Clément de Ris, les Amateurs d'autrefois, article Caylus
bles, et s'en excuse : « La querelle des graveurs et des antiquaires, dit-il, n'est pas prête de finir ». On le croit sans peine. Les amateurs d'Italie font entendre de bien autres doléances.
Ce sont là, certes, de graves défauts. Les qualités ne sont pas moins frappantes. La première que l'on peut citer est la qualité maîtresse d'un bon antiquaire, l'exactitude. Caylus la pousse jusqu'au scrupule. Jamais monuments n'avaient été étudiés avec ce soin, reproduits avec cette minutie \ Caylus a si peur de jurer sur la foi d'autrui, d'être dupé par des dessins infidèles comme il l'a été tant de fois par ceux de Montfaucon -, qu'il s'est imposé la règle suivante : ne publier que des objets qui lui appartiennent ou qu'il a tenus entre les mains. Non qu'il clierclie à éblouir le lecteur par ses ricbesses. Il sait au contraire qu'il renonce par là même à décrire des objets de quelque dimension. Le Recueil, s'il avait fait un calcul d'amour-propre, démontrerait plutôt sa pauvreté. Mais il ne lui déplaît pas de se distinguer de ces ouvrages fastueux où l'on n'apprend rien, sinon que tel personnage a des monuments de prix, et qu'il a bien voulu permettre à l'auteur de les reproduire. Il se met du coup à l'abri de ces donneurs de dessins inexacts, de ces prêteurs d'antiquités en quête d'un compliment pour leurs cabinets. Il veut être libre dans ses jugements, prononcer à loisir, pouvoir manier et retourner l'antiquaille qui l'intrigue, voire l'éprouver par les acides, l'eau ou le feu. Ses déclarations à ce sujet sont formelles, et maintes fois dans sa correspondance il décline poliment les offres d'amateurs
1. Caylus va jusqu'à relever des formes de clous inexactement données par Desgodelz dans sa reproduction des portes du Panthéon d'Agrippa. {Rec, III, 293.)
2. Il est à remarquer que, tout en notant chez Montfaucon une foule d'inexactitudes, Caylus traite partout le savant Père avec une extrême courtoisie.
trop empressés. Il ne se départ de cette sévérité que lorsque les objets ne peuvent être transportés, et que l'interprète lui inspire une absolue confiance. Il acceptera, par exemple, les plans d'un ingénieur pour un camp romain, ou des dessins faits à l'étranger sous l'œil d'un Barthélémy. Mais il jugera bon d'adresser à un homme du métier, à Calvet lui-même, l'observation suivante : « Tout le monde ne peut prendre le dessin d'un pareil monument (un chapiteau attique). Il ne s'agit pas de savoir dessiner, il faut être architecte, et avoir comparé les ordres antiques \ » Le dessin fait, et bien fait, ce sont des questions d'un autre genre : « De quelle couleur est la pierre? Le grain est-il dur? Y a-t-il quelque cassure?... a-t-il été restauré? etc. ^ » On sent déjà ce qui se cache de compétence sous ces questions précises. De telles exigences sont un enseignement pour le lecteur, comme elles révèlent chez l'auteur la passion profonde de son étude. Ce qu'on connaît ainsi, on l'aime : ce besoin d'exactitude en est la preuve la plus certaine. De même ces prévoyances et ces précautions d'amoureux si fréquentes dans les lettres à Calvet. Si Caylus raconte comment un monument de Malte fit le voyage « de Marseille à Paris sur les genouils d'une belle fille », c'est pour ajouter aussitôt : « Vous sentez bien qu'avec de pareils soins on est plus exact que Montfaucon et dom Martin. Ces bonnes gens semblent s'être tlatté qu'on les croirait sur leur parole, et que plus ils donneraient moins on les examinerait. Je crois qu'ils se sont trompés; mais certainement ils ont fait de grandes erreurs dans leurs détails ^. »
Mais l'ouvrage n'est pas seulement exact : il est instructif et sincère. Rien n'y est pour l'étalage, tout pour