‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 172 sur 197 · Ihid · texte numérisé non relu

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LA THÉORIE. — CAYLUS ET WINCKELMANN

Oui, le Recueil contient dix ébauches d'une histoire de Tart, et non pas une seule; mais cette histoire est toujours la même, prise tantôt d'un point, tantôt d'un autre, aussi claire, aussi évidente que peut Têtre le sujet d'un tableau dans les esquisses que multiplie un peintre avant d'en fixer sur la toile la forme définitive. Et ces divers remaniements, loin de brouiller l'idée qu'on se fait de l'ensemble, n'en font que mieux jouer toutes les formes, valoir tous les détails.

Caylus par ces croquis n'eùt-il éveillé dans l'imagination si vive de Winckelmann que l'idée du tableau à faire, celui-ci lui serait encore beaucoup redevable, et d'autant plus qu'il a moins eu l'air de s'en douter. On se demande en effet ce qui l'emporte chez Winckelmann, de Finconscience ou de l'ingratitude, surtout lorsqu'on le voit profiter ailleurs du travail d'autrui sans un seul mot qui prévienne le lecteur.

Nous voulons parler de ces chapitres si curieux, si pleins, dans lesquels Winckelmann expose la technique des arts avant d'étudier le style des œuvres. L'influence de Caylus est ici évidente : nul avant lui ne s'était sérieusement préoccupé de la technique; et l'on a vu qu'il en avait fait le pivot de ses études. Dans VHistoire de rArt, nous retrouvons, habilement mis en œuvre et rattaché à un vaste ensemble, le résumé des principales recherches ou découvertes de Caylus. Sans l'exemple du savant français, Winckelmann eùt-il fait une part si grande à la pratique? S'il eût voulu la faire, Teut-il pu? Pour qui connaît ses travaux, son tour d'esprit, la réponse n'est pas douteuse. Winckelmann n'est qu'un « antiquaire » médiocre, et s'il a pu jusqu'à un certain point suppléer à son incompétence technique, c'est qu'il a fait son apprentissage dans le Recueil. Cela saute d'autant plus aux yeux que dans ces chapitres spéciaux le nom de Caylus se fait remarquer, sinon par une absence totale, du moins par une étrange rareté : eo insi-

gnius quod aberat. Il manque où on Fattendait, et, par contre, s'il vient, c'est souvent où on ne l'attendait pas. Winckelmann met une sorte de coquetterie méchante à ne le nommer que pour le chicaner sur un détail, et les épithètes obligeantes de « savant » et d' <( immortel » placées en bel endroit justement pour souligner une critique, masquent imparfaitement ce que le procédé a de peu loyal Il lui emprunte le fond même de son développement, il s'approprie ses idées et ses remarques; il donne comme siennes des explications dont certains mémoires spéciaux de Gaylus ont fourni évidemment la matière, et qu'il ne cite pas. Bref, il manque à tous les devoirs de la reconnaissance et même de la convenance. C'est à chaque page, presque à chaque phrase, qu'on devrait être renvoyé au Recueil ou aux Mémoires sur le travail du bois, de la pierre, du marbre, du porphyre, sur la gravure en creux et en relief, sur les pâtes de verre, sur les opérations de la fonte, de la soudure, sur le fer, le bronze, et tous les métaux en général; de même pour les questions d'enduits, de colles, de dorures, de peintures par des procédés spéciaux, de patines, d'incrustations, etc. Or à peine trouve-t-on çà et là Caylus mentionné dans une note, et cette note n'est pas de Winckelmann, mais de son commentateur, Carlo Fea.

On dira peut-être qu'il n'a pas à se défendre de ce chef, et que, puisqu'il portait la discussion sur les textes mêmes, il était par là dispensé de nommer les intermédiaires. Le détour est adroit, mais il reste un détour. Si Winckelmann

1. Liv. IV, chap. vu, g 21 : « C'est ce qui a trompé le savant comte de Caylus. >> — Liv. IV, chap. m, g 36 : « L'immortel comte de Caylus, en parlant des têtes des figures antiques, avance qu'elles sont en général très grosses et très fortes; mais, autant que j'en puis juger, cette remarque est destituée de preuves. » — Une seule fois Caylus est loué sans restriction (liv. II, chap. II, S 25). Il est vrai qu'il s'agit de la peinture égyptienne, oii Winckelmann était fort peu expert : or, sur cette matière où Caylus était le premier homme de son siècle, il lui était aussi difficile de l'omettre que de prétendre à le recommencer.

LA THÉORIE. — CAYLUS ET WINGKELMANN

a cru politique, pour échapper à tout rapprochement, de ne s'en référer qu'aux sources, et de paraître tenir le reste pour non avenu, on peut admirer Férudition qui lui permet d'adopter une telle méthode, mais on n'en constate pas moins l'artifice. Sa science des textes est à lui; mais ses conclusions sont à d'autres. Son exégèse ne serait pas si claire, ni ses détails si hien enchaînés, ni ses jugements si sûrs, si d'autres yeux que les siens n'avaient scruté chaque question, et hahitué les siens à distinguer dans l'obscurité. C'est pourquoi cette adresse, dont nous ne sommes pas dupes, se retourne contre l'auteur. Ne pouvant nier qu'il connaît Caylus, et ne voulant pas avouer le profit qu'il en a tiré, VVinckelmann affecte de le traiter avec un certain air indifTérent et supérieur, qui est une pure hypocrisie. Il comptait avec ce rival redoutable, ses lettres en font foi Mais il fallait dérober au public le secret de cette préoccupation. En feignant de ne pas voir Caylus alors même qu'il s'assimilait ses travaux et s'emparait de sa méthode, Winckelmann espéra persuader que Caylus était en effet étranger aux questions qui l'occupaient et que tout ce qu'il donnait pour sien était bien à lui.

Enfm, on retrouverait aussi l'influence de Caylus sur un sujet d'ordre plus relevé et plus délicat, la question du goût propre à chaque peuple. Ici encore Winckelmann s'inspire de lui, soit qu'il définisse les caractères généraux de l'art égyptien, phénicien, étrusque, grec ou romain ^, soit qu'il distingue à sa suite les genres et les « manières » propres à chaque époque. Dans cette obscure question de l'art étrusque si obstinément fouillée par Caylus, Winckelmann croit pouvoir discerner comme lui deux, puis trois périodes (lleyne allait jusqu'à cinq); il le cite, avec honneur cette

1, Lettres à Bianconi, passim.

■2. On pourrait montrer, si l'on ne craignait de multiplier les citations, que ces diverses définitions partielles ou totales ont une analogie très marquée. Ce sont les mêmes idées, parfois les mômes termes.

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fois \ dans son chapitre sur les Egyptiens, intéressant h coup sùr : cependant il se flatte quand il « espère avoir jeté quelque lumière sur l'art des anciens Égyptiens ». Il y en a Lien plus dans le Recueil et Caylus lui reste infiniment supérieur et par le détail et par la profondeur des vues. C'est d'ailleurs sur l'Egypte que Caylus a peut-être été le plus pénétrant et le plus original, à coup siir le mieux informé des savants de son temps. ^Mnckelmann connaissait peu rÉgypte. Il croyait faire assez pour elle en lui accordant l'attention et le respect qu'on doit à la vieillesse : bien différent en cela de Caylus, qui voyait en elle l'institutrice du monde, et le premier foyer d'où les arts ont rayonné dans la suite sur les autres nations pour les civiliser. Toutefois cette divergence de vues entre Caylus et Winckelmann n'est pas ici un simple accident : elle tient à un dissentiment plus profond, à la manière dont chacun d'eux considère l'art en lui-même et conçoit son développement. Il est temps d'en parler et de pénétrer ainsi au cœur même de la doctrine.

Jusqu'ici une certaine parité de vues a semblé régner entre ces deux esprits. Tous deux envisagent le môme but, s'y acheminent par une méthode analogue, obtiennent des résultats partiels peu différents. Cependant ils sont loin de concevoir l'art lui-même de la même manière.

D'après \\lnckelmann, l'art serait spontané, simultané, indépendant, et se développerait régulièrement et normalement par sa propre force, dans les divers milieux où de lui-même il serait né. Comme ces produits communs à certains climats, qui tirent de sols différents des variétés différentes, mais ne supportent ni la transplantation ni la greffe, l'art de chaque peuple serait indigène et ne devrait

{. Liv. II, cliap. II, § 25, /oc. cit.

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rien à celui des peuples voisins. Les ressemblances seraient fortuites, les influences nulles. Les analogies proviennent de la loi naturelle du développement, partout la même ; mais elles ne prouvent rien, que la nécessité de celte loi. L'art d'un peuple est local, autoclilone; il a ses limites et ses frontières : les fleuves et les montagnes ne le protègent pas moins que les institutions et les mœurs. Eclos à l'abri de ce donble rempart, il porte profondément empreint le caractère de cbaque race et accuse fidèlement son génie propre et le degré de sa civilisation.

Caylus au contraire renverse obstacles et barrières ; s'il ne supprime pas la géographie, il la tourne. Où \Yinckelmann écrit : séparation, il écrit : communication \ Pour lui l'art est un dans le monde entier. Il n'a été inventé qu'une fois, et dès lors il a suivi une marche générale dont l'histoire artistique de chaque peuple n'est qu'un épisode particulier. Pourquoi aurait-il commencé partout par les premiers éléments? Il en a été probablement de l'art comme de toutes les inventions humaines, dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Il aura passé de main en main, de génération en génération, d'un peuple à un autre. Les guerres et les révolutions, le commerce, l'industrie, les voyages, auront été des agents de transmission non moins efficaces pour les arts que pour les autres formes de la civilisation. Ainsi les peuples, dans leurs contacts forcés et prolongés, auront puisé à ce trésor commun qu'ils auront enrichi chacun suivant son génie avant de le transmettre à leurs successeurs. L'art acquerra donc successivement les qualités des races qui l'auront accueilli. Quand il se sera revêtu de majesté sur les bords du Nil, de force en Etrurie,

1. G'csL le mot qui revient constamment dans le Recueil et dans ses lett/es. II remercie Calvet, Séguier, Paciaudi, etc., dans des termes comme ceux-ci : « L'objet que vous m'envoyez me servira à démontrer une de ces. communications que j'aime tant à chercher ».

il se parera de grâce et de noblesse en passant en Grèce pour s'altérer ensuite par la manière, et tomber d'autant plus bas qu'il s'était élevé plus baut. Son développement organique présente ainsi non pas plusieurs histoires à peu près semblables, mais une seule histoire générale ayant en quelque sorte autant de phases que de théâtres différents, nettement définie dans ses grandes lignes, illimitée, et susceptible d'accroissements sans bornes dans ses développements accessoires et dans ses preuves. Autant le système de Winckelmann est fermé, exclusif, absolu, autant celui de Caylus est large, ouvert, élastique. Rien de plus opposé que ces deux thèses.

Chacun soutient la sienne avec chaleur. C'est que la vérité importe à connaître : l'enjeu du débat n'est pas moins que la question de l'art grec. Selon qu'on envisagera la marche de l'art, les Grecs auront tout créé, fond et forme, ou ils seront simplement les derniers et les plus privilégiés héritiers d'un ensemble de traditions que leur goût naturel porta à sa perfection dernière. Winckelmann, enthousiaste et passionné pour la Grèce, semble avoir justement conçu sa théorie pour la glorification de ce peuple. Il s'attache à réfuter la thèse de Caylus. Il la combat par tous les moyens, soit directement, soit par voie d'allusion ou de prétérition : à chaque instant, on peut lire entre les lignes la crainte qu'il a de voir prévaloir la théorie de son adversaire \ Il discute, il veut prouver à son tour, sans s'apercevoir qu'il ouvre la porte aux objections et aux contradictions. C'est un tort, dit-il, que de s'arrêter à des parties isolées qui ont entre elles de la ressemblance et d'en tirer des conséquences générales ^ Fort bien. Mais le témoignage non équivoque des auteurs est déjà une forte présomption : « Cette opinion sur la prétendue communica-

1. Liv. I, chap. i, g 6, 13, 14, 15; — liv. II, chap. m, § 6, 22., etc., et passim.

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