‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 119 sur 197 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Introduction. — Goût croissant de l'archéologie en France au xvii'' et au xviiie siècle : 1° à Paris; 2° en province. — L'Académie des inscriptions « régénérée ». Son caractère, son rôle, ses bienfaits. — La période des « Antiquaires ». Ce qu'il faut entendre sous ce nom. — Les ouvrages des antiquaires. Leur nature. Exemples tirés de Beger, Spon, Montfaucon. — Mérites divers des antiquaires; — mais absence totale de critique et de méthode jusque vers 1750.

L'archéologie n'est une science que depuis 1764. C'est à cette date que l'on fixe, avec raison, l'époque de sa naissance. UHistoire de l'Art, puis les Momcmenti inediti la font sortir, toute lumineuse, du chaos de l'érudition, comme un astre qui se lèverait soudain au sein des brouillards. Spectacle unique dans l'histoire des connaissances humaines, où toute découverte est longuement préparée, péniblement élaborée : c'est à un jour marqué, à une date qu'on ne saurait ni avancer ni reculer, que se révèle la science nouvelle; non pas, comme il arrive, par demiaperçus, par vérités incomplètes, mais, du premier coup,

dans la plénitude de sa force, avec la conscience de sa destinée. Elle naît adulte, armée, comme Minerve. Un tel prodige, suffisant pour la gloire d'une nation entière, n'a pu manquer d'attirer à son heureux auteur la gratitude sans bornes de la postérité. Aussi Winckelmann n'est-il pas de ceux qu'on puisse se lasser d'entendre louer. Nul moins que nous ne trouverait à redire à l'espèce de culte qu'on lui voue en Allemagne, à l'admiration qu'il inspire à tous les hommes épris d'art et d'idéal. Il semble même, par un privilège que bien peu partagent avec lui, qu'il faille sans cesse ajouter à sa gloire. On lui fait honneur de nos découvertes les plus modernes, de celles qu'il n'eût pu pressentir, qu'il ne voudrait peut-être pas admettre, tant les principes qu'il proclama étaient nouveaux et féconds, tant ce grand nom a peu à peu absorbé tous les autres dans son rayonnement. Nommons donc, si l'on veut, Winckelmann, « le héros éponyme de l'archéologie classique ». Ce beau titre, la science moderne a le droit, a le devoir de le lui décerner. Frappée de l'imposante beauté de deux œuvres immortelles, reconnaissante de cette révélation de l'art, elle a salué en Winckelmann l'hiérophante d'une religion nouvelle, et voulu ignorer tout ce qui l'avait précédé.

A voir les choses à distance, rien de plus juste : c'est le propre de la grandeur d'amoindrir les objets en haussant la perspective. Tout reprend sa valeur, lorsque, au lieu de s'éloigner, on se rapproche. L'inaccessible est toujours l'inaccessible; mais le reste admet des degrés; une échelle variée montre le passage de la médiocrité à la grandeur, permet de discerner les temps, de comparer les personnes. La diversité des talents, la continuité des efforts deviennent alors à nos yeux l'explication, la condition même du génie qui éclipse les uns, s'inspire des autres et signe enfm d'un seul nom l'apport lent et anonyme des générations.

ÉTUDES ARCHÉOLOGIQUES EN FRAiNCE AVANT 1750. 233

On n'a pas fait Winckelmann trop grand; peut-être a-t-on fait ses contemporains trop petits. Dire que de son temps les différences n'étaient pas telles, reviendrait à répéter cet axiome que la postérité est seule juge de certains mérites. En science, comme en histoire, il n'est fausse opinion que de contemporains. Laissons donc cet argument. Pourtant, à y voir de près, il confirme une présomption qu'il serait difficile d'écarter. Rien ne naît de rien, a-t-on dit. Un grand homme doit toujours quelque chose à quelqu'un, et si le mot révélateur, une fois en possession de sa formule définitive, reste seul frappé à sa marque, il n'est pas sans intérêt de rechercher qui a pu, avant lui, le bégayer confusément. Expliquer n'est pas amoindrir; pour admirer le cours d'un beau fleuve, il n'est pas nécessaire que nous en ignorions la source. Ainsi pour Winckelmann. Ce que l'on entend d'ordinaire sous ce nom, c'est un g-énie intuitif, fait de candeur et de profondeur, alliant par un don singulier la science à l'imagination, la méthode à la vision; mais ce que nous croyons pouvoir entendre aussi, c'est une assimilation progressive et subtile de tous les efforts, heureux ou malheureux, accomplis par une science qui se perd dans le labyrinthe de ses richesses à la recherche d'un fil conducteur ; ce sont les conclusions dernières — élevées à la hauteur d'un sublime esprit et répandues de plus haut sur un pJus grand espace — d'une longue série d'investigations qui les a, inconsciemment chez les uns, très consciemment chez les autres, préparées et mûries. « Les hommes, dit joliment Caylus quelque part, montent sur les épaules les uns des autres. » Winckelmann ne s'est trouvé si grand que pour s'être dressé, de toute sa hauteur, sur les épaules de certains contemporains. On a bien vu qu'il dominait la foule; on s'est peu demandé qui le portait. Le dernier et le plus considérable biographe de Winckelmann était

mieux placé que tout autre pour nous renseigner sur ce point : mais, au lieu de tourner en démonstration sa solide et minutieuse science, il a cru plus utile de la semer également partout, distribuée sur cent sujets qui n'en font pas un \ Ses indications ont pourtant leur valeur. On sait mieux maintenant, grâce à lui, quelle part considérable eut Finfluence de Mengs sur l'éducation de son ami : c'est de lui que Winckelmann tient toute la théorie et la pratique des beaux-arts, ainsi qu'une certaine façon d'appliquer la métaphysique à l'esthétique. Mengs était Allemand, comme Winckelmann lui-même. Mais c'est d'un maître français, c'est de Caylus en un mot, qu'il tient toute la technique de l'art ancien. Il en tient même quelque chose de plus, si, comme nous espérons pouvoir le démontrer, Caylus est le premier qui ait eu des idées générales et ordonnées sur l'antiquité, et si l'on peut démêler dans son œuvre la première idée d'une synthèse de l'art.

Qu'on ne s'y trompe pas : Caylus est, dans ces études, après Winckelmann et Barthélémy, le plus grand nom du siècle. En 1760, il est plus connu que Winckelmann; en 1765, après V Histoire de VArt, il le balance encore en réputation. Il est le seul antiquaire que le public lui oppose, mieux que cela, dont Winckelmann soit toujours préoccupé, qu'il le combatte ouvertement ou le réfute à mots couverts. Par les éloges qu'il lui décerne, quand il est en veine de justice (ce qui est rare); par les railleries dont il le poursuit, lorsqu'il donne cours à son humeur irritable, on sent bien qu'il compte avec lui, qu'il lui pardonne difficilement de l'avoir devancé sur plusieurs points, de s'être si fortement établi dans son camp qu'on ne l'en puisse déloger. Caylus en effet, par le genre de sa vie et la nature de ses recherches, est un de ces « curieux » de

1. Winckelmann, sein Leben, seine Werke und seine Zeitgenossen (2 parties en 3 vol.), par Karl Justi. — Leipsig, 1866-1872.

la science que leur instinct supérieur pousse au rang des précurseurs. Son œuvre énorme paraît au premier abord, et elle Test bien un peu, fragmentaire et diffuse. Mais, pour peu qu'on vive avec elle (et l'on est excusable de ne pas le faire sans de justes raisons), on sent bien que ces tronçons sont animés, et que le tout tendait à former un corps.

Son point de vue est d'ailleurs nouveau. Caylus a inauguré un genre de travaux où notre nation n'a cessé depuis lors d'exceller, et dont les savants de ce siècle ont retiré force honneur et force résultats. C'est sous ces deux aspects qu'il mérite d'attirer l'attention, voire d'être comparé à Winckelmann, moins comme un rival que comme un devancier immédiat, quoique très différent. Car enfm de deux choses l'une : ou Caylus ne se distingue pas de cette foule d'antiquaires, d'ailleurs fort estimables et instruits, qui pullulent aux environs de 1750, et alors son œuvre vaut à peine une page d'appréciation; ou son nom n'est pas indifférent à la science, et alors, qu'on le veuille ou non, il faudra bien le mesurer avec son illustre contemporain pour prendre une juste idée de sa taille.

On voit assez quelle méthode nous comptons adopter pour cette courte enquête : non pas dresser le bilan des fautes inévitables, mais étudier l'esprit nouveau et la direction des recherches. Ce que nous voulons demander à Caylus, c'est moins ce qui fut l'erreur de son temps, que ce qui est devenu la vérité du nôtre.

Il faut toutefois , afin de saisir mieux la nouveauté de certains aperçus, jeter un rapide coup d'œil en arrière pour savoir où en étaient les études archéologiques en France, lorsque Caylus s'y adonna, sans se douter qu'il allait les régénérer.

Depuis le temps où les érudits du xvi'' siècle, épris de tout ce qui pouvait faire revivre à leurs yeux l'antiquité.

s'avisèrent d' « illustrer » leurs- ouA^rages de bustes et d'objets anciens, le goût de l'arcbéologie figurée avait fait en France de grands progrès. Des savants, qui l'avaient eux-mêmes emprunté aux artistes, ce goût avait peu à peu passé dans les hautes classes de la société. Louis XIV, ouvert à toutes les nobles curiosités, avait favorisé ce mouvement. Après la création de l'Académie de France à Rome, nos jeunes artistes ne se contentèrent pas d'admirer des antiques en Italie, ils voulurent en rapporter chez nous. Nos ambassadeurs, nos gentilshommes, séjournant en pays ultramontain, y prirent le goût des collections. Dès la fm du xvn^ siècle, on pouvait citer en France plusieurs cabinets d'antiques, luxe nouveau de quelques riches amateurs. Le cardinal de Polignac en avait formé un, lors de sa première ambassade \ et faisait de l'aîné des Adam ^ son restaurateur ordinaire. Pontchartrain s'éprenait si fort d'un buste de marbre trouvé à Smyrne qu'il le faisait mouler et jeter en bronze par Girardon ^. Le duc de Sully collectionnait des antiquités égyptiennes, dont plusieurs passèrent ensuite aux mains de Caylus. On voit, pour nous borner à quelques exemples — et sans rappeler ici les noms connus et cités plus haut de Nointel, de Garrey, de Spon et de Lucas, — que maint seigneur rivalisait de zèle avec les artistes, et qu'un courtisan put, dès lors, sans encourir le reproche de pédanterie, joindre à ces humanités qui faisaient l'honnête homme un léger complément d'archéologie.

Il est h noter que la décadence des études grecques et latines, loin d'avoir arrêté ce mouvement, semble l'avoir plutôt accéléré. Entre ces deux faits il y aurait même

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