‹ Essai sur le commerce de Marseille, ouvrage couronné en 1833 par la Commission chargée de décerner le prix fondé par le baron Félix de Beaujour. 2. éd., augm. et continuée jusqu'en 1841Chapitre 67 sur 181 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

COTOK,

Importations et exportations de cotons à Marseille en 1750— En 1781. —En 1789. — Prix.— Droits.— Etat du marché et tarif sous l'Empire.— Importations en

France et à Marseille, de 1826 à 1841.— En Angleterre.— Coton d'Egypte

Mode d'opérer de Méhémet-Ali . — Demande des Alsaciens de receroir par Triestele coton jumel. — Industrie du coton en Angleterre. — En France. — AMarseille. — Filature. — Teinturerie.

Voici quelle était , au milieu du dernier siècle , Timportance des importations et des exportations annuelles, à Marseille, des cotons en laine et des cotons filés.

Il fut importé du Levant à Marseille, pendant le cours de l'année 1750, d'après le dépouillement des manifestes, 1,532,648 kil. coton en laine.

Il fut expédié de Marseille pour l'étranger, toujours suivant les manifestes remis à la sortie, 345,350 kil., divisés ainsi qu'il suit :

Pour l'Italie 152,484 kil.

» rSspagae 11,552 »

» le Portugal 2,1 03 »

» la Hollande 32,530 »

» l'Angleterre 56 »

» le Nord 146,625 »

345,350 kil.

Il en fut expédié en transit, pour Genève, 260,000 kil. ; restent 927,350 kil., qui furent employés en France.

La même année , les quantités suivantes de coton filé furent importées à Marseille :

Du Levant 805,478 kil .

D'Italie 514 »

805,992 kil.

Exportations.

Pour ritalie 105,802 kil.

l'Espagne 64,973 »

le Portugal 142 »

laHollande 37,999 »

l'Angleterre 108 »

le Nord 320 d

Expédié en transit pour Genève 84,000 »

273,344 kil.

Consommé dans le royaume 532,648 »

805,992 kil.

En 1781 , Marseille reçut 27,164 colis de coton brut , divisés ainsi qu'il suit :

Balles venant^d'Espagne 48 j

» )) d'Italie 41 { oa oût

du Levant 20,248 ( ^"»^^^

» » d'Amérique 660 '

Ballots venant d' Espagne 86 j

» » du Levant 5,407 > 3,812

» » d'Amérique 319 j

Sacs venus de Portugal 30 )

D » d'Italie 84 > 355

D » d'Amérique 241 )

Total 27,164

Les arrivages en cotons filés blancs et teints, pendant la même année, s'élevèrent à 5,200 colis, savoir:

Balles|venues d'Italie . . 928

Balles venues du Levant 3,902

Ballots venus d'Italie 1

Ballots venus du Levant 302

Caisses venues d'Italie 15

Sacs venus d'Italie 52

5,200 Les poids sont inconnus.

En 1789 , les arrivages du Levant en coton brut s'élevèrent à

3,204,450 kil., et à 841,900 kil. pour les colons fiiés. Les importalions des autres contrées ne sont point indiquées.

Le commerce du coton avait pris à Marseille un rapide accroissement depuis la fin du IT"™* sièce. En effet, suivant un état dressé en 1688 et déposé aux archives de la mairie , il n'était entré pendant cette année que :

180,000 kil. coton enlaine.

580,000 » coton filé.

A cette époque , le prix du coton en laine était fixé à 72 fr. les 100 kil.

A mesure que les besoins de cet article se développèrent , les prix'subirent une augmentation remarquable. Les voici tels qu'ils furent fixés en 1750 pour le droit de 20 pour 0/0, établi sur les cotons importés par navires étrangers :

Coton enlaine de Smyrne, les 100 kil. 212 fr. 50 c. » » de Salonique.. . » 175 o

» » de Seïde et Acre » 1 87 » 50 »

» » d'Adenos » 225 »

» » de Chypre » 175 »

» y> de Rilfi » 225 »

» » d'Amanouzi ... » 200 w

En 1789, ceux de nos colonies se vendaient 300 à 350 fr. les 100 kil. ; ceux de Cayenne, qui étaient les plus estimés, 400 fr. Vers 1788^ Marseille était devenue un marché li'ès important pour les cotons. Elle en faisait des envois considérables à la Suisse, à l'Allemagne, à l'Angleterre , à la Hollande et aux autres contrées du nord.

Elle expédiait aux ports français de FOcéan des cotons que l'on chargeait sur les navires faisant le cabotage et surtout sur ceux qui après avoir importé des morues du banc de Terre-Neuve retournaient à leur port d'armement.

On en portait beaucoup en Languedoc où on l'employait dans les fabriques de mouchoirs communs, de bazins, de toiles nommées cotonnades, de molletons et de couvertures.

Les envois pour celte province se composaient principalement de colons de Smyrne appelés cassahar, et en moindre quantité de ceux de Salonique, Chypre et Acre.

On en expédiait à Lyon de très fortes parties, surtout en kirkagach, souboujeac , ainsi que de ceux de Chypre qui étaient les plus

beaux. Ils servaient à la fabrication des toiles et mousselines communes. Ce qui n'était pas appliqué à cet emploi était filé dans la montagne aux environs de Lyon.

La Normandie et notamment Rouen faisaient constamment des demandes très considérables dans les belles qualités de Smyrne , dites kirkagach et souboujeac.W en était de même de l'Angleterre et des autres places du nord.

Ceux de Salonique étaient plus spécialement consommés dans les fabriques suisses.

L'Espagne importait fréquemment à Marseille des cotons de Caraque, Carthagène, Giron, Motril.

Ces cotons d'Espagne, d'une grande finesse , d'un beau brin y étaient néanmoins très courts à l'exception de ceux de Carthagène qui avaient le défaut opposé. Ils étaient tous difficiles à filer. Ils servaient, comme ceux de nos colonies, à fabriquer des mousselines fines , de beaux bazins, des cotonnes fines et des étoffes mêlées de soie que l'on travaillait à Nîmes , à Avignon et à Lyon.

L'importation des colons en laine était frappée par le tarif de 1664 d'un droit de 7 fr. 50 c. les 100 kil.

En 1691, ce droit fut réduit de moitié.

En 1749 , le gouvernement , appréciant combien de richesses pouvait répandre dans le royaume cette matière première, la déclara franche de tout droit d'entrée et de toutes taxes locales, lorsqu'elle serait importée par navires français.

En 1764, on commença à recevoir à Marseille des cotons de nos colonies d'Amérique.

La loi du 8 floréal an xi établit sur les cotons en laine du Levant et des colonies un droit d'entrée de 2 fr. par 100 kil. , et de 3 fr." pour celui des colonies étrangères.

Mais sous l'Empire, celte matière première fut frappée de droits énormes, savoir : pour ceux d'Amérique, 6 à 8 fr. le kil. — Pour ceux du Levant , 2 à 6 fr., selon qu'ils entraient par terre ou par mer. — Pour ceux de Naples , 2.40.

Ces droits auraient étoufte le commerce des colons si déjà la guerre ne l'avait anéanti.

En 1813, notre approvisionnement se bornait à 950 balles du Levant.

Voici quels en étaient les prix :

Smyrne Kirkagacli 1,000 fr. les iOO kil. acquitté.

» Cassabar 927 o » »

» Kinick 927 » » »

Chypre 962 » » »

Ces hauts prix étaient le résultat de l'extrême rareté , car aux époques antérieures de l'Empire , lorsque les colons étaient un peu plus abondans , on les vendait meilleur marché. De 1804 à 1806 ils valaient 400 à 500 fr. les 100 kil. En 1807, malgré les droits établis par le décret de 1806 , ils tombèrent à 300 fr. A cette époque on cotait à Marseille les prix des cotons filés comme il suit r

4 fr. 90 à 5 fr. 50 le kil. les grossiers.

5 » 75 à 8 » 75 » les moyens. 12 » 25 à 17 » 15 i) les fins.

19 » 60 à 24 » 50 » les surfins.

La restauration s'empressa d'effacer de nos tarifs les droits établis sur le coton, droits que le baron Louis^ dans son rapport du 23 avril 1814 , au lieutenant-général du royaume , qualifiait de monstrueux.

» Le coton , comme matière première , disait-il , ne devait ja- » mais devenir l'objet d'un revenu pour le fisc. L'oubli de tous les » principes conservateurs de l'industrie nationale a pu seul les » faire imposer à des droits aussi excessifs. C'est revenir aux prin- » cipes que de les affranchir entièrement.

En conséquence l'ordonnance du 23 avril les soumit à un simple droit de balance.

Marseille espérait que la paix lui rendrait le privilège qu'elle avait avant la Révolution, d'approvisionner l'Europe en cotons du Levant; mais ceux-ci avaient été remplacés partout avec avantage par les cotons de la Louisiane et de la Géorgie.

Le coton du Levant est généralement moins estimé que celui d'Amérique. Il est moins pur, moins soyeux , d'un brin plus grossier et plus âpre à la filature.

D'un autre côté, les cotons du Levant avaient à lutter contre le bas prix de ceux de l'Inde.

En 1818, le Journal de Marseille disait : « Les cotons du Levant » luttent avec trop de désavantage avec les cotons du Bengale, qui » ne les valent pas au fond , mais qui leur sont pourtant préférés » à cause de la disproportion des prix . Nos manufactures em-

w ploient convenablement ces qualités en les amalgamant avec M les cotons d'Amérique. » (1)

Heureusement, l'introduction de la culture du colon d'Amérique en Egypte, en 1822, permit à Marseille de prendre une part active à l'approvisionnement des manufactures françaises.

De 1820 à 1823, époque qui a précédé les envois du coton jumel , la quantité moyenne importée en France a été en toutes sortes de 21,000,000 kil.

Voici les importations depuis 1826 en France et à Marseille, (2)

En France.

(Tonnes de 1,000 kil.)

A Marseille.

(Tonnes de 1,000 kilogrammes.)

Les cotons arrivés en France et à Marseille en 1833 et en 1840. provenaient des pays suivans :

(1) Journal de Marseille du 4 juillet 1818.

(2) En 1792 il a été importé en France :

7,467,018 kil. eolon en laine du Levant. 2,101,067 » coton en laine de l'Amérique et des Antilles. 62,035 >> coton en laine des Indes- II en fut exporté 1,194,497 kil. du Levant.

Importés 'Importés

en France à Marseille

y compris Marseille. seulement.

Hollande q. m. 86 997 — —

Belgique » 1,007 669 — —

Angleterre » 1,600 940 1,304 94

Portugal » 2,330 496 346 496

Espagne... » 1,289 — 1,289

Allemagne » 14 517 — —

Sardaigne » 371 — 371 —

Deux-Siciles » 31 — 31 —

Toscane ... » 319 573 319 573

Turquie >» 18,250 14,575 18,250 14,575

Egypte » 29,317 13,455 29,317 13,455

Algérie » 119 3 — 3

Indes anglaises » 726 13,622 — 1,784

Etats-Unis » 363,829 790,009 30,485 53,369

Haïti » 3,178 1,152 482 —

Cuba » 84 536 40 346

Saint-Thomas » 259 21 — —

Brésil » 17,651 4,335 940 29

Colombie » 450 623 58 48

Guadeloupe • . , * > 64i 478 — —

Martinique » 2 523 — —

Bourbon » 39 215 — —

Cayenne » 2,186 1,693 272 212

Les importations du coton des Etats-Unis dans notre ville sont susceptibles d'un gi^and développement. Marseille , à cause de sa position, pourrait disputer avec avantage au Havre l'approvisionnement de plusieurs grands marchés de l'intérieur. Nous appelons sur cet objet important l'attention de nos négocians et des spéculateurs américains.

La quantité de cotons exportés de France en 1833 , a été de 4,642 tonnes. La Suisse en a reçu 2,678. La Belgique 1,223.

En 1840, l'exportation a été de 8,654 tonnes , dont 9,985 pour la Suisse, 651 pour la Belgique.

En Angleterre l'importation du coton est beaucoup plus considérable qu'en France. Voici le relevé des quantités importées en 1831 , 1840 et 1841:

Coton importé dans le Royaume-Uni.

Des Etats-Unis tonnes 109, 666 219, 535 161, 380

DuBrésil '» 15,347 6,650 7,527

Turquie et Egypte » 4,040 j 5^ 554 6,795

Autres pays étrangers * • » 348 \

Indes Orientales et Maurice » 12, 902 34, 686 39, 358

Indes Occidentales anglaises » 1, 200 .

Autres possessions anglaises » 329 i

Totaux » 143,832 266,617 215,202

La quaniiié exportée d'Angleterre en 1831 , a été de 11,154 tonnes. Tout le reste a été consommé. En 1840, l'exportation du Royaume-Uni a été de 17,400 tonnes. En 1841, de 16,950.

On sait que la vente des cotons jumeis , en Egypte , a été jusqu'en 1842 un monopole dont s'était empare Méliémet-Ali. Ce pacha s'est rendu seul propriétaire du sol. Prévoyant les ressources que devait lui procurer la culture du coton, il ordonna , dès 1822, que tous les paysans lui consacrassent leurs travaux.

Les négocions des principales places de la Méditerranée et ({uel- ' ques maisons anglaises virent dans cette nouvelle richesse de l'Egypte un objet de spéculation digne de leur attention. Des offres lurent faites au pacha ; mais ses prétentions étant trop exagérées , les transactions paraissaient impossibles, lorsque son premier ministre , Boglîos-Joussouf , imagina l'expédient suivant :

Il proposa aux plus riches maisons européennes > établies à Alexandrie , de se charger de la vente des cotons en Europe pour le compte du pacha, auquel des avances seraient faites à mesure des livraisons et pour une partie de leur valeur.

Ces propositions parurent avantageuses. Elles donnèrent lieu à la formation de deux compagnies, l'une suisse, gérée à Alexandrie par le sieur Laubin , et l'autre livournaise , gérée par les sieurs Guébard et Compagnie.

Cet exemple fut suivi à Marseille par les maisons Etienne Gautier, Zizinia frères, Fiasse et Homsy, Pastré frères, et AutranBellier.

11 était d'usage: d'avancer au pacha la moitié de la valeur des marchandises qu'il consignait. Il payait l'iniérêt des sommes qu'il recevait au, taux de 6 pour cent l'an, et accordait 3 pour cent pour commission de vente et ducroire.

Ces opérations procurèrent de riches bénéfices aux maisons qui lesMlrent avec quelque extension.

Mais bientôt ce système cessa de convenir au pacha 5 il ne voulut

plus courir les chances des ventes pour son compte sur les marchés européens , et profitant des offres et des avances^des principales maisons établies à Alexandrie , il leur vendit le coton sur les lieux.

Le pacha exigeant des avances considérables , le nombre de ses acheteurs était très restreint. Pour obvier à ce défaut de concurrence^ il changea encore de système en 1834. Il divisait sa récolte en de petits lots à. la portée de tous les négocians, et les mettait successivement aux enchères. Il en résultait une élévation de prix quiaug:ii3aiacoasidh'abl3m3nt ses béaifîces.

Depuis peu, il a renoncé au monopole sur ce produit comme sur toutes les autres denrées du pays.. Mais, comme il est à peu près seul propriétaire du sol, on ne sait ce qui adviendra du nouvel ordre de choses.

Le transport du coton d'Egypte, procure de grands avantages à notre marine. Il est donc essentiel, dans l'intérêt du commerce de Marseille , de combattre la prétention élevée plusieurs fois par les fabricans de l'Alsace de recevoir les cotons parla frontière de terre. Voici les faits qui ont amené cette prétention :

En 1827 le pacha d'Egypte, qui faisait alors vendre en Europe le coton pour son compte, en dirigea sur Marseille 78,590 balles.

Les manufacturiers voyant sur notre marché une aussi grande quantité de.ce lainage, spéculèrent sur la nécessité où l'on était de vendre, et n'offrirent que des prix bien bas, qui présentèrent de la perte au pacha. Celui-ci songea alors à diviser ses envois. En 1828 il les partagea entre Marseille, Liverpool et Trieste.

A Marseille , par suite du refus des fabricans de consentir à l'augmentation des prix, les résultats furent moins avantageux que sur les autres places, et surtout qu'à Trieste.

Il s'en suivit que le pacha expédia en 1829 presque tous ses cotons à Trieste ; Marseille n'en reçut que 12,629 balles.

Cette quantité était insuffisante aux besoins des manufactures du royaume.

Aussi vers la fin de 1829 ]es manufacturiers de l'Alsace exposèrent au gouvernement qu'ils manquaient des cotons jumels nécessaires à leur industrie ; qu'il n'y en avait pas à Marseille ; que les négocians de Trieste offraient de leur en expédier par la Suisse : en conséquence ils demandaient que l'introduction du colon par cette froniière fui permise au même droit que jrimporiaiio.n par mer.

Le maire de Mulhausen vint lui-même appuyer auprès des ministres la demande de ses concitoyens.

La mesure sollicitée aurait été funeste au commerce de Marseille, J étais alors à Paris ; dès que je fus instruit des démarches des fabricans de l'Alsace , je me rendis chez M. Beugnot , président du bureau de commerce, qui remplaçait alors le ministre du commerce et des manufactures, dont le département avait été supprimé ; je lui démontrai que si Trieste, favorisée par le bas prix du fret de la marine autrichienne , pouvait fournir des cotons à l'Alsace , Marseille n'en recevrait plus une seule balle ;■ que ce serait ruiner une foule de négocians qui avaient commencé de grandes opérations sur la foi de la législation existante , et que d'ailleurs de fortes quantités ne tarderaient pas d'arriver à Marseille.

M. Beugnot reconnut la force de ces raisons. .Mais il insista sur la nécessité de ne pas laisser inoccupée,, aux approches de l'hiver, une nombreuse population ouvrière faute de matières premières.

Je répondis que faute de coton jumel , les Alsaciens ne seraient pas forcés de suspendre leurs travaux , qu'ils pouvaient consommer, comme ils le faisaient avant 1823, des cotons du Brésil, de Fernamb(xuc, de Bahia , de Maragnon, de Louisiane , qualités toutes similaires au jumel; que si l'on ouvrait les frontières d'Alsace, il faudrait ouvrir aussi celles du Nord ; et qu'alors c'en éiait fait de notre marine marchande. Ces raisons triomphèrent. M. Beugnot , persuadé que des cotons jumels allaient arriver, fit traîner l'aflaire en longueur. Marseille en reçut, en 1830, 34,446 balles; tout rentra dans l'ordre accoutumé, et ce commerce continua à contribuer à la prospérité de notre port.

En 1833, les mêmes prétentions ont été élevées sans succès dans le sein du conseil-général du commerce et des manufactures.

Le coton n'est pas seulement un objet de commerce important , il alimente encore une des principales branches de l'industrie nationale, la fabrication des tissus.

L'usage des tissus de coton en Europe ne date que du xyi'°« siècle. Les Anglais , possesseurs de l'Inde , en exportèrent les premiers ces toiles légères qui remplacèrent avec avantage les brocards et les velours dont nos pères se surchargeaient. Le bas prix de ces tissus fut un bienfait pour les classes les plus nombreuses qui peuvent enfin se vêtir av(?c propreté.

Bientôt , grâce aux perfectionnemens de l'industrie, les Anglais Tome III. 16

purent fabriquer eux-mêmes tes tissus de l'Inde , et les livref à meilleur marché.

Il faut remarquer à ce sujet la puissance du génie commercial, et admirer les miracles de l'industrie.

La Chine et l'ïndoustan , pays possesseurs de la matière première, fournissaient tous les tissus de coton consommés en Europe. Les Anglais osent entreprendre d'enlever à l'Asie cette riche industrie. Que d'obstacles! Dans l'Asie le cotonnier croît naturellement; en Angleterre , on n'aura ses produits qu'après avoir payé les bénéfices du planteur et les frais d'un transport de 1,700 lieues. En Asie l'ouvrier a acquis une habileté rare, il livre des tissus d'une perfection remarquable , il travaille pour quatre sous par jour ; en Angleterre, le prix de la main-d'œuvre est d'une valeur excessive ; il faut de plus y créer des ouvriers.

La concurrence paraissait impossible. N'importe! malgré tant de désavantages, l'Angleterre s'élance dans la lutte, elle en sort victorieuse. Des machines ingénieuses sont découvertes, et bientôt cette nation acquiert une telle supériorité , qu'elle exclut de tous les marchés les tissus indiens. Bien plus : ses produits manufacturés traversant de nouveau les mers , vont approvisionner les contrées mêmes qui lui ont vendu la matière première et qui la travaillent avec tant d'avantages.

Honneur au génie de l'homme ! Quels prodiges il opère ! Et qu'on ne croie pas que les inventeurs de ces procédés admirables qui ont répandu dans le sein de l'Angleterre cette source de richesses préférable à toutes les mines précieuses du monde , soient de ces hommes dont la vie entière consacrée à l'élude se passe à sonder les profondeurs de la science ; non , ce sont des hommes du peuple qui ont découvert presque toutes ces machines ingénieuses dont le résultat sera la supériorité non seulement commerciale , mais encore politique de l'Angleterre ; car l'une et l'autre se lient étroitement.

J'ai dit que les richesses, fruit de cette branche d'industrie, sont préférables à toutes les mines précieuses du monde ; en voici la preuve : d'après les travaux statistiques renfermés dans l'ouvrage de M. Moreau de Jonnès , on trouve que les cotons manufacturés exportés annuellement parla Grande-Bretagne et la France forment ensemble la valeur d'un milliard, c'est-à-dire cinq fois autant

que rapportaient autrefois à l'Espagne l'or et l'argent des mines du Mexique et du Pérou.

Il est un trésor non moins précieux, fruit de celte industrie :ce sont les lumières et l'habitude du travail répandues dans toutes les classes de la société (1).

L'origine de cette fabrication à Marseille date de 1780; dans le nord dejla France , la filature par les nouveaux procédés mécaniques n'est pas antérieure à l'année 1788. A cette époque , dit M. J.-B. Say, le gouvernement français trouva le moyen de se procurer quelques modèles de machines à liler le coton. Ils furent déposés au château de la Muette, à l'extrémité de Passy. Quelques négocians réunis à des mécancicns et aidés par des capitalites , les imitèrent et formèrent des filatures en Normandie , à Orléans et dans les environs de Paris. Ces établissemens furent favorisés par la guerre qui rendit plus difficiles les relations du continent européen avec l'Angleterre et avec l'Indostan, et ils se multiplièrent au point que M. Chaptal, dans son ouvrage sur l'industrie française , porte le nombre des filatures de colon en France à 220 , dont 60 très considérables, qui toutes ensemble font tourner 900,000 broches ou fuseaux.

Depuis la publication de l'ouvrage de M. Chaptal (1819) le nombre des filatures s'est considérablement accru. Il était de 600 en 1834, employant annuellement 36 millions de kil. coton brut , représentant une valeur officielle de 65 millions de francs , laquelle était transformée en ""ISO millions de francs de coton filé , et produisait annuellement , tant en fils qu'en tissus , pour une valeur de plus de 600 millions dont les deux tiers étaient absorbés par les salaires et les frais de transport.

Aujourd'hui cette production est évaluée 800 millions. En 1840 , il a été exporté de France , pour 108,500,000 fr. de tissus de coton (2) .

Pendant la même année, la valeur officielle des exportations de tissus de coton du Royaume-Uni a été de 1,565,494,000 fr. ; la valeur déclarée aété seulement de 439,183,000 fr.(3)

(1) En Angleterre plus de 1,500,000 personnes vivent des industries qui ont le coton pour matière première. Leurs salaires annuels excèdent 4i0 millions.

(2) En 1792 il fut exporté de France pour une valeur de 6,373,425 fr. toiles de coton diverses. — 4,070,085 fr. toile» peintes et indiennes. — 1,811,464 francs mousselines.

(3) Voir sur la valeur officielle et déclarée le tome II , page» 21 et 22.

Avant l'établissement des filatures de colon à Marseille , noui tirions les cotons filés du Levant. Leur prohibition força les Marseillais à les filer eux-mêmes.

En 1806 , les colons filés de Marseille figurèrent avec honneur à l'exposition des produits de l'industrie française.

Une note émanée du Ministère de l'intérieur, insérée dansle Moniteur du 30 septembre disait :

ft M. Morenas offre des colons filés. MM. Meiffrenet Castellan » des fils de coton teints en bleu , M. X. Vérany fils, deux pa- » quels, l'un de fil de coton, l'autre de fil de chanvre teint en rouge » bon teint, et bien propre à soutenir la réputation que s'était ac- » quise feu M. Yérany son père , qui fut le premier à donner au » coton une aussi belle couleur rouge.

» M. Paillasson, envoie de sa fabrique d'Aixdes cotons filés et » des fils do coton teint en bleu de diverses nuances. Ses métiers » à filer sont au nombre de 70. Il a 9 cardes qui livrent , soit à la y) filature mécanique , soit à celle du petit rouet , 180 kil. de car- » dage par jour. Le reste de ses fils est mis en blanc dans lecom- » merce (1).

»ll existe dans l'arrondissement d'Aix 6,000 petits rouets à filer » le colon , qui procurent des moyens d'existence à des femmes , » des enfans , des vieillards. »

Malgré l'avantage de la position , cette branche d'industrie fit à Marseille des progrès moins rapides que dans le reste de la France. L'essor qu'elle parut prendre après la restauration fut bientôt arrêté. Le nombre des manufactures, qui s'était élevé à 24 , était en 1830 descendu à 10.

Une des principales causes de cette situation fut le peu de fortune des personnes qui les premières se livrèrent à la filature du coton. Marseille privée des capitaux qui fécondaient cette fabrication dans le reste de la France, ne put supporter la concurrence des autres villes ; et tandis que les filatures enrichissaient partout les pays qui les possédaient , celles de Marseille languissaient.

Nos filaieurs n'employaient que des métiers imparfaits, et leurs concurrens étaient secondés par des machines perfectionnées.

Ce qui devait arriver eut lieu. Une partie des étabh'ssemens marseillais succomba ; ceux qui étaient dirigés par des hommes dont

(1) Celle fabrique qui apparlient aujourd'hui à MM. Pastré frères, de Mar- «eille, produit 2,000 kil. coton 6Ié par semaine.

les connaissances étaient plus étendues et la fortune plus considérable, survécurent. La filature alors se trouva en de meilleures mains,on fit venir des machines perfectionnées de Paris et de Rouen.

Cependant en 1830 on se bornait encore à filer les bas numéros 6 à 20 mfm. Ce sont ceux dont le placement est le plus facile dans les départemens des Bouches-du -Rhône , du Var , du Gard et des Basses-Alpes.

Ce n'était pas tout d'avoir de bonnes machines , il fallait encore des moteurs pour leur emploi. On n'eut d'abord recours qu'au moyen le plus dispendieux et le plus lent , les bras de l'homme.

Vers 1820, on employa la force des chevaux. Cette innovation amena de l'économie dans la fabrication ; mais ce moteur n'est point aussi avantageux à Marseille qu'ailleurs, parce que les fourrages et les grains y sont à des prix trop élevés.

Persuadés de cette vérité, quelques fabricans ont voulu établir à Marseille, comme on l'a fait à Aix et à La Ciotal, des machines à vapeur. Mais ici des inconvéniens su présentent encore.

Il n'y a qu'un moteur vraiment convenable à 'nos filatures , c'est un canal. Ceux de MM. les fabricans que j'ai consultés , sont unanimes sur ce point.

Qu'il soit donc bientôt exécuté ce canal , qui doit répandre tant et de si grands bienfaits ! Industriels, vos produits, multipliés alors par l'heureuse et puissante influence de ce nouveau moteur, feront fleurir vos manufactures; et vous aussi, vous off'rirez de nombreux exemples de ces fortunes colossales que les départemens du nord voient s'élever rapidement , et nos pays cesseront enfin d'être tributaires du reste de la France.

Il n'en est point ainsi aujourd'hui : les cotons filés sont fournis à Marseille , les communs par la montagne de Lyon , et les fins par Rouen , à meilleur marché que par les fabriques de notre ville. Aussi nos filatures , loin de participer au mouvement général de l'industrie, rétrogradent. Nul espoir de succès, surtout depuis que les fabriques de l'intérieur, encombrées de produits, les déchargent sur Marseille à des prix si modiques que nos filatures ne sauraient en soutenir la concurrence.

Les 10 filatures en activité à Marseille en 1830, occupaient 200 personnes, dont 50 hommes, et le reste femmes et petites filles de douze ans et au-dessus.

Elles produisaient environ 150,000 kil.. coton filé, qui à 3 fr. 50 donnaient 525,000 fr. ; les cotons qu'elles empîoyaientile plus

généralement étaient ceux du Levant et les jumels. Mais depuis que ceux d'Amérique ont diminué, ils sont préférés , car leur qualité est supérieure.

L'état d'imperfection où se trouve la fabrication des cotons filés à Marseille en restreint beaucoup les débouchés. Point d'expédition à l'étranger, si ce n'est à Nice et à Alger; nous n'approvisionnons que les départemens des Bouches-du-Rhône , du Var, des Basses-Alpes et une partie du Gard. Les deux fabriques établies dans le département du Var, à SeîUans et à Dardenne près de Toulon, ont contribuée la diminution des ventes de nos ftlatures (l).

Il faudrait pour leur donner de l'importance , que des fabriques de tissus pussent s'établir à Marseille. Il est reconnu que les eaux de la Provence sont très convenables au blanchiment et à la^teinture.

Des 10 filatures qui étaient en activité en 1830 , il n'y en a pins que 5 qui fonctionnent, dont une seule (celle de MM. Achard) a de l'importance et file au-dessus de 10 w/m jusqu'à 24; celle de MM. Moulet frères , qui avait à peu près le même travail , vieiu de s'arrêter {octobre 1842). Les 4 autres ne filent que des numéros grossiers 4 et 6 m>m.

Le nombre des ouvriers est réduit à 100 ; la production à ^0» raille kil. coton filé qui à 3 fr. le kil. donnent 150,000 fr.

Marseille possède 3 fabriques de toiles à voile faites avec des cotons filés de nos manufactures locales mêlés avec du chanvre. On en fait aussi entièrement en coton. Les unes et les autres sont d'une très longue durée. On en a fait environ 2,000 pièces qui à 170 fr. la pièce font 340,000 fr.

Temiurer\e%.

Depuis l'année 1770 il existe au Bâchas une usine où l'on teint le coton en bleu et rouge d'Andrinople , fondée par MM. Fistler frères, qui en importèrent les procédés du Levant. C'est une conquête de nos pères sur l'industrie orientale et qui remonte à la même époque que l'introduction de la culture de la garance dans nos contrées.

(1) Depuis que ceci a été écrit ( 1834 ), la consommation a fait de tels progrès que ce n'est point la Tcnte qui manque à nos filatures , mais bien nos filatures à la rente. Elles Tendraient beaucoup plus que ce qu'elles produisent. L'essentiel serait de produire à aussi bon marché que Rouen, d'où Marseille reçoit des masses de cotons filés. Nos fabricans en viendront sans doute à bout, surtout lorsque le canal de la Durance sera terminé.

Marseille renferme 12 établissemens de teinture, ayant ensemble 42 cuves et employant 25 ouvriers. On y teint environ 2,500 q.m. coton filé dont la teinture rapporte 150 à 200,000 fr. , les frais non déduits.

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