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CHAPITRE IV

LA THÉORIE. CAYLUS ET WINCKELMANN

Derniers efTets de la méthode : Caylus Ihéoricien malgré lui. Antipathie d'esprit entre Caylus et Winckelmann. — Ce que Caylus a pu cependant fournir à Winckelmann : 1° des idées générales; 2° des connaissances spéciales. — Dissentiment sur la conception même de l'art. La théorie de l'art spontané et la théorie des « communications ». — Pourquoi Caylus est moins connu que son rival. Supériorité de l'objet étudié, du sentiment et de la pensée chez Winckelmann. — Ce qui reste à Caylus : l'apport des matériaux, le tact archéologique, l'investigation divinatrice, l'esprit moderne.

C'est le propre d'une bonne méthode de pousser toute recherche à son terme dernier, et de mener son inventeur plus loin qu'il ne pense, parfois plus loin qu'il ne veut. Le premier hut que Ton se proposait vaguement d'atteindre une fois franchi, un second se présente, puis un troisième. Comment hésiter? L'instrument de découverte, l'auteur lui-même l'a créé. A chaque épreuve nouvelle, il en possède mieux le maniement, il en connaît mieux les qualités. Tout ce qu'il a trouvé n'a d'ailleurs sa raison que dans ce qui reste à trouver. Encore un effort, encore un problème à résoudre, le dernier, à moins qu'il ne soitl'avant-dernier. Bon gré mal gré, il faut qu'il avance. Et il va, guidé par ses découvertes, ne comptant même plus les surprises, uniquement préoccupé d'atteindre ce vrai qu'il aperçoit làbas comme la ligne fuyante de l'horizon, toujours plus proche, toujours plus insaisissable.

LA THÉORIE. — CAYLUS ET WINCKELMANN

Telle est l'histoire de Caylus. Sans doute dès le premier volume du Recueil il avait un but, qu'il définit nettement dans sa préface. Mais ce but était en quelque sorte immédiat : il n'allait qu'à distribuer les diverses classes d'antiquités en un ordre général et méthodique. Chemin faisant, il vit que c'était là un simple point de repère pour des recherches plus vastes , et ce qui était but devint à son tour point de départ. Le champ d'explorations s'élargissait peu à peu dans tous les sens : comme il arrive, le livre enrichit l'auteur de tout ce qu'il n'avait pas prévu y mettre. Caylus fut, si l'on peut dire, l'œuvre de son œuvre. Il se se rendait compte lui-même de ces accroissements, qui, agrandissant l'esprit, étendent la portée des idées. Il les notait avec son scrupule ordinaire, pour expliquer ses erreurs et ses contradictions. Suivant une de ses comparaisons, les idées successives qu'il se fait de l'antiquité ressemblent à ces croquis qu'un voyageur, faisant l'ascension d'une montagne élevée, prendrait du pays qu'il domine à des hauteurs de plus en plus considérables Nous l'avons suivi, autant que possible, dans sa délicate ascension, et nous en avons marqué les stations principales. Le voilà maintenant, sinon au sommet de la montagne (qui peut se flatter d'y atteindre?), au moins aussi haut que ses forces lui ont permis d'aller. D'une telle altitude, que peut-il bien voir? Non plus des objets, ni même dos groupes d'objets, mais de vastes étendues de pays tenant les unes aux autres par des lignes très simples, et caractérisées par des accidents très généraux. Pour quitter ia métaphore, ce qu'il dégage en fm dernière de ses obser-

1. « Je comparerais en ce cas un antiquaire à un voyageur qui arrive au bas d'une montagne inconnue; il n'a moulé (|ue ([uelqnes pas, il raconte ce qu'il a vu ; et constamment on doit lui être obligé de sa découverte, et du récit qu'il en fait. Un autre voyageur plus heureux parvient dans la suite presque au sommet de cette montagne, et la décrit d'une manière plus juste et plus fidèle. » (/îec, IV, 19.)

valions, expériences, inductions et problèmes rigoureusement conduits et déduits, ce sont des idées générales, et ces idées générales, en se pliant Tune à l'autre, en s'accordant ensemble, tendent à former un tout, ou, comme on dit aujourd'liui, une théorie. En pouvait-il être autrement? Si Caylus n'eût cherché dans ses antiquailles que la satisfaction d'une innocente manie, ses regards n'auraient pas porté plus loin que ses vitrines. Mais, s'il y attachait un intérêt supérieur à celui de la passion satisfaite — et qui en doute maintenant? — il devait inévitablement trouver au bout de sa loupe quelqu'un de ces problèmes que d'autres trouvent au bout du scalpel ou du microscope.

La théorie, voilà bien ce qui nous intéresse, ce qui est fait pour nous étonner, chez cet industrieux chercheur de guenilles. Comment posait-il le problème de l'art ancien? Gomment concevait-il l'origine de cet art et les phases de son développement, avant que la première histoire en eût été écrite, alors qu'il la croyait impossible à écrire? Question importante; car la nature de ses jugements indiquera l'ouverture de son esprit, et les considérants marqueront la profondeur de son tact d'antiquaire. S'il a frayé la voie à ^Yinckelmann, à quels jalons peut-on la reconnaître? Si Winckelmann, après avoir semblé le suivre, lui échappe tout à coup et semble le juger de haut, non sans dédain, comment expliquer ces contradictions de conduite? Entre ces deux hommes, un rapprochement s'impose et, de toute façon, on ne saurait l'éluder.

Caylus, il est vrai, semble avoir protesté d'avance contre une telle comparaison. A l'entendre, il se serait borné à l'interprétation des faits tels qu'ils sont prouvés par les monuments ou attestés par l'histoire : il n'aurait pas songé à quitter ce terrain solide pour la région flottante des idées. Les vues d'ensemble le font sourire : la question de l'art antique est si complexe et si mal connue, la vie

LA THÉORIE

CAYLUS ET WLNCKELMANN.

humaine si courte pour approfondir un seul genre crétude, que quiconque prétendra l'embrasser d'un coup d'œil un })eu vaste s'attirera cette réflexion dédaigneuse : « Je me défie de ceux qui savent tant de choses ». La théorie lui semble un préjugé, une faiblesse de l'esprit. Au premier mot que Paciaudi lui touche de Y Histoire de F Art, nouvellement parue, il fait cette réponse brutale et significative : « Il n'y a pas de thèse générale sur les monuments, et un coup de pied donné au hasard est capable de démentir les propositions de tous les antiquaires présents, passés et futurs » Il n'a pas lu le livre — et il mourra sans l'avoir lu ; — mais le titre seul suffit pour qu'il s'inscrive en faux contre ses conclusions, quelles qu'elles soient. D'instinct, il repousse toute explication générale de l'art, présentée par un esprit dont il sent trop vivement les réels défauts, et dont les qualités lui sont encore plus insupportables. Il ne le connaît, cet émule redoutable, que par la Description du caiiinet de Stosch et par la Lettre au comte de Brilhl sur Herculanum ^ Mais le premier de ces ouvrages a beau reposer sur une de ses idées favorites — que les pierres gravées sont une mine inépuisable pour la connaissance des chefs-d'œuvre de la plastique aujourd'hui perdus, et pour celle des mythes de la Grèce; — le second a beau étaler une ardeur intelligente pour la défense des monuments maltraités, et un talent d'interprétation déjà très remarquable, — ils ne trouvent pas grâce aux yeux de Caylus : Le catalogue est « très mal fait » ; et la lettre montre « le peu de goût de l'auteur pour les arts ». Paciaudi protestera en vain : « Quoi que vous en disiez, je

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