Archives de la Bibl. des Beaux-Arts (manuscrit
CAYLUS A L'ACADÉMIE ROYALE
une autre, analogue « et peut-être plus aisée », qu'on trouve dans une composition groupée ; de là il passe à Tharmonie en général, qui est comme la « magie » de la peinture, et il s'attache à en étudier les éléments et les effets ; enfin, parmi les genres d'harmonie dont la pratique est également nécessaire, il examine la plus essentielle, la couleur, et termine par quelques conseils.
Il y a, dans les premières pages, tout un programme d'éducation artistique. Qu'est-ce qui fait l'artiste, pour Caylus? Au début, une plus grande finesse des sens, rien de plus, rien de moins. « Il est certain que nous n avons aucunes idées innées, et que les dons de la nature ne consistent qu'en une plus grande aptitude, en une disposition de fibres, plus propre dans un sujet que dans un autre à recevoir une impression et à la faire germer. » Ce sont ces bonnes semences qu'il faut faire lever. Affinons nos organes, donnons à nos yeux cette espèce de tact qui s^acquiert dans le commerce des maîtres. C'est à eux qu'il faut aller d'abord; mais on doit « faire marcher cette étude d'un pas égal avec celle de la nature ». En quoi celle-ci doit consister, Caylus le dit en termes excellents. L'air, la perspective, les masses, les percées lumineuses, le jeu des ombres, sont sobrement et délicatement définis. Surtout, que l'on se défie de Yeffet : « Que la paresse ou le libertinage d'une grande facilité ne nous engage point à tout sacrifier pour produire un effet qui souvent n'est que celui du moment, et qui, n'étant qu'une fleur, se détruit comme elle ». — A cette double école, le jeune artiste apprendra que le secret de la véritable harmonie, chez les maîtres aussi bien que dans la nature, consiste à ne pas sacrifier l'ensemble au détail, à ne pas laisser distinguer a sur la superficie les ressorts de la machine », à « cacher l'art des oppositions ». Il sentira le prix d'un ordre calculé, savant, dont les yeux ne sont pas frappés d'abord, mais qui parle à l'esprit et
liiiit par le captiver. Il évitera son « plus grand ennemi, le papillotage », véritable « ennemi des yeux et de Fart », dont les faux réveillons « sont autant d'instruments discors dans un concert, qui en interrompent le bel effet, et qui désespèrent Tauditeur ». Il se rappellera que la véritable grandeur est faite de discrétion, de justesse et de mesure; que « les choses indiquées à demi tiennent le même rang dans la peinture et y sont pour le moins aussi recommandables que les sous-entendus dans les autres œuvres de l'esprit^ ». Enfin, s'il faut que pour cette partie de Fart il se choisisse un maître, ce maître sera Corrëge, à moins qu'il ne soit Titien.
Autre chose est la couleur. Ici, c'est surtout le critique qui parle. La couleur « peut être très bonne en elle-même et manquer d'harmonie ». Elle consiste dans « un empâtement, une préparation, un je ne sais quoi qui dépend sans doute de la différente composition de nos yeux, car tous les peintres achètent leurs couleurs chez les mêmes marchands... ». Et cependant quelles différences ! Ce qui prouve bien « que nous ne voyons pas la nature coloriée de la même façon ». Le vieux Chardin disait de même, dans un autre style : « Ce n'est pas avec la couleur qu'on peint, c'est avec l'âme ». L'un et l'autre disent vrai, et Caylus conclurait volontiers avec Chardin qu'il n'y a pas de recette pour devenir coloriste, pas plus que pour inventer : la pensée d'un Poussin, la couleur d'un Titien, ne se peuvent communiquer; tout l'entre-deux se peut apprendre. Caylus ne cherche donc pas à analyser la couleur; il se contente d'en traduire l'impression, et il le fait par une image. La couleur est « montée comme un instrument sur le ton que l'on choisit plus haut ou plus bas, il n'importe pour l'accord ». Cette juste comparaison lui fournit une très belle