Crouslé
6. Caylus est non seulement critiqué dans le Laocoon — en général assez justement, il faut le reconnaître, — mais malmené dans les Lettres
ESSAI d'une Réforme.
C'était une autre nouveauté que cette importance donnée au costume. Par ce mot il ne faut pas entendre seulement le magasin aux accessoires, mais la civilisation antique étudiée sur le vif dans les auteurs, et reproduite dans les monuments. C'est la première fois, Caylus l'observe avec raison, que des explications de ce genre s'adressent à des artistes. Jusque-là les sujets anciens étaient traités dans le même goût que les autres, à l'italienne. L'ignorance des peintres et la candeur du public expliquent cet état de choses. L'art ne tendait encore qu'à charmer et à émouvoir : il ne se piquait pas de cette exactitude qu'on a depuis si souvent confondue avec la vérité. Cependant ces aimables mensonges, où triompha si souvent le génie, risquaient d'éveiller un sourire sur les lèvres d'un spectateur mieux instruit. Caylus comprit que l'art, en s'éclairant d'un reflet de la science, pouvait rajeunir ses procédés, modifier sa pratique, sortir en un mot du convenu et de la routine. Ce n'est donc pas une pure fantaisie d'archéologue qui le pousse à décrire l'habillement d'abord, puis le mobilier des anciens, leurs demeures, leurs autels, leurs chars, leurs vaisseaux, pour passer de là à l'aspect extérieur, à la physionomie, au caractère des personnages. Son idéal de l'art est déjà l'idéal moderne : l'évocation embellie, mais réelle du passé. C'est pour cela qu'il porte successivement la main sur toutes les conventions de l'Ecole, aidé par le prestige qui s'attache à son nom de savant. Cette méthode rigoureuse, poursuivie à travers de longs tâtonnements, produira bien d'autres effets avec David dans la peinture, et de là elle passera au théâtre, où elle fera révolution avec Talma.
Ce rajeunissement de l'art par l'histoire, Caylus le cherche jusque dans le type artistique des héros et des divi-
archéologiques, où Lessing le vise personnellement bien plus encore que Klotz. L'auteur au reste ne s'en cache pas. (Voir les dernières lignes du traité Sw l'image de la mort chez les anciens.)
nités. \SHercule Thébain * complète à certains égards les Tableaux cVHomère, et repose sur un raisonnement déjà plus solide. L'Juteur ne veut pas que les plus grandes figures de Fantiquité soient improvisées comme on improvisait de son temps nymphes et bergères. En rassemblant, sous forme de scènes ou de tableaux reliés par un léger fil biographique, les divers faits relatifs au héros Hercule dont les auteurs sont remplis, il montre la richesse de la légende et les mille représentations dont elle est susceptible. L'artiste est ainsi convié à éviter « la répétition qui règne dans les ateliers de France et dllalie ». Et Gaylus juge ingénuement son époque, en affirmant que si la peinture est « resserrée dans des cercles trop étroits, l'habitude, la paresse, la mode même concourent à la rendre monotone ». Il est lui-même en progrès dans cet ouvrage, par cela seul qu'il propose plus qu'il n'impose, qu'il cherche surtout à ouvrir des horizons. Ici cet assemblage de textes très divers évite vraiment à l'artiste dès recherches qu'il se résigne rarement à faire. Les petits détails eux-mêmes ne sont pas indifférents, s'il est vrai, comme le remarque très finement Gaylus, que l'histoire « plus pleine, plus arrondie », suggère plus de vues au génie. « Un homme instruit place où il veut un mot, et, plus ce mot est simple et dit sans affectation, plus il frappe. » — On pourrait disputer, assurément, sur ce qu'il entend par ce mot (( simple et dit sans affectation ». Le goût ferait peut-être ses restrictions, ici comme pour les Tableaux. Mais l'aperçu en lui-même est neuf et juste. Combien d'idées de ce genre Gaylus n'a-t-il pas ainsi semées, dont le germe se dérobe à nos yeux, aujourd'hui que nous voyons la moisson! G'est ainsi que cet Hercule Thébain , dont nous ne vou-
1. L'Histoire cV Hercule le Thébain, tirée de difTérents auteurs, à laquelle on a joint la description des tableaux qu'elle peut fournir, par l'auteur des Tableaux d'Homère, etc. Paris, Tilliard, 1758.
ESSAI D'UNE RÉFORME
(Irions pas grossir l'importance outre mesure (lui-même l'appelait une « grandissime coïonnade » en l'envoyant à un ami — il est vrai que cet ami est Paciaudi — ) , pourrait bien passer pour un ancêtre sans le savoir de ces monographies ingénieuses où se complaisent les lettrés, les mythologues, les artistes d'aujourd'hui. Hercule sera ainsi l'objet de plusieurs travaux différents, et complets chacun en son genre, suivant qu'on en étudiera la légende, le culte, le rôle, la réprésentation plastique. Tout ce luxe n'est pas permis à Caylus, qui travaille vite, à bâtons rompus, et qui fait servir la science à un autre but qu'elle-même. Cependant il faut reconnaître qu'il inaugure quelque chose de nouveau. Et comme le nouveau est toujours à son apparition indécis, mal défini, peu clair, on s'explique fort bien le caractère bâtard de ces sortes d'écrits, inspirés par le fervent désir d'être utile : ouvrages sacrifiés et pourtant nécessaires, qui font accuser Caylus de pédantisme par les ignorants, et d'ignorance par les pédants.
C'est bien tout un programme de rénovation artistique que nous venons de parcourir : étude d'après l'antique, lecture attentive des auteurs, tableaux s'inspirant de leurs ouvrages, transformation du style, observation du costume, rajeunissement du type des personnages, rien ne manque à cet art nouveau dont Caylus se fait l'apôtre, — sauf la couleur et l'expression. La couleur, dont il parle à l'occasion avec une chaleur communicative, n'est guère à ses yeux un objet d'enseignement oral ; on sait d'ailleurs qu'il la tient surtout pour un don naturel. Quant à l'expression, cette âme de la peinture, elle a été pour Caylus la pierre d'achoppement. Longtemps il esquive la question, ou bien il la tourne par ces mots : « il faut consulter son cœur ». Que ne s'en est-il toujours tenu là! Mais il a cru devoir régler ce point comme les autres. Après avoir « proposé divers moyens pour rendre l'étude des textes et sur-
tout Texpression des passions plus facile aux élèves », il imagine finalement ce « prix d'expression », qui est le dernier acte important de sa carrière d'amateur. Il marque à ce sceau l'œuvre entière, et nous en découvre le singulier mélange de grandeur et de faiblesse, de force et de caducité. Un concours de passion, ces trois mots disent tout, et point n'est besoin d'être Diderot pour montrer la témérité d'une telle entreprise \ Non pas précisément, suivant l'argument tiré de Winckelmann par Diderot , parce que l'antique est calme ou qu'il ne faut aborder l'étude de la passion « que lorsqu'on est devenu profond dans la figure tranquille » ; — mais parce que la passion se peint avec l'âme, et non avec des recettes. Le modèle vivant ne fait qu'ajouter aux dangers de l'illusion. La nature elle-même est placée sous vos yeux, dit-on. Non, mais un mallieureux qu'on manie et qu'on tourmente, jusqu'à ce qu'il a pose une passion » (quel contresens!) non d'après la nature, mais d'après le professeur. Caylus, qui croit supprimer la manière, y substitue la grimace. Composer, par voie de concours solennel, un répertoire de toutes les expressions reconnues et garanties justes de la passion humaine, est déjà une aberration étrange : ce qu'il y a de plus de plus étrange, c'est (malgré quelques petites résistances dont on trouverait la trace en cherchant bien c'est la force de loi qu'a prise l'institution. Longtemps les dessins des lauréats furent envoyés aux écoles académiques de province « pour servir de modèle ». Si l'on s'est départi aujourd'hui d'une mesure qui instituait pour toute la France une sorte d'art d'Etat, on n'en continue pas moins