais une Iiau'e supériorité , témoins la raffinerie du sucre, la savonnerie, la tannerie , les huileries, etc.

Que nous manque-t-il donc? De l'eau.

Quelles richesses jailliront de l'exéculion des projets qui doivent en amener à Marseille ! Honneur aux citoyens qui attachent leurs noms à de si utiles entreprises !

Dès le neuvième siècle , le besoin d'eau qui s'est constamment fait sentir à Marseille , y fit élever les arcs ou aqueducs , debout naguères à la porte d'Aix , remplacés aujourd'hui par un syphon où les eaux arrivent de l'Huveaune après un parcours de 7,800 m. Cette construction fut faite aux frais des habilans de la ville haute et pour leur usage.

Gène fut qu'en 1310 que les habitans de la partie basse de la ville eurent la faculté de conduire l'eau des aqueducs dans leur enceinte , d'y construire des fontaines et de s'en servir pour tous leurs besoins , moyennant 150 lie. royaux , et sous l'obligation de nettoyer les aqueducs toutes les fois que cela serait nécessaire.

Après l'ffgrandissement de Marseille , qui eut lieu en 1350 et qui doubla son étendue , on chercha les moyens de se procurer de nouvelles eaux pour suppléer aux anciennes, devenues insuffisantes.

En 1599 , les aqueducs furent prolongés jusqu'au béai ou canal des moulins de la Pomme.

La ville s'étant encore développée en 1666, le besoin d'eau se fit de nouveau et plus vivement sentir. On fit agrandir l'ouverture du héal. Mais les propriétaires de moulms intentèrent à ce sujet un procès à la ville. Celle-ci le perdit et fut obligée de rétablir les choses dans l'ancien état.

Par la suite , la ville fit de continuelles tentatives pour augmenter la quantité de ses eaux. Elle échoua toujours contre l'opposition des propriétaires.

Nos archives gardent les traces des maladies épidémiqucs et des famines occasionnées dans lesxvs xvp, xviie et xviii» siècles par la rareté des pluies et l'insuffisance des sources ou cours d'eau. On fut quelquefois réduit à aller chercher de l'eau jusqu'à l'embouchure du Rhône.

Aujourd'hui l'on sait combien est fâcheux le manque d'eau dont sont affligés certains quartiers ; combien sont fréquentes les recela-

malions des habiians qui en sont souvent privés. Cest une cause constante d'embarras pour l'adminisiralion , de contrariétés pour les citoyens.

» On voit , disait à ce sujet , en l'an 13 , M. Guimet, ingénieur, » que Marseille , depuis l'agrandissement de 1666 , a toujours » manqué d'eau ; qu'elle a eu nombre de procès pour s'en pro- B curer davantage, sans avoir pu y parvenir. Le volume qui entre » de l'Huveaune dans les aqueducs est à peu près nul dans les » temps de sécheresse , et quand il n'y a que cinq ou six pouces » de hauteur d'eau dans le béai , la ville n'en a pas du tout , les »> aqueducs ne sont alors alimentés que par des sources intérieu- » res , auxquelles on ajoute les eaux de Jarret . »

Cet état de choses impose souvent l'obligation de retirer l'eau aux particuliers et occasionne des pertes considérables à l'industrie. De tout temps on a cherché les moyens d'y remédier. On n'en a point trouvé de plus efficace que le canal de la Durance. D'autres ont été proposés sans succès.

M. Guimet publia , en l'an 13 , le projet d'un canal qui devait amener les eaux de l'Huveaune à la plaine Saint-Michel (50 mètres au-dessus du niveau de la mer.)

La prise des eaux aurait été établie sur la rive droite de l'Huveaune , dans la partie basse du terrain de la Reynarde , en amont du pont de la Minière ( 70 mètres au-dessus du niveau de la mer.)

D'après les expériences de M. Guimet , on trouve au point indiqué pour la dérivation , et dans le temps des plus grandes sécheresses , 37 mètres 44 centimètres cubes d'eau par minute ou 4,992 deniers (1).

La longueur du canal, depuis la prise jusqu'à la plaine Saint- Michel , devait être de 10,280 mètres, dont 4,203 mètres en canal découvert et 6,077 mètres en canal souterrain.

Le montant de la dépense devait s'élever à 1 ,620,684 francs 62 c.

Il est probable que le plus grand obstacle à l'exécution de ce canal fut l'opposition des propriétaires qui , situés au-dessous de la prise d'eau , auraient été presque entièrement privés des eaux de l'Huveaune.

(1) La ville de Marseille ue relire de la rivière de l'Hureaune que 1,000 deniers : 108 litres par seconde.

M. Elisée Baux proposa en 1833 de conduire, au moyen d'un aqueduc, les eaux de l'embouchure de rHuveaune à Marseille. Son projet ne fut pas accueilli par la commission d'enquête chargée de l'examiner.

Rien donc ne pouvait suppléer à l'exécution du canal de la Durance. C'est là qu'ont toujours tendu les efforts de ceux qui voulaient accroître les richesses et la prospérité de Marseille. De tous les moyens de l'enrichir et de la féconder, celui-là est le premier.

C'est une pensée très ancienne; elle est le résultat nécessaire de l'aridité de nos contrées et du besoin d'en corriger les funestes effets. Craponne , dont le nom est associé aux bienfaits que répand le canal qu'il a créé , avait aussi conçu cette communication facile et en même temps bien utile (1) entre la Durance et la mer. 11 en fit , en i 555 , le nivellement à la hauteur du rocher de Cante-Perdrix ; soixante-quinze ans après , celte entreprise fut tentée par Peyresc , conseiller au parlement d'Aix. Il écrivit en Hollande pour appeler d'habiles ingénieurs ; mais la contagion qui vint désoler la Provence et les troubles des Cascaveoux anéantirent les espérances qu'avaient fait concevoir les démarches de Peyresc.

Néanmoins le projet ne fut pas abandonné.

En 1660 , il fut soumis à Louis XIV. Ce monarque , en parcourant la Provence , fat frappé de la nécessité d'un canal , résolut de Texécuter et jeta les yeux sur Colomby, avocat de la ville d'Aix.

Le 2 octobre 1662 , il lui adressa une commission dont je transcrirai quelques passages ; ils font connaître l'importance et le besoin de ce canal , que l'on voulait néanmoins alors faire exclusivement pour la ville d'Aix , au grand détriment de la ville de Marseille qui aurait vu diriger les eaux dans l'étang de Berre.

D Louis, par la grâce de Dieu , etc., au sieur Colomby salut : » ayant considéré , au dernier voyage que nous avons fait en notre » pays de Provence , que notre ville d'Aix , qui est la capitale de » la Provence , pourrait être mise au rang des plus belles villes B de notre royaume , si elle avait une rivière ou une communica- » tion avec la mer par quelque canal , par lequel on pût y apporter » les choses qui y manquent , et remédier aussi aux sécheresses » qui surviennent presque tous les étés au terroir de ladite ville et » aux Heux circonvoisins , lesquelles causent l'infertilité des cam- 2) pagnes , la mortalité des arbres , la perte des récolles , la

(1) Lalaude, canaux de uafigation , chap. 7.

» cessation des moulins et autres grands inconvéniens , outre que » toutes les forêts d'alentour ayant été défrichées , on a peine j> d'avoir du bois pour l'usage de ladite ville j à toutes lesquelles » incommodités il seroit remédié , dérivant un canal de la rivière » de Durance qui pût venir jusqu'à notre dite ville d'Aix , pour de » là se jeter dans notre étang de Berre et avoir communication » avec nos mers et autres de nos voisins ; lequel canal étant fait » d'une largeur et profondeur suffisantes pour la navigation , )) pourroit fournir de l'eau pour tous les arrosages nécessaires , )) avec lesquels il seroit facile d'élever quantité d'arbres pour avoir » du bois taillis , et suppléer au défaut des bois desdites forêts , » même servir pour en recouvrer des lieux éloignés et causer » d'autres biens et commodités innombrables à notre dite ville. . . » nous vous avons commis et député , etc. »

Colomby entreprit aussitôt les travaux préliminaires. Aidé de connaissances étendues , inspiré par le désir d'être utile à son pays, il eut, en moins d'un an, dressé tous les plans et les présenta au mois do septembre 1663.

Mais le roi , occupé à exiger du Vatican une réparation éclatante de l'injure faite à son ambassadeur à Rome , et à protéger de ses troupes l'Allemagne menacée par les Ottomans , négligea ce projet qui l'avait d'abord séduit. Les ennemis du canal triomphèrent. Cependant la possibilité de l'exécution était démontrée ; c'était déjà un graHd pas de fait : le chemin était tracé , il n'y avait plus qu'à le suivre.

Le vœu général était toujours dirigé vers ce but , et des personnes influentes ne cessaient de s'en occuper- Le maréchal de Vauban visita les localités, applaudit au projet et en annonça la prochaine exécution. Messieurs , dit-il , Je vais continuer ma tournée , mais je viendrai hientôc, et nous remuerons des terres. La mort l'empêcha de remplir sa promesse.

En 1724 , les procureurs du pays ou syndics de la province réunirent leurs efforts en faveur de celte mesure , dans laquelle alors on daigna comprendre Marseille. L'assesseur énuméra tous les avantages du canal après lequel soupiraient depuis long-temps la Provence et surtout les villes d'Aix et Marseille. Il ajoutait que les autorités de la Provence seraient responsables au public , à leur patrie en particulier, et à la postérité de n'avoir pas profité des conjonctures favorables qu'offrait la paix.

L'assemblée adressa une requête au roi. Après plusieurs années,

ses instances obtinrent enfin l'envoi des ingénieurs chargés d'opérer le nivellement.

Les explorations furent bientôt laites avec succès sur une longueur de 20,000 toises ; mais, arrivées au territoire de Rognes, la montagne du Jas-Blanc parut un obstacle invincible : le canal fut déclaré impraticable.

C'en était fait de ce projet. Le découragement s'était emparé de ses plus chauds partisans ; il eût été abandonné , sans doute , pour toujours, s'il ne se fût rencontré un homme d'un caroctère ardent et opiniâtre, habile dans la science hydraulique, Floquet, (1733).

Il examine le travail des ingénieurs , appelle de leur jufrement , prouve que le nivellement a été mal fait , indique d'ailleurs le moyen d'éviter la montagne , relève le projet et rend l'espoir à toute la Provence.

Floquet fixa la prise d'eau à Canle-Perdrix : son plan était plus étendu que celui dont on s'occupe aujourd'hui. Il voulait établir à Lambesc un point de partage , et diviser le canal en deux branches , dont l'une se serait dirigée vers le Rhône à Tarascon , et l'autre vers Marseille. C'était procurer à celte ville une communication navigable avec toute la France ; communication bien importante surtout pour les transports de la foire de Beaucaire ; on aurait pu alors se passer du canal d'Arles à Bouc : mais puisque celui-ci est achevé , on sent moins l'utilité de la branche projetée par Floquet.

Il publia ses plans , acheta les droits de la maison d'Oppédequi, par lettres patentes de l'an 1507 , avait obtenu la concession de ce canal.

11 forma une compagnie : 9,600 actions à 160 francs chacune furent crées pour réahser un capital de 1,536,000 fr. Cette somme suffisait pour commencer les travaux ; on comptait, pour les continuer sur le produit des eaux , à mesure que le canal avancerait dans les terres ; déjà l'on s'était assuré de la vente de plus d'un million auprès de divers particuliers.

Malheureusement , les habitans qui voulaient le canal , quoique les plus nombreux , n'étaient pas les plus riches. Les grands propriétaires, croyant leurs intérêts menacés, refusèrent de seconder les efforts de Floquet ; on ne put placer que 7,010 actions. N'importe I la confiance était entière , les avantages évidens , on

mit la main à l'œuvre.

Dès les premiers pas se présentaient de nombreuses difficultés ; elles furent surmontées : les ouvrages furent faits avec une solidité et une perfection qu'atteste encore l'état où ils sont aujourdhui. Une longueur de 3,700 mètres bientôt terminée , annonçait que l'entreprise serait conduite avec vigueur.

Tout à coup plusieurs intéressés se retirent , manquent à leurs engageraens ; dès-lors le projet est déprécié, et les travaux, commencés sous les plus heureux auspices, sont interrompus.

Floquet ne se décourage point ; il parvient à créer une nouvelle compagnie ; l'ancienne réclame ses droits ; on lui assure une indemnité de deux millions , mais l'une ne fut pas plus heureuse que l'autre .

Après beaucoup de démarches , de soins et de peines , il fallut recourir à une troisième compagnie

Le désir de voir terminer le canal était si vif, si général, que cette troisième compagnie put encore se former.

Mais Floquet affaibli par l'âge et , plus encore , par les travaux auxquels il s'était livré , fut obligé de céder ses droits , le 25 juin 1769 , à M. Deyssautier, commissaire de guerre. Il ne cessa pourtant point de s'occuper du canal , et crut avoir trouvé un moyen sur de réunir les fonds nécessaires ; mais les Etats de Provence refusèrent de l'adopter.

Peu de temps après, il mourut, désespéré de n'avoir pu venir à bout d'une entreprise à laquelle il avait sacrifié sa fortune , son repos et trente-six années.

La Provence lui doit une éternelle reconnaissance ; les travaux commencés par lui devaient être tôt ou tard achevés ; suspendus , ils accusaient notre pays d'indolence et d'apathie.

M. Deyssautier, successeur de Floquet , voulut continuer ce qui était commencé ; il ne put surmonter les obstacles que lui suscitait l'ancienne compagnie ; car, ainsi que le remarque Linguet :

» Par un préjugé fâcheux , mais indestructible , on ne reprend » plus l'ouvrage , parce que la compagnie ruinée , arrête par son » privilège tous ceux qui voudraient continuer ce qu'elle ne peut » faire ; elle reste fièrement immobile sur ses ruines , et son par- » chemin est un épouvantail qui ne permet à personne d'eu » approcher.»

M. Deyssautier échoua.

En 1772 , une riche maison de Hollande , séduite par l'économie des devis de Floquet, envoya en Provence M. Van Septeten , major du génie.

Mais les travaux estimés primitivement à 4,168,149 fr., lurent évalués à 9 millions ; on y renonça.

En 1776 une compagnie s'en occupa de nouveau : après cinq ans d'exploration , elle fit remettre au gouvernement les plans et devis d'après lesquels les dépenses étaient portées à 9,457,525 fr. Mais à cette époque le gouvernement était absorbé par la guerre d'Amérique . Les démarches de la compagnie n'eurent aucun résultai .

Ce projet fut encore traité et présenté au comité du commerce de l'assemblée législative par un Marseillais.

Mais bientôt les crimes qui souillèrent la révolution , couvrirent la France de deuil et de terreur. On était loin alors de pouvoir songer à une entreprise vaste et utile.

Il ne fut plus question du canal de Provence jusqu'en 1819. Alors M. Plagniol , ingénieur ordinaire du 2^ arrondissement des Bouches-du-Rhône , présenta au conseil général du département un nouveau plan. Il séduisit par son économie; mais basé sur de fausses conjectures et de faux calculs , il ne put résister à un examen approfondi , et l'auteur lui-même fut obligé de l'abandonner.

Pénétré des avantages de ce canal , le Conseil général du département , par délibération du 24 août 1821 , chargea de l'examen du projet l'ingénieur en chef du département, M. Garella , qui s'empressa de visiter les heux et reconnut la possibilité de l'exécution. Cependant l'opération marchait lentement , les travaux étaient même suspendus. Dans sa séance du 7 mai 1824 , le conseil municipal prit une délibéiation ainsi conçue : « Le conseil muni- » cipal de la ville de Marseille , considérant que l'établissement du » canal de Provence procurerait aux relations commerciales et à o l'agriculture une extension et des développeniens précieux ,

» Délibère d'adresser au Conseil Général du département de » pressantes sollicitations pour qu'il comprenne cet ouvrage ini- » portant parmi les travaux les plus utiles dont il puisse délibérer i) ou provoquer l'exécution (1). »

Les éludes lurent reprises au mois de juin 1824. Mais les fonds votés n'étaient point sutlisans.

Dans la séance du conseil municipal du 8 septembre 1824, Il lut donné kciure d'une lettre de M. le Préfet, annonçant que le Conseil Général, pénétré des grands avantages que devait procurer le canal de Provence , principalement à la ville de Marseille , avait alloué la somme de 3,000 ir. pour la levée des plans et dresser

(I) Registre des Délibérations.

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