ALGÉRIE
Importance de celte possession pour la France. — Colonisation dans la Mitidja et aux environs de Bone. — Commerce et navigation entre la France et l'Algérie, de 1826 à 1840. — Mouvement des navires. — Principales marchandises transportées entre Marseille et l'Algérie. — Progrés.
Le moyen le plus puissant d'accroître la prospérité de Marseille et du midi de la France, est la colonisation de l'Algérie. L'Algérie assure à notre marine marchande , dans l'avenir, une source inépuisable de transactions actives et importantes.
Dès les premiers jours de la conquête , la France comprit tous les avantages de cette possession. L'opinion publique n'a cessé de se prononcer énergiquement contre toute pensée d'abandon. Et le discours du trône de décembre 1841 , a déclaré, aux applaudissemens du pays, que cette terre était désormais et pour toujours française. « Notre persévérance, a ajouté le roi, achèvera l'œuvre « du courage de notre armée , et la France portera dans l'Algérie « sa civilisation à la suite de sa gloire, jo
(Ij De la question coloniale en 1842.
On n'a point à craindre à Alger les causes qui ont amené la chute de nos anciens établissemens dans l'Inde. L'éloignement de la mère patrie , l'absence de direction les ont précités. Alger , au contraire^ est sous les yeux de la France. Il peut être aussi facilement administré que la Corse. En cinq jours, grâce au télégraphe et à la navigation à la vapeur, on peut recevoir une réponse de Paris.
La possession du nord de l'Afrique est, comme l'a dit , M. L. Reybaud , dans un article inséré dans la Revue du Siècle , une de ces fortunes qui arrivent à point nommé aux peuples.
En temps de guerre , ce littoral de 250 lieues devant Toulon , donnerait à notre marine une puissance formidable.
Et pendant que la paix règne sur le monde , il est bon que les soldats de la France apprennent le rude métier des armes sur cette terre où les regards de nos rivaux sont constamment fixés et où des actions d'une bravoure éclatante font apprécier les vertus guerrières de notre armée .
L'Algérie, comme déversoir social, n'offre pas moins d'utilité : qu'on laisse s'écouler vers la régence les flots inquiets d'une population surabondante ! les passions ardentes qui troublent la société y trouveront un aliment à leur impatiente acliviviié. Il y a là un vaste champ ouvert à toutes les imaginations.
Il faut donc coloniser cette riche contrée après l'avoir pacifiée . La colonisation est le seul moyen de la mettre en état de se suffire à elle-même. Les éiémens de succès ne manquent pas.
La plaine de la Mitidja offre les germes d'une admirable colonisation.
La couche de terre végétale a plusieurs pieds d'épaisseur. Le sol, quoique couvert sur plusieurs points de hautes bruyères, n'est pas difficile à travailler. On peut faire deux récoltes par an sur tous les points arrosables , et les cours d'eau ne manquent pas .
Il n'y a dans cette belle plaine qu'un petit nombre d'habitations, mais il serait facile d'en construire en Pisay. Ces habitations coûteraient très peu. La nature argileuse de toutes ces terres les rend très propres à ce genre de construction qui offre en outre l'avantage de procurer, à l'intérieur des appartemens , beaucoup de fraîcheur à cause de l'épaisseur qu'on peut donner aux murs.
Le massif sur lequel est situé Alger, s'étend à l'Est jusqu'à la rivière de VArach ; à l'Ouest jusqu'à celle de Mazafran et vient se perdre au midi de la plaine de la Mitidja.
L'espace compris entre \Arach et le Mazafran est la partie la mieux connue ; c'est dans ces deux rivières que vont se jeter les ruisseaux et les autres petits cours d'eau qui arrosent cette partie delà plaine. C'est aussi par là que devront s'écouler les eaux de quelques marais qui rendent leurs environs malsains. Un canal d'irrigation entre ces deux rivières serait d'une grande utilité. La plaine de la Mitidja pourrait dès-lors être entièrement cultivée et habitée. Ces travaux de dessèchement ont été commencés avec un plein succès. La partie de la Mitidja que confine le massif est déjà complètement assainie ; bientôt tout le terrain qui s'étend depuis la Ferme-Modèle jusqu'à la Maison-Carrée le sera complètement. Les travaux à exécuter sont bien moins considérables qu'on ne l'avait pensé d'abord. Comme le terrain depuis l'Atlas jusqu'à la mer offre une pente continue et assez rapide , les plus légères saignées suffisent pour évacuer de grandes masses d'eau et étancher de grandes étendues de terrain.
Il y a de la place dans la Mitidja pour 16 villages construits sur deux lignes , à deux lieues de distance l'un de l'autre -, chacun renfermerait 1,500 colons; ce qui ferait eij tout une population de 24,000 européens.
Le territoire de Bone est non moins propre à une colonisation fructueuse : il est d'une fertilité égale , sinon supérieure à celui de la Mitidja; il est facile à assainir et est arrosé par deux belles rivières ; le voisinage de Tunis ajoute à son importance.
Un habile agronome suisse , après avoir parcouru l'Algérie pour y choisir l'emplacement d'une colonie helvétique , a fixé son choix sur le district de Bone dans la direction de Philippeville. 11 est à désirer que le gouvernement aquiesce à ses propositions.
Un système de colonisation appliqué avec persévérance aurait bientôt couvert l'Algérie d'une population de 200,000 individus qui , en état de se défendre contre les Arabes , permettraient à la mère patrie de réduire les charges de l'occupation et d'en retirer d'immense avantages.
Le général Bugeaud s'est dévoué avec ardeur à cette œuvre glorieuse et utile. Le gouvernement le seconde avec énergie; les chambres accordent tous les crédits demandés. En 1841 on a commencé un fossé continu, défendu par des blokaus assez rapprochés pour le rendre infranchissable et qui garantira la sécurité dans un espace de 64,000 hectares (40 lieues carrées).
Une lettre écrite par le général Berthois au nom du gouverneurgénéral au maire de Strasbourg, le 27 septembre 1841 , l'invite à favoriser les émigrations des Alsaciens vers l'Algérie. Il offre à chaque famille des concessions de terre de 8 à 12 hectares compris dans l'intérieur de ro6s(ade, et une maison construite par l'état avec une grande cour pour recevoir les bestiaux et les meules.
Au mois de décembre 1841 j trois villages fortifiés étaient en construction dans les situations les plus avantageuses.
Le général Bugeaud a pensé que l'armée après avoir pacifié ce beau pays pourrait utilement concourir à sa colonisation.
Il a assuré aux militaires libérés la préférence sur les colons civils , et cherche à les retenir sur le sol africain par l'appât de la propriété. A la fin de l'année 1841 , sur 800 hommes qui avaient acquis le droit de rentrer dans leurs foyers , 63 ont demandé à rester.
Ce nombre augmentera sans doute dans les années suivantes . Tout annonce que la moisson de gloire recueillie en Algérie sera bientôt suivie d'une autre moisson non moins belle , celle du travail et de la civilisation.
La France peut rendre à ces contrées l'éclat dont elles brillèrent dans l'antiquité. Nos mœurs douces et communicatives , nos arts si utiles et si brillans , et enfin des mesures sages /prudentes, et décisives procureront à la jeune colonie les plus heureuses destinées .
La G uyanne française fut décorée autrefois du nom magnifique de France éqiiinoxiale ; serait-il impossible de réaliser aujourd'hui le projet d'une France africaine.
Ce riche et fertile pays promet à notre industrie de nouveaux débouchés et un grand nombre de matières premières qu'elle est obligée de demander à l'étranger.
De là viendront des laines, des cuirs , de l'huile , de îa cire , des blés , des plumes d'autruche , des dents d'éléphant , du coton , de l'indigo ^ du tabac , du chanvre, du lin^ etc. Nous demandons chaque année pour plus de deux cents millions ^de ces produits à l'étranger.
Des^^forêts d'oliviers sauvages ne demandent qu'à] être greffés pour nous donner autant d'huile que nous en fournit le royaume de Naples. Déjà en 1840^ 80,000 avaient été greffés et taillés. Plus de 100,000|mûriers avaient été plantés.
On a calomnié l'Algérie en l'accusant de stérilité. Cette;[terre
abandonnée', dévastée aujourd'hui par la barbarie nomade des Arabes ne demande qu'à être cultivée pour reproduire les merveilles de l'occupation romaine. Je suis convaincu, a dit M. Thiers , que le sol de l'Afrique est le. sol des plus belles parties de l'Espagne et de l'Italie ; qu'avec du travail et du temps vous pourrez en tirer tous les fruits possibles. Je dis avec du travail et du temps, car il n'est pas donné à la paresse et à l'incertitude de produire quelque chose. Cela n'appartient qu'à une volonté énergique et persévérante (1).
On sait que l'Atlas contient des mines de plomb aussi riches que celles de l'Espagne. On y trouve aussi du minerai de fer d'une bonne qualité , et sans doute on ne tardera pas à fabriquer sur les lieux cet utile produit si nécessaire à l'industrie , au commerce et à l'agriculture.
On a aussi rencontré près de la route d'Alger à Médéah, une mine de cuivre dont les échantillons ont paru fort riches.
Ne nous laissons donc pas décourager par les obstacles que rencontre tout établissement naissant. Il a fallu à l'Angleterre dans l'Inde trois siècles de patience , de lutte , de succès et de revers dont la série n'est point encore achevée; songeons que Mers-el- Kébir, la grande rade, esta une journée de Gibraltar, qu'à l'autre extrémité Bone touche à la Sardaigne et à la Sicile , qu'Alger quand son port sera terminé , tiendra sous sa garde cette mer que Napoléon a appelée un lac français.
Les progrès de cette colonie depuis la conquête promettent un brillant avenir. Les entreprises agricoles et industrielles s'y multiplient , le mouvement commercial ne cesse de s'y développer.
Le commerce entre la France et l'Algérie , qui n'atteignait pas deux millions avant la conquête surpasse aujourd'hui 33 millioDS dont 6 au plus pour le service de l'armée (2).
Ce n'est pas au commerce arabe de l'intérieur ni du désert dont les accroissemens n'égalent pas deux millions (3) qu'il faut attribuer
(1) Discours à la Chambre des députés, séance du 14 mai 1840.
t2) Discours de M. Charles Dupin à la Chambre des pairs.
f3) Depuis la possession de Constanline , le commerce avec l'intérieur de l'Afrique ..paraît devoir s'animer. Une caravane de 100 mulets, chargés de marchandises de prix, venant de Tunis , est arrivée à Constantine lo 23 novembre 18H. A mesure que l'œuvre de la pacification s'affermira , que les voies de communication s'ouvriront, le commerce avec les Arabes prendra un grand développement.
ce progrès, c'est à la colonisation , c'est à l'arrivée successive d'une population active , industrieuse, énergique, qui s'élevait , hommes, femmes et enfans, en 1834, à 10,000; —1835, 11,500 ; — 1836, 14,500;— 1837, 16,500;— 1839, 20,000 ; — 1840 , 25,000;— 1841,35,727(1).
On comptait en 1840 dans l'Algérie 3,387 patentés ; tout le reste gagnait sa vie aux travaux de construction et de l'agriculture. Celle-ci est aussi en progrès. On en jugera parles chiffres suivans :
Produits fournis par les cultivateurs de l'Algérie là l'administration militaire.
Froment 3,244 Q. m. 2v),973 q.m.
Orge 8,387 f> 38.847 »
Foin 78,798 » 137,333 »
En 1826 , époque de la régence où le commerce d'Alger était à son plus haut degré de splendeur, le nombre des bâiimens de commerce de toutes les nations qui y sont arrivés n'a pas dépassé 42. Depuis 1831 le mouvement de la navigation entre la France et l'Algérie a été ainsi qu'il suit :