LAINES
Fabrication des bonnets en 1789.— En 1796. — En 1805. — Sous la Restauration . — Eu 1842 . — Funestes effets des droits élevés . — On devrait affranchir de droits les qualités de laine que la France ne produit pas. — Prime de sortie. — Établissemens pour le lavage des'laines. — jDemande de la faculté de laver les laines en entrepôt. — Importations de laines à Marseille depuis 1826.— Préemption.
Le commerce des laines a de tout temps alimenté à Marseille plusieurs branches d'industrie très importâmes telles que le lavage et le cernissage des laines (1) et la fabrication des bonneisj façon de Tunis. Disons quelques mots de cette fabrication.
Dans le courant du dernier siècle , cette industrie fut enlevée à Tunis par Marseille, et grâce à l'intelligence de nos ouvriers, nous fumes bientôt en possession d'approvisionner le Levant de cet article.
Le gouvernement voulant encourager cette industrie accorda, en 1764 et en 1777, une prime de 10 s. par douzaine de bonnets exportés, et décerna en outre des récompenses honorifiques aux meilleurs fabricans.
En 1789, on comptait à Marseille 8 fabriques de bonnets. Il en sortait chaque année 100,000 douzaines qu'on expédiait duns les échelles du Levant.
L'Italie nous disputait aussi cette branche d'industrie. Salonique seule en recevait 30,000 douzaines de Gênes , 5,000 de Livourne, 3,000 de Yenise. Marseille n'était pas la seule ville de France en possession de celte manufacture ; on en fabriquait aussi à Orléans et à Carcassonne. Orléans conserve encore cette industrie.
(1) Rome tirait de Marseille des matelas de laine ( Martial liv. U , épig. 160. - Pline 1. 19 c. 1)..
Les huit fabriques de Marseille occupaient environ 150 hommes et 3,000 femmes. En 1796 , il n'en restait que deux. En 1805 , il en existait six. Elles pouvaient produire annuellement 50,000 douzaines.
A l'exposition des produits de l'industrie française , en 1806, on distingua les bonnets façon de Tunis de MM. Rostand Yidal et C% et de MM. J. Vincent et G« (1).
[Dans les premières années de la restauration, cette industrie, encouragée par la loi du 25 novembre 1814, lit des progrès (2) , le nombre des fabriques s'éleva jusqu'à 13 ; elles employaient de 8 à 10,000 ouvriers. La législation qui frappa d'un droit prohibitif les laines étrangères, a réduit ce nombre à deux. Elles occupent environ 1,000 ouvriers des deux sexes , réunis ou disséminés dans la campagne où se tricotent les bonnets. Elles consomment 20,000 kil. laine filée et produisent 20,000 douzaines de bonnets, qui, estimés à 12 fr. la douzaine , en 1830 , formaient alors un total de 240,000 fr.
Depuis 1830 le nombre des fabriques et des ouvriers , les quantités de laines employées sont demeurés les mêmes , mais il y a progrès dans la qualité des produits. Les bonnets que nos fabricans livrent au'commerce au lieu de se vendre 12 fr, la douzaine , comme en 1830 , valent de 14 à 80 fr. la douzaine , et les 20 mille douzaines produites qui alors étaient évaluées à 240,000 fr. le sont aujourd'hui à 400,000 fr.
M. de Beaujour que son séjour en Levant et ses observations judicieuses ont rendu si juste appréciateur des moyens lès plus convenables de développer notre commerce , appelle , dans un de ses ouvrages l'attention et les encouragemens du gouvernement sur cette branche d'industrie.
« Nous avons sous la main, dit-il , les matières premières les » plus estimées. Le Levant nous offre son vermillon , l'Espagne ses
(1) JlfomYeur du 30 septembre 1806.
(2) Voici les principaux articles de celte loi :
Art. 1er. La loi du 26 féTrierl792, qui prohibe l'exportation des laines, est rapportée.
Art. 2. Il sera perçu à l'exportation des laines mérinos ei métisses un droit de 30 fr. par quintal métrique, et de 15 fr. pour la laine en suint.
Art. 5. Les laines mérinos pures et métisses ainsi que les laines communes }a?ées ou en suint, venant de l'étranger, seront admises à l'entrée dans le royaupae- »ur le simple droit de balance.
» laines, et rAmérique tous ses colorans. C'est à Marseille que les V Italiens et les Barbaresques viennent acheter la plus grande » partie des laines et du vermillon qu'ils emploient dans leurs fa- » briques ; nous conserverons donc sur eux un avantage d'écono- >> mie dans le prix des matières. Nous pouvons encore nous proa curer le bon marché de la main-d'œuvre , en faisant tricoter les » bonnets dans les campagnes et dans les départemens où le bas » prix des comestibles entraîne le bas prix du travail. 11 ne fauw drait peut-être, pour ramener parmi nous ce genre d'industrie » si utile aux campagnes , qu'accorder quelque légère prime aux » fabricans qui voudraient monter de nouveaux métiers. »
Malheureusement la législation, loin de favoriser cette industrie, lui a été funeste. L'ordonnance du 13 mai 1822, convertie en loi le 17 mai 1826, en prohibant indirectement les laines communes étrangères, a ruiné la fabrication des bonnets à Marseille , sans qu'il en soit résulté aucun avantage pour l'agriculture qui l'avait réclamée. La raison en est bien simple , c'est que la France ne produisant pas la qualité de laines que nous fournissait l'étranger, les laines indigènes n'ont pu les remplacer, et leurs prix, loin d'augmenter au gré du producteur, ont encore diminué.
L'étranger a profité de nos fautes. La Toscane et l'Allemagne se sont emparées de la matière première repoussée par nous ; ces pays livrent aujourd'hui des bonnets à 25 et 30 pour cent meilleur marché que Marseille. Ainsi a été perdu pour notre ville l'immense débouché qu'offrait la Turquie à cet objet.
De nombreux ouvriers ont été privés de travail. Il a fallu aussi fermer les fabriques de couvertures et de draperies communes qui consommaient ces qualités faute d'autres sortes indigènes similaires.
Le çonire-coup de celte ruine s'est fait sentir aussi à l'agriculture. Les manufactures dont nous venons de parler employaient des laines indigènes pour les amalgames nécessaires à la compolion de leurs divers produits ; ce débouché leur a été fermé, et les producteurs ont été privés non-seulement des avantages présens, mais encore de ceux que promettaient les progrès toujours croissans de notre industrie, qui bientôt aurait triomphé de la concurrence étrangère. Aujourd'hui ce sont les étrangers qui sont débarrassés de notre concurrence. Ils n'en ont plus à redouter, ni pour l'achat de la matière première , ni pour la vente de leurs produits." Le droit établi sur les laines sous la Restauration était exorbi-
tant. Ce droit était nominativement de 33 pour cent, mais la valeur qui servait de base à la'perception étant une valeur idéale fixée arbitrairement à lOOfr. les 100 kil. pour les laines les plus communes, il en résultait une nouvelle déception pour le commerce. Ainsi les laines d'Egypte, de Tripoli, de Crimée et autres basses sortes dont la valeur à l'entrepôt était de 25 à 27 fr. les 100 kil., auraient dû payer d'après l'intention du législateur 9 fr. de droit et cependant par suite de la fixation arbitraire du tarif elles payaient 33 fr. C'était une taxe de 120 pour cent.
Cette injustice était d'autant plus criante que le droit de 33 fr. étant perçu sur une laine de 50 c. et au-dessous , comme sur celle de 1 fr. , il en résultait une répulsion plus spéciale des produits grossiers qui nous étaient le plus nécessaires. Ce n'est pas tout: non seulement les produits communs payaient proportionnellement un droit plus élevé que les autres , mais encore ils étaient exclus du bénéfice de la prime accordée seulement aux tissus d'une valeur minimum de 6 fr. le kil.
Les funestes effets de ces taxes prohibitives ne furent que trop réels. Le ministre du commerce déclara lui-même à la tribune de la chambre des députés, que dans les deux années qui avaient suivi l'application du nouveau tarif, nos exportations de tissus de laines comparées avec les exportations des deux années qui l'avaient précédée , avaient subi une réduction d'un cinquième environ (1) .
C'est ici le cas de rappeler encore les paroles du même ministre , adressées à ceux qui demandaient des droits prohibitifs contre les laines: « Je n'hésite pas à dire qu'une prohibition, même con- D ditionnelle , pe saurait jamais être raisonnablement appliquée à » un produit brut, qui joîie un si grand rôle dans l'une de nos plus » importantes fabrications. Ce ne serait pas là soulager notre » agriculture; ce serait courir le risque de tuer nos fabriques, sans » lesquelles cependant notre agriculture ne saurait vivre »
S'il en était ainsi, pourquoi établir des droits prohibitifs sur une matière si nécessaire à l'une de nos plus importantes fabrications? [2)
(1) Sloniteur du 5 mai 1828. L'exportation de nos tissus^ de laine de toute espèce fut en 1820, de 25,796,000 fr., en 1821 , de 2i,6G9,098; en 1822, ^de 19,982,000; en 1823, de 19,013,000.
(2) Les laines étrangères ont toujours été nécessaires à notre industrie.
En 1792 il a été importé en France 3,932,382 kil. laines diverses, et 878,032 kil. fineset filées, il en a été exporté 299,301 kil. des premières et 127.979 kil. des secondes. . ,
Ceux qui sollicitent la répulsion des laines étrangères prétendent que les propriétaires français ne pourraient soutenir la concurrence des producteurs étrangers , dont les terres sont beaucoup moins chères et les bergers beaucoup moins rétribués. On peut leur opposer l'exemple de l'Angleterre.
L'Angleterre est le pays où les terrains ont le plus de valeur, où les gens de la campagne ont les plus hauts salaires; les producteurs anglais paraissaient donc devoir être ruinés par la présence des laines exotiques sur leurs marchés. On les avait frappées de droits élevés.
M. Huskisson , plein de lumières et de patriotisme , supprima ces droits. Qu'advint-il? Les propriétaires de troupeaux continuèrent à prospérer, et l'industrie des fabricans de lainage prit dès cette époque un développement de plus en plus considérable.
En 1830, les exportations de laines manufacturées de la Grande- Bretagne surpassèrent une valeur de 150 millions; les nôtres ne dépassèrent guères 25 millions(l).
Quant à l'intérêt spécial de Marseille , il ne saurait être douteux : Liberté du commerce, voilà son vœu, son besoin ; et ce vœu^ ce besoin sont d'accord avec les véritables intérêts de l'industrie agricole, manufacturière et commerciale de tout le royaume.
Le gouvernement de Juillet a fait droit en partie aux plaintes élevées contre le droit établi sur les laines par la restauration. Ce droit a été diminué d'un tiers et la fixation du minimum de la valeur a été supprimée.
Ce droit suffit bien certainement à protéger l'agriculture nationale, mais il serait plus juste s'il ne frappait que les qualités étrangères analogues à celles que la France produit. A quoi bon frapper d'un droit élevé qui retombe sur l'industrie française des laines dont les producteurs nationaux n'ont à craindre aucune concurrence i puisqu'ils n'en produisent pas de semblables ? (2)
Pourquoi ne pas aifranchir de tout droit les laines grossières de l'Egypte, de !a Barbarie, do laSardaigne et de la Sicile, qui n'ont pas de similaires en France ? Pourquoi ne pas admettre par le même
(1) En 1840, la valeur déclarée des lissus de laine exportés du Royaume-Uni, a été de 133,196,000 fr. La France en a exporté pour 61,100,000 fr. ( Corn, spéc.)
(2j M. Thiers disait en 1834 , dans l'exposé des motifs du projet de loi sur les douanes : « Le droit sur les laines fut imaginé en 1822 non pour encourager lune production déjà toute développée ; mais pour assurer un prix de monopole à de grands producteurs. Vains efforts ! . . . Les prix n'ont pas cessé de baisser. . . et de funestes effets ont été produits. '
moiif les laines du royaume de Naples et de la Romagne , nécessaires à la fabrication des bonnets orientaux ?
C'est la prohibition de ces laines qui a surtout contribué à la chiite de nos fabriques de bonneterie.
Elle nous a attiré aussi de dures représailles. Elle a fait frapper, dans le royaume de Naples , d'un droit excessif nos draperies , nos tanneries et presque tous les produits français , au grand avantage de nos rivaux.
Il serait -donc juste et convenable d'alléger encore le droit qui pèse sur les laines de Naples et de la Romagne.
Alors seulement nous pourrions lutter avec les fabriques nouvelles que l'Italie et notamment Gênes et Livourne doivent à nos droits prohibitifs.
Une prime est accordée à la sortie des tissus de laine. Ce drawhack a subi diverses variations ; fixé à 10 pour cent par la loi du 17 mai 1826 , puis 13 1/2 pour cent par l'ordonnance du i9 mai 1831, il a été réduit ù 9 pour cent par la loi du 2 juillet 1836.
Cette réduction, contraire aux intérêts de l'industrie et ducommerce, est encore aggravée par les fréquentes difficultés que soulève la douane à propos de la fixation de la valeur. Quelque sincères que soient les déclarations , pour peu qu'un employé espère en faire élever le chiffre en recourant au jury d'experts établi à Paris par l'administration, les expéditions sont suspendues , et le négociant de bonne foi, confondu avec le fraudeur, est menacé d'amendeet de saisie. Nous ne reviendrons pas sur les discussions soulevéesà ce sujet : nous espérons qu'elles auront eu pour résultat de rendre les employés moins prompts à trancher des questions aussi incertaines que celles relatives à la valeur des marchandises, moins prompts à abuser du droit de suspendre les opérations du commerce, droit qui ne leur a été accordé que pour les cas où la fraude serait manifeste.
En 1830, Marseille possédait 10 établis^emens pour le lavage des laines. Ils occupaient 290 ouvriers. Ils livraient annuellement au commerce et à la fabrication environ 10,000 q. m. laine lavée, qui, à 220 fr.Hes 100 kil., produisaient 2,200,000 fr.
Il y avait aussi à Marseille une filature et deux teintureries de laine , occupant ensemble 2S ouvriers et produisant nne valeur d'environ 300,000 fr.
Aujourd'hui nous n'avons plus d'établissement de ce genre.
Le nombre des lavoirs de laine est réduit à neuf, celui des ou-
vriers est de 350. La quantité de laine lavée par an est de 9 à 10,000 balles de 100 à 120 kil., soit 100,00 q. m. comme en 1830. Le prix étant aujourd'hui de 300 à 325 fr. le q. m., cela fait une valeur de 3 millions.
Pour favoriser cette industrie , il serait nécessaire d'autoriser le lavage des laines en entrepôt. L'Etranger nous demanderait alors, comme autrefois, des laines lavées que nous pourrions expédier en transit. Le transport des laines en swint^, c'est-à-dire, chargées de matières étrangères, est trop dispendieux et d'ailleurs trop nuisible à la conservation des qualités, pour qu'on puisse en faire des envois au dehors, il existe dans l'enceinte du lazaret de vastes emplacemens et d'abondantes eaux qui permettraient d'opérer ce lavage pour l'extérieur avec toute sécurité pour la douane. Ce serait une nouvelle branche de commerce, d'industrie et de transports.
Le montant des importations de laines à Marseille a été ainsi qu'il suit depuis 1826 :
1826 1,947,600 fr. 1834 7,486,239 fr.
Dans les neuf premiers mois de 1842 il en a été importé pour 6,267,500 fr. , pesant 40,453 quintaux métriques (1).
État des provenances des laines importées à Marseille iie 1839 à 1841.
Russie. F.
Hollande
(l)En 1840 il a été importé en France 37,704,755 francs laines en lïiasse, pesant 137,697 quintaux métriques. L'importation du Uoyaume-Uni a été de 223,650 quintaux métriques , dont 98,920 d'Allemagne et 20,490 de Russie. La moitié environ de la quantité de laines étrangères importées dans le Royaume-Uni, en 1840, a acquitté un droit d'entrée de 1 denier par livre ( 22 cent. 9 par kil. ) Un quart a payé seulement 1|2 denier; le reste a été admis franc de droit comme provenant des possessions britanniques.
Angleterre . F. 4,098 76 202,301
Espagne 36,453 38,556 63,651
Autriche 67, 224 37, 583 1 27, 740
Sardaigne 242,665 453,664 685,002
Deux-Siciles 583,938 244,563 885,226
Toscane 277,395 430,516 418,189
Autres Etats d'Italie 417, 763 6, 760 633, 203
Grèce 21,887 118,026 —
Turquie 2,375,161 2,733,401 3,075,679
Egypte, — • 44,784 —
Algérie 466,728 263,653 97,729
Etats-Barbaresques 1,732,227 1,838,256 2,460,189
Etats-Unis.., 23,499 — 3,003
Brésil 1,002 346 —
Rio-Plata et Uruguay. , 1, 173 364 254, 546
Depuis quelque temps le commerce élève de vives plaintes contre la manière dont la douane use du droit de préemption qui lui est accordé par la loi. Il est à désirer que cette administration concilie les intérêts du trésor avec les égards et la protection que le commerce a l'habitude et le droit d'obtenir de tous les agens du gouvernement (1834).