‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 105 sur 197 · Vie de Simo7î Guillain · texte numérisé non relu

Vie de Simo7î Guillain

CAYLUS A L'ACADÉMIE ROYALE. 191

puis les médailles. Il est admis alors à l'étude des chefsd'œuvre de Fantiquité. A-t-il quelque lueur de géuie, il remporte le grand prix. Le voilà délivré de tout souci. Lltalie l'attire; ou l'y envoie. « Il prend la route et la voiture qui lui conviennent.... Il voyage sous la protection d'un prince dont les ministres dans toutes les grandes villes sont obligés de le secourir et de le protéger. Il arrive enfin à Rome pour être nourri, défrayé et logé dans un palais meublé des meubles de la couronne. » — Ces derniers mots font sourire. Et pourtant, que ne révèlent-ils pas sur la condition de l'artiste h cette époque! N'y a-t-il pas quelque chose de touchant dans ces efforts d'un Caylus pour relever le talent à ses propres yeux et aux yeux de la nation?

Caylus a d'ailleurs plusieurs tons, et des boutades viennent, parfois plaisamment, rompre l'uniformité de ces homélies. A propos de Van Clève, un bon académicien : (( Cette exactitude n'est pas ordinaire. Il serait h souhaiter qu'elle fût plus à la mode. » Le protecteur se fait aussi çà et là sentir. Il lui échappe de dire : « Après une digression que l'amour de l'art et V intérêt que je prends à votre situatio7i rendent excusable, je reviens à Anguier ^ . . ». Mais la vraie originalité de ces biographies est dans certains passages, trop courts, où Caylus jette sur l'art des aperçus personnels. Rien de pareil dans Guillet : des faits, des dates, un inventaire. Ici au contraire, des vues à chaque instant ^ Nous retrouvons le critique fin et ingénieux

1. Michel Anguier et Thomas Regnaudin, dans les Métn. in., I, 4ol-478.

2. « Presque toutes les notices de Caylus qui se rapportent aux artistes du règne de Louis XIV sont des paraphrases de celles de Guillet de Saint- Georges : elles en diffèrent seulement en ce sens que l'esprit critique du siècle commence à s'y montrer. Caylus, en appréciant les œuvres d'art ({u'il décrit,... juge, discute. C'est l'homme des théories nouvelles et des nouveaux préjugés, et l'on sent, bien qu'il n'ose pas le dire tout haut, que Guillet lui paraît singulièrement arriéré. » Mém. inédits de VAcad. royale, Introd., XXXIII.

(les conférences, avec plus de familiarité, mais surtout TAlceste ennemi de son temps et de ce « siècle barbare ». Le grand goût du siècle précédent a disparu, avec l'amour du « solide » joint à celui du « magnifique ». L'art s'est rapetissé aux dimensions de l'objet d'étagère, le bibelot est né. La sculpture est désormais bannie de nos mesquins appartements, ou ne mérite pas le nom de sculpture; et la peinture n'a de place que dans « quelques dessus de portes qui sont encore cbantournés en dépit du bon sens ». La rocaille lui apparaît comme la « folie » du temps; et quant à ce goût du vernis qui pousse les amateurs à recouvrir d'anciens ouvrages d'une peinture grossière qui leur fait perdre toutes leurs finesses, « c'est une propreté qui sent bien le marguillier ». Ces divers passages, et nombre d'autres, montrent clairement que si les Biographies sont les moindres travaux de Gaylus à l'Académie, ils ne sont peut-être pas les derniers par l'action directe, répétée, qu'ils durent exercer sur les élèves et le sens qu'ils donnèrent aux études.

Dans les réponses qu'il fait à ces diverses lectures, Coypel loue avec raison Gaylus d'avoir inauguré un nouveau genre, où la critique modérée vient à propos tempérer l'éloge; d'avoir su faire discerner aux écoliers « les beautés, qu'on ne saurait étudier avec trop de soin, et les défauts, que l'on ne peut trop éviter ». Il aurait pu le louer encore de son goût prononcé pour les peintres de notre école, de ses efforts pour en mettre en lumière les mérites méconnus. Gaylus était patriote en art. L'œuvre qu'il poursuit patiemment, en détail, n'est pas moins qu'une réhabilitation. Il écrit à Paciaudi : « Il est sûr que nous sommes les premiers à mépriser et à ne pas rendre justice aux parties avantageuses que présente notre école française. Ge n'est que depuis quelque temps qu'en rendant justice aux grands mérites de l'Italie on a connu le mérite

CAYLUS A L'ACADÉiMIE ROYALE.

de nos Français, et c'est pour vous en donner une idée que je vous ai envoyé le catalogue du cabinet qui sert le plus à connaître notre école. » C'est peut-être dans le riche Cabinet de La Live qu'il conçut la pensée d'écrire, pour mieux servir son dessein, une préface destinée à l'ouvrag-e de Lépicié. Nous avons sous les yeux une portion de son brouillon manuscrit *. Ce n'est pas autre chose, pour le fond, qu'une seconde rédaction des notes laissées jadis par Henri Testelin le cadet, et publiées de nos jours par M. de Montaigion ^ Mais ce qui nous a véritablement confondu, c'est la pénétration de certains jugements que Caylus y ajoute, la justesse du coup d'œil, la hardiesse des vues d'ensemble. Cet ennemi déclaré du gothique, et pour lequel l'art ne devrait commencer, semble-t-il, qu'à l'école de Fontainebleau, affirme énergiquement « le génie de la nation pour les arts à toutes les époques de son histoire ». Les manuscrits de la Bibliothèque du roi ont dessillé ses yeux. Etant de ceux qui, suivant un mot du Poussin, savent juger du lion à l'ongle, il a vu quelle certitude pouvait donner à l'histoire des beaux-arts l'étude attentive des miniatures. Du coup, il rétablit les anneaux qui manquent à la chaîne, entrevoit le développement des arts en France avec ses phases logiques. Cent ans avant Charles Blanc, il écrit : « Avant la Renaissance des arts, nos peintres français étaient aussi bons pour le moins que les Italiens. Dans l'exacte vérité, nos artistes, quelque secs et froids qu'ils paraissent avec raison, n'ont pas été longtemps sans être supérieurs à ceux du Bas-Empire, et cela imr leur propre force. Il est aisé de se convaincre de cette supériorité en considérant les seuls manuscrits de la Bibliothèque du roi. » Il signale déjà ceux qui lui sem-

1. Préface de la Vie des peintres de VÈcole française. (Brouillon nianuscril, Bibl. de la Sorbonne.)

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