m, Préf., passim
nera par lui-même, sera personnel avant tout. S'il ne trouve rien dans les auteurs sur l'objet de son étude, il se persuadera que « les particuliers ont possédé nombre de meubles dont l'bistoire ne peut faire mention, et que les objets royaux ou religieux n'ont pas eu de privilège exclusif pour arriver à la postérité ». Si au contraire il en a été beaucoup parlé, ce qu'auront dit les modernes ne le dispensera jamais de recourir aux sources. Caylus sait par lui-même ce qu'il en coûte d'application et d' (( inquiétude » — notez le mot — pour « entendre sur la parole d'autrui ». Or la langue grecque aura les préférences du savant. Quiconque la possède a la clé de rarcbéologie. Caylus revient sans cesse sur cette idée avec une sorte de mélancolie qui est un aveu et un regret. Là fut pour lui Tobstacle. Il ne })ut le francbir, mais il devinait fort bien ce qui se cacbait derrière. C'est dans le grec qu'il eût cbercbé l'explication du problème de l'Asie : « Les antiquités de l'Asie ne nous ont été en quelque façon transmises que dans cette langue ». Il fallait en effet commencer ainsi avant de renverser la question, comme nous le faisons de nos jours, et de demander à l'Asie l'explication de la Grèce. Ainsi Caylus pressent et prépare. On peut dire, sans paradoxe, qu'il s'intéresse surtout à ce qu'il ignore. Il ne sait pas ce que seront les solutions de l'avenir, mais il préjuge fort bien de quels points de l'borizon elles viendront. Il sait comment il faudra être armé pour résoudre les problèmes de demain. Ces armes, il n'a pu les fabriquer de toutes jàèces pour ses successeurs : à défaut, il leur laisse une discipline intellectuelle, des procédés d'investigation, une méthode. De là la fertilité de ses moyens d'enquête ; de là le grand rôle que joue chez lui rhypotlièse. Il l'a toujours regardée, quand elle s'entoure de toutes les garanties que peut fournir la science, comme un instrument de découverte. Les propositions
conjecturales, sérieusement faites et loyalement présentées, « conduisent tôt ou tard à quelque vérité ceux qui viennent après vous ». En archéologie, comme dans toute autre science, « les hommes montent sur les épaules les uns des autres ». Cette façon de tendre au vrai par une sorte d'approximation graduelle est hien le dernier terme de la méthode telle que Caylus a pu l'emprunter au physicien ou au naturaliste.
Les résultats sont d'ailleurs analogues. Parti d'aussi bas que possible, Caylus s'attache longtemps à l'étude des individus, c'est-à-dire des échantillons isolés, de tout âge et de tout état : il en étudie la structure et la fabrication; l'étude extérieure en explique l'usage; la matière indique l'âge, et la forme, le goût. Un premier classement établi sur ces données permet d'apercevoir par induction certains problèmes. La même induction les résoudra. Les objets se multiplient, les témoignages se confirment ou se corrigent, la vérité se dégage peu à peu, plus nette, plus précise. Les séries sont maintenant plus riches, plus variées, disent plus de choses à l'esprit, et, dans le nombre, quelques objets d'exécution supérieure déposent plus haut que la foule. Voici l'histoire des peuples anciens, voici la littérature, qui témoignent à leur tour : il ne s'agit que d'écouter sans parti pris, de comparer et de comprendre. Mais que de lacunes! L'esprit est moins charmé de ce qu'il voit, que saisi de ce qui manque. Il faut s'arracher à la contemplation pour revivre la vie d'autrefois, ressaisir les pistes disparues, joindre tout l'entre-deux de nos découvertes. Induction, analogie, hypothèse, raisonnement, méthode scientifique ou plutôt méthode rationnelle et humaine, de quelque nom qu'on l'appelle, c'est l'esprit de l'homme qui est désormais l'instrument unique; c'est l'esprit-dc l'homme aussi qui fait l'objet de notre étude, c'est
l'âme antique qu'on poursuit à travers les monuments. — Les groupes sont formés une fois pour toutes : ailleurs, genres et espèces; ici, peuples et nations. Les faits connus ou supposés tels, ce sont les lois maintenant qui importent. La formule de ces lois sera Texpression d'un résultat à la fois un et multiple, la grande hypothèse couronnant les petites hypothèses, en attendant que la science de demain, prenant celle d'aujourd'hui pour marchepied, fasse vers la vérité un pas de plus. C'est à sai^oir, chez Caylus, la loi du développement organique de l'art dans son ensemble, de sa communication perpétuelle de peuple à peuple, des influences, des altérations et de la corruption qui en résultent. Gomment il la justifie, que valent ses exemples, questions après tout secondaires. A refaire pièce à pièce le système pour en montrer le défaut ^, la science moderne a beau jeu; et d'ailleurs qu'importe? Ce qu'il faut défendre, ce n'est pas la qualité de tel ou tel rouage : c'est la conception même d'un ensemble, le premier qui apparaisse dans les études archéologiques. Partir des pots cassés de France et d'Italie, et reconstruire l'histoire même de la civilisation par un rigoureux enchaînement d'opérations et de réflexions, voilà vraiment qui ne se peut sans génie : et c'est le cas de rappeler que, pour ce contemporain de BufFon, le génie a été aussi une longue patience. Grâce à cette vertu, Caylus a pu tirer de cet empirisme, puéril en apparence et souvent raillé par ses contemporains, une critique et une philosophie de Fart ancien, pendant que des têtes moins françaises en allaient chercher bientôt l'esthétique et la métaphysique.