‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 104 sur 197 · Sur V harmonie et la couleur · texte numérisé non relu

Sur V harmonie et la couleur

2. Les derniers compliments de Coypel à Caylus au nom de l'Académie (voir Procès-verbau.r) sont aigres-doux; on sait par Mariette [Abecedario) que leurs rapports allèrent se refroidissant.

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le monde. Caylus, d'ailleurs, ne se bornait pas à renseignement indirect. II montre l'ennemi; il le démasque hardiment. « C'est devenu une espèce de bon air, dit-il, que de trancher du connaisseur », et rien n'égale aujourd'hui <( leur ton assuré que Ton peut dire tenir du vertige ». Que l'artiste se délie d'abord des gens du monde.

A côté de ces importuns, il y a encore les théoriciens, espèce plus redoutable, parce qu'elle prétend fonder en raison ses rêveries. Rien de commun entre nous et vous, semble dire Caylus à toute la cohorte des raisonneurs, qui, de Du Bos et de Batteux à Diderot, ont rempli le siècle du tapage et de l'inanité de leurs disputes : le plus beau des systèmes ne vaut point le plus petit traité, même mal écrit, d'un homme de l'art. « Ce que les hommes consommés dans un art écrivent sur ce même art est préférable à ce que peuvent avancer ceux qui n'ont que la théorie. Ceux-là sont convaincus, ceux-ci ne peuvent qu'imaginer. Les uns ont le droit de prononcer : Cela est, fai pratiqué. Les autres doivent se contenter de dire : Je crois, cela doit être. » Voilà du coup l'assurance rendue aux artistes, que tant de beaux raisonnements littéraires risquent d'ébranler. Passant à la définition de ces deux critiques rivales, Caylus les caractérise à merveille en montrant que l'une est de pure forme, l'autre de fond. « Il est cependant vrai que les meilleures choses se trouvent quelquefois mal arrangées, qu'on peut leur reprocher un défaut de liaison, et qu'enfin on y rencontre de mauvais mots, des termes impropres et des répétitions inutiles. En général, ces critiques sont peu importantes pour nous, qui ne désirons qu'une instruction qui n existe que dans les choses et qui ne fut jeûnais dépendante du choix des paroles.... Ces mots choisis peuvent être justement comparés à la bordure du tableau, dont nous n'avons pas

CAYLUS A L'ACADÉMIE ROYALE

besoin pour admirer les ouvrages qui méritent notre estime \ »

Rien de plus nettement tranché que l'opposition de ces deux doctrines. C'est le mérite de Gaylus, d'avoir seul tenu tête à ce torrent de philosopliisme qui menaçait de noyer les arts. Pour lui l'esthétique est une chose, la critique en est une autre. Entre elles, aucun rapport, pas plus qu'entre la théorie et la pratique d'un art. Dissertez, si vous voulez, sur l'origine du beau, m speculatu; mais, in achc, si vous n'êtes pas du métier, ne parlez pas peinture, fussiez-vous tout barbouillé d'expressions teclmiques. Surtout, pas de phrases : les artistes n'auraient qu'à s'aviser d'en vouloir peindre, et c'en serait fait de l'art.

L'art débute par la naïveté et finit par la phrase. Peindre n'est pas écrire : la première qualité d'un peintre est de faire de bonne peinture , ne pùt-il trop en expliquer le pourquoi et le comment; d'avoir un ])on dessin et une bonne couleur, non de prêcher telle morale ou de vous suggérer une page sentimentale ^ Et la critique d'art n'est pas un canton de la littérature; elle n'est pas du domaine de la conversation courante, comme les lettres, dont on peut bien juger avec du goût naturel et de la sensibilité. Maintenons donc notre droit de conseiller et d'enseigner dans les limites de l'École, séparons nettement nos jugements de ceux du monde, refusons toute autorité à un ignorant, fùt-il homme de génie. Que chacun parle de ce qu'il entend, et se taise sur le reste. Si absolu est l'ostracisme dont Gaylus frappe le profane, que Molière lui-même ne trouve pas grâce à ses yeux. Le poème du Val de Grâce est durement maltraité : son « ton emphatique n'cqjprend rien et s'exprime fort impro-

l. A propos de Regnaiidin, Mém. inédits, I, 475.

'2. Diderot sur Greiize : « Fais-nous de la morale, mon ami •>, etc.

prement ». Et noire Aristarquc conclut brutalement qu'il faut « ne pas sortir de son genre * ».

Si la conviction de Gaylus, dans tous ces passages, ne peut qu'inspirer le respect, le ton dont il rend ses arrêts risque parfois de déplaire. On dirait d'un censeur officiel de l'art, qui tranche en dernier ressort les questions pendantes. Tel est bien le rôle que semble jouer Gaylus. Il v est peu à peu amené par la déférence de ses confrères, par le succès de ses premières tentatives, par sa véritable supériorité. Puis il s'en pénètre; il l'exerce comme une magistrature. La classe des « Amateurs » lui apparaît comme une institution destinée à assurer le salut de l'art. De là ce portrait idéal de VAmatem'^ solennellement tracé un jour par Gaylus en pleine Académie, et bien fait pour froisser d'omljrageuses susceptibilités. Il est inévitable qu'en pareil cas la comparaison s'établisse chez le lecteur malin entre l'auteur et le sujet, et qu'on accuse le premier d'avoir trop peint son idéal d'après nature. Il fallait être Gaylus, c'est-à-dire un singulier mélange d'assurance et de candeur, de maladresse et de bonne foi, pour ne pas le sentir. Il fallait aussi une habileté qu'il n'eut jamais pour faire entendre aux artistes qu'ils étaient mauvais juges des œuvres de leur art, par cette jalousie naturelle qui, en les aveuglant sur leurs propres défauts, les rend si clairvoyants sur les défiiuts des autres. « Tirons le rideau, s'écrie un peu tard Gaylus, sur ces vices du cœur que la quantité d'exemples ne peut faire excuser, et revenons à l'Amateur qui s'est mis en état de remplacer la sincérité {sic) qu'on craint avec raison de ne pas trouver parmi ses confrères. On le consulte : Une critique vague ou simple ne peut être d'aucune utilité. Il faut donc qu'il sache appuyer ses rai-

1. Vie de P. Mignard. Il est juste d'ajouter que c'est sans doute son amitié pour l'adversaire de Le Brun qui vaut à Molière ce coup de férule. Cayhis, académicien, avait la rancune rétrospective et tenace.

GAYLUS A L'ACADÉMIE ROYALE.

sons, qu'il soit en état de proposer les remèdes, et qu'il lui soit possible de rendre convaincants les motifs de changement qu'il désire sur la couleur, l'accord, la correction et le costume, Fliistoire, la fable antique, et la composition. Vous voyez, messieurs, que je ne forme pas de médiocres souhaits pour l'Amateur ^ Plût au ciel que, dans son intérêt même, il en eût formé de plus modestes!

Ce n'est pas, du reste, qu'il ne dise des choses fort sensées. Il distingue le véritable amateur du simple curieux, qui ne cherche souvent qu'à faire des prosélytes : « C'est ainsi... que la mode, qui ne devrait pas influer sur les opérations de l'esprit, a presque banni l'Italie de nos cabinets et ne nous présente aujourd'hui que des Flamands ». Autrement large doit être le goût de l'Amateur : « Toute peinture, c'est-à-dire celle qui peut en mériter le nom, doit être bonne pour lui. Il n'y en a point qui n'ait une partie favorable dont il ne puisse profiter, ainsi qu'il n'y a point d'homme en tant que peintre dont il ne puisse tirer des conseils et des lumières pour nourrir, former et augmenter son goût... » Voilà des lignes qu'on pourrait croire écrites de nos jours, tant la critique en est saine et élevée. Assurément; mais la suite gâte tout. Le remède qu'il propose est pire que le mal. Yoit-on le peintre de génie soumettant son œuvre au régent du goût, homme en place el breveté, et écoutant « les motifs de changement qu'il désire »! Ce serait la plus dangereuse des utopies, si ce n'en était la plus puérile. On s'explique fort bien que Coypel, répondant à un tel discours, fasse suivre cette fois les compliments inévitables de quelques restrictions. Sans

1. Lu le 1 septembre 17'i8. — La réponse de Coypel cache une épigramme sous un compliment. Il fait justement valoir que « très peu d'amateurs sont en droit de déclarer, d'un ton aflîrmatif, qu'un tableau est mauvais, parce (|u'il ne leur plaît pas ». Coypel avait commencé, il est vrai, par déclarer poliment : « L'amateur, tel que vous venez de le peindre, est sans doute très difficile à rencontrer, mais nous pourrions prouver ici que ce n'est pas une chose impossible ». {Procès-verbaux, VI, 135.)

doute le parti des mécontents vit dès lors grossir ses rangs. Et c'est la faute de Caylus si, pour une fois, certaines imputations de Gochin, malgré les mensonges prémédités que nous avons relevés à sa charge, risquent de trouver crédit auprès des gens de bonne foi

On s'étonne que Caylus, après avoir accordé si peu d'autorité à la critique d'un Diderot, par exemple, en attribue une si grande à l'Amateur selon la formule. La contradiction n'est qu'apparente, et ne détruit pas le système exposé plus haut. Caylus est, en art, pour le principe d'autorité. Il est vrai qu'il suppose, par définition, cette autorité intelligente et éclairée; mais elle est en revanche sans appel. Elle doit s'exercer au sein de l'Académie, par un membre auquel le corps confère le mandat de juger. C'est, on le voit, le rétablissement d'une domination unique, de Tancienne centralisation dont l'art s'était affranchi depuis Le Brun. La seule différence, c'est que le chef d'école est, cette fois, non un peintre de métier, mais un homme qui connaît le métier de peintre. Caylus croit une restauration de ce genre non seulement possible, mais nécessaire. Le salut du goût, si fortement compromis, est à ce prix. Toutefois, il faut noter ces deux traits qui donnent à l'institution nouvelle un caractère moins exclusif : l'Amateur, ne peignant pas lui-même, n'est point porté à juger de la peinture d'autrui d'après sa ressemblance avec la sienne; enfin, et c'est là le fond de la pensée de Caylus, l'Amateur a le loisir d'amasser des connaissances de toutes sortes dont les artistes sont trop dépourvus : il saura les ^n faire profiter, et bannira ainsi de l'art cette ignorance qui le déshonore. Sur ce terrain, on a pu voir et on verra mieux encore dans la suite que Caylus a rendu de très grands services. En considération de ceux-ci, on peut bien

1. (Que plusieurs peintres auraient gâté leurs tableaux pour suivre ses ■conseils.)

CAYLUS A L'ACADÉMIE ROYALE-

lui pardonner un peu d'étroitesse ou de naïveté dans la conception d'un idéal qui le montre, malgré tout, homme de son siècle en ses innocentes rêveries : faut-il ajouter que cet idéal, tant que les artistes seront le genus irritabile que l'on connaît, n'avait d'ailleurs aucune chance de tenter personne?

Les rares conférences de Caylus qui nous restent nous ont montré le critique officiel, l'homme des grands jours de la compagnie. Il nous reste à montrer, rapidement, l'homme de tous les jours, celui des Biographies. Il se reposait des unes par les autres. Quoique d'étendue et de valeur fort variables, ces biog^raphies n'en représentent pas moins un travail considérable : nous avons pu en compter jusqu'à dix-huit, et certainement il y en eut davantage. Il est à noter que, sauf une seule (celle de Bouchardon), elles se placent toutes entre 1747 et 1751. C'est le moment du plus grand effort de Caylus pour relever les études pratiques à l'Académie. Plus tard il instituera divers prix pour stimuler le zèle des élèves, il écrira des livres plus spécialement destinés aux peintres. Maintenant, les avertissements s'adressent à tous : la biographie est une leçon familière où chacun peut trouver intérêt et proflt.

Ils econdait en cela les vues de l'historiographe Lépicié, qui avait pris au sérieux sa tâche. Lépicié avait fort affaire pour la remplir, à en juger par le désordre des archives, dont Caylus se plaint encore en 1749. Il caressait déjà le projet, à peine réalisé de nos jours, de donner la série des Vies des 'peintres suivant l'ordre de leur réception, autrement dit une histoire par monographies de l'Ecole française. Cette œuvre ne reçut jamais qu'un commencement d'exécution \ Pendant qu'il l'élaborait, Caylus mettait son plaisir à fouiller dans les Biographies sèches, mais instruc-

1. Vies des premiers peintres du Roi, 1732, publiées par Lépicié, 2 voL in-12.

tives, laissées par Guillet de Saint-Georges, et à les remanier à sa manière, pour en tirer en quelque façon la leçon du jour. D'autres fois, il faisait lui-même revivre quelque artiste oublié, et racontait son histoire d'après des documents inédits, chose dont il fut toujours avide, et dont il ne cessait de recommander la recherche à ses confrères.

C'est là qu'il fait bon le voir. Le canevas ne lui appartient pas toujours, et il ne s'en cache pas. Ce qui lui appartient, ce sont les réflexions, appréciations, anecdotes, dont il sème son récit. Celui-ci reflète son tour d'esprit, l'humeur du moment, sa personnalité en un mot. C'est Caylus en négligé, un pédagogue qui s'adresse à des élèves, un pédagogue à la parole d'ordinaire plate et délayée, au ton volontairement bonhomme et paterne. Le style est à l'avenant. Il écrit de Poissant : « Il fut attaqué de la maladie dont il mourut le 6 septembre 1608, âgé de soixante-trois ans et sans avoir été marié ». Il fait songer à quelque Prudhomme de l'ancien régime par ses apliorismes : « Il faut convenir que le génie des arts a besoin d'être entretenu et d'être écliauff'é par les tableaux du monde et les événements de la société ». Il morigène les élèves d'un ton bonasse, leur prêche la morale, la sagesse, et leur recommande d'éviter toute dispute. Surtout, il s'efforce de leur inspirer des sentiments dignes de futurs élèves de notre Académie à Rome. L'Italie, voilà le but qu'il leur replace sans cesse sous les yeux, la terre promise où les attend une félicité qui le fait, lui aussi, pleurer de tendresse. Avec quelle complaisance il décrit la carrière du peintre ! Enfant, il est accueilli partout; jeune homme, il entre à l'Académie, il a le privilège d'étudier « d'après le modèle.... Il ne lui faut plus que de la bonne volonté \ » Des prix,, distribués tous les trois mois, entretiennent son émulation,

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