‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 187 sur 197 · Revue des Deux Mondes du 15 mai · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes du 15 mai

CONCLUSION

s'ensuivre en effet : et pourquoi pas? Elle l'eût pu, certes; et ce serait encore matière à étude que de montrer comment tant d'espérances furent alors trompées. Seulement, Caylus se pressa trop. Il se hâta de conclure, quand le procès était loin d'être instruit, quand lui-même ne connaissait, parmi tant de pièces chaque jour plus nombreuses, que les moins intéressantes. Cependant on peut noter chez lui, grâce à ce juste pressentiment, deux préoccupations capitales : la première, de rendre la critique d'art plus dig-ne de sa tâche, en lui interdisant toute attitude littéraire, en la maintenant dans le canton technique, pratique, rigoureusement artistique, dont elle n'eût jamais dû sortir; la seconde, d'accommoder, en ce qui concerne le grand art, la forme antique à la pensée moderne.

Après un siècle et demi d'efforts, on peut dire que la question n'a pas changé de face. Certes, la critique d'art a fait des progrès, quoiqu'ils soient loin d'avoir atteint ceux de la critique littéraire. Mais, malgré quelques essais vraiment décisifs dus à de fines plumes d'artistes (et ce sont les artistes surtout qui peuvent, qui doivent nous doter d'une vraie critique, comment ne le comprennent-ils pas?), on attend encore, nous semble-t-il, que la critique d'art soit résolument engagée dans la voie d'un enseignement <( tiré du fond des choses, comme le voulait Caylus, et ne dépendant pas du choix recherché des paroles ». Quant au mélange de l'antique et du moderne dans les grands genres de la peinture (puisque genres il y a encore), il est demeuré le problème du grand art académique. Le compromis, depuis Caylus, a plusieurs fois changé d'aspect, mais il n'a pas cessé d'être un compromis, ne peut cesser d'en être un. Chacun a eu son heure de fortune. Cinq ou six générations se sont succédé qui ont modifié les types consacrés en les consacrant d'une autre manière, varié les doses du mélange, suivant les progrès de la science archéo-

logique, c'est-à-dire justifié et continué la tentative de Caylus. L'erreur de celui-ci a été de croire qu'on pourrait atteindre à tin certain beau fixe \ au lieu que le grand art a toujours été depuis lors le reflet de Vidée que chaque génération d'artistes s'est successivemetit faite de Vantiquité. Mais chacune à son tour ne s'est-elle pas bercée de la même illusion, n'a-t-elle pas cru saisir l'insaisissable? Chercher des formules, tendance bien française, en art l'une des plus dangereuses. Heureusement la science marchait, et entraînait avec elle l'art à la découverte. L'idéal de cet art a successivement ressemblé au type romain, revu par Caylus et amolli par Boucliardon; au type gréco-romain de Winckelmann, de David, et des fervents du Laocoon; au type grec « bâtard du Partliénon », et à celui de diverses écoles grecques, suivant la date de leur résurrection; au type charmant encore, mais un peu maniéré, de la décadence hellénique. Aujourd'hui le cycle semble presque complètement parcouru. L'archéologie classique n'a pas dit son dernier mot; cependant, elle a déjà tant parlé que les artistes pourraient se lasser de l'entendre. Écoles, traditions, mythes, types, styles, costume, couleur, accessoires, tout semble connu, d'imitation courante. Naguère on manquait de documents; maintenant on en est encombré. D'où la fatigue, l'hésitation, et même le dégoût. On cherche du nouveau, on n'en trouve plus qu'aux extrêmes. De là les surprises, les bizarreries. L'archaïsme grec, la dernière et non la moins importante découverte du siècle, en tourmente plus d'un ; d'autres sont attirés, inquiétude analogue, par les primitifs modernes; les arts de l'Asie comptent un nombre toujours croissant d'amateurs, en

1. Cayhis pous3;i l'alopio jusqu'à croire à l'existence d'un costume absolu, vélcmen' parliciilier an gi-and art, dont les Grecs eux-mêmes auraient r.sé, pour s ).is[rali-c l3s ^M^iuds genres aux variations de la mode. — Rien de plus topiq jc q le le siric.ix avec lequel il développe cette idée. [Recueil, IV, 180-181.)

CONCLUSlOiN.

attendant des imitations qui ne sauraient manquer : la nature brutale, enfin, a ses idolâtres. Que sera Tart de demain? A coup sùr une notable évolution se prépare, où Técole française n'aura peut-être plus d'une école que le nom. Ce jour venu (s'il doit venir), plus rien ne restera debout de l'édifice académique patiemment restauré par Caylus et entretenu par ses successeurs. Mais jusque-là, c'est sous ce régime que l'art vivra, ou du moins c'est avec ce régime que, bon gré, mal gré, il devra compter. Voilà pour l'art.

En arcbéologie, le nom de Caylus marque une date plus importante encore, et dans l'histoire des études en g-énéral, et spécialement dans riiistoire des études françaises. Il inaugure quelque chose de nouveau; disons mieux, de définitif. Jusqu'à lui, l'archéologie n'est qu'un canton infime de l'érudition, ou, comme on disait alors, de la littérature; de tous les cantons le plus obscur et le plus confus. Avec lui elle devient une science. C'est lui, avant Winckelmann, qui en est le premier fondateur, puisque le premier il en a défini l'objet, fondé la critique, inventé la méthode, et qu'il a doué cet organisme nouveau d'une vie propre, capable de recevoir des accroissements indéfinis. Bref, avant lui la science n'est pas; il n'en existe que les éléments informes, 7'icdis indigestaque moles : avec lui elle naît, elle est.

Mais qu'est cette science? Est-elle toute la science? Il serait puéril de le prétendre. L'archéologie marche à pas de géant. Elle rachète sa naissance tardive par l'étonnante rapidité de son développement. Yingt ans lui suffisent pour changer de face. D'une génération à Tautre, elle est méconnaissable. Pour apprécier équitablement les archéologues de jadis, ceux d'aujourd'hui doivent comparer surtout des méthodes, non des résultats. Après Caylus, Winckel-

mann a pu largement bâtir sur les terrains laissés vagues par son prédécesseur. Mais le champ de travail de Winckelmann, qu'est-il à son tour en comparaison du nôtre? Et le nôtre que sera-t-il au regard de nos successeurs? Nos savants n'en ont pas moins raison de se réclamer de Winckelmann, comme ils pourraient et devraient même se réclamer de Gaylus. En effet, il faut et il suffit pour assurer la gloire de Gaylus que son œuvre contienne la démonstration de quelques vérités nouvelles, et le germe d'un certain nombre d'autres. Établir d'abord, pressentir ensuite, à ces traits on reconnaît les fondateurs. Ou ce livre manque étrangement son but, ou Ton doit convenir maintenant qu'aucun de ces mérites n'a fait défaut à Gaylus.

Pour plus de sûreté toutefois, marquons l'œuvre du trait le plus saillant. Parti de l'art moderne pour étudier l'art antique, c'est en artiste qu'il juge toujours chacun des deux, et généralement à la clarté de Vaut7'e. Mais ce n'est pas assez dire, ou plutôt ce terme d'artiste prête à la méprise : car il implique deux choses, la pensée et le métier.

Entre ces deux moitiés de l'art, Gaylus a fait son choix : la seconde seule le préoccupe. D'où il suit (unité bien remarquable) que ses études sur l'art antique et sur l'art moderne procèdent d'une seule et même vue de génie; que la techiique, et la technique seule, lui fournit presque toutes ses découvertes. Rien ne prouve mieux que ses travaux combien une étude de second ordre peut donner des résultats de premier ordre; ou plutôt que rien n'est de second ordre pour la science. Pendant son apprentissage artistique, Gaylus manie tous les outils : mais il remarque qu'avec l'outil le procédé change, et avec le procédé l'effet. Un bon ouvrier s'en fut tenu là. Gaylus approfondit. Il étudie les variétés de ces effets, il les interroge, les combine, les renverse jusqu'à ce qu'ils aient livré leur dernier secret. Puis il raisonne. Si les moyens d'expression ont

CONCLUSION

des procédés pour limites, ou simplement s'ils en dépendent en quelque mesure, trouver des procédés nouveaux, n'est-ce pas doter Fart de nouveaux moyens d'expression? Et Caylus cherche. Il constate d'abord que les grandes époques de l'art, liées elles-mêmes à un riche état social, sont aussi caractérisées par une abondance de ressources techniques dont les autres époques sont dépourvues. Il perçoit bientôt une sorte de loi d'apparition et de disparition des procédés en art, analogue à celle des mots dans le langage. Tout a été troicvé, comme tout a été dit] nous ne savons que répéter à notre insu, ou reprendre volontairement. C'est l'idée générale d'où dérive toute la série de ses travaux de restitution. Et ceux-ci portent naturellement presque tous sur l'art des anciens, car plus cet art est proclamé supérieur au nôtre, plus aussi les procédés en ont dû être ingénieux et variés.

Vrai ou faux, ce raisonnement conduit Caylus à des résultats surprenants. Dans les débris quasi informes de l'art antique, l'idée n'est presque jamais reconnaissable; la pratique l'est presque toujours. Cette permanence le frappe. Il arrive aisément à se convaincre que ce qui se transmet le plus aisément, ce n'est pas la pensée, ni la forme, ni même le type (qui a pourtant la vie très dure) ; c'est, avant tout, le procédé. L'idée passe, la technique reste. Ce qui survit le plus longtemps de l'art d'un peuple, c'est la fiiatière qu'il emploie, et la manière dont il la traite. Si donc on ne peut écrire l'histoire de la pensée artistique de l'antiquité (et Caylus, en 1764, croit cette histoire impossible), on peut écrire celle de sa « manœuvre ». Et ce sera encore une façon, originale certes, mais point paradoxale, de raconter son art.

Cette fois, nous touchons bien au cœur de l'œuvre. Toutes ces « pratiques », accusant chacune l'influence d'une civilisation plus ou moins avancée, sont comme des

écritures que Gaylus déchiffre avec une magistrale sûreté. Le poids, le grain, la matière, la pâte, la cuisson, la nuance, l'enduit, la fonte, le vernis, le mordant, autant d'éléments pour ces fines inductions qu'il groupe finalement en arguments irréfutables. La ressemblance de procédés entre peuples voisins indiquera fréquence des rapports , ou subordination de l'un à l'autre; entre peuples éloignés, elle supposera commerce actif, ou communauté d'origine. Ailleurs, la brusque apparition d'une pratique étrangère, supplantant les pratiques indigènes, est indice de conquête et d'absorption; la coexistence ou la succession alternative de deux ou trois procédés — traduisez de deux ou trois influences presque égales, — trahira l'absence d'originalité native, l'esprit d'imitation, le génie commercial, etc. L'histoire politique est là pour servir de contrôle, pour expliquer les grandeurs et les décadences, raconter les guerres, les alliances, les défaites. Vient-elle à se taire? C'est nous qui l'aidons à notre tour. Un méchant tesson à la main, Caylus peut apporter à Barthélémy un argument pour démontrer l'origine égyptienne de l'alphabet phénicien . De là sa théorie des « communications », féconde entre toutes; de là cette conviction que les peuples , jadis comme aujourd'hui, se saisissaient, se pénétraient par mille influences.

Définir celles-ci, c'est ressusciter le passé avec son mouvement et sa vie. Rien ne peut désormais arrêter la série de ces évocations rigoureuses. C'est la chaîne immense de la civilisation, retrouvée anneau par anneau, en commençant par le bas bout. C'est, en d'autres termes, l'histoire, non pas précisément de l'art, mais de son envers, non de la pensée, mais des efforts mécaniques par lesquels elle se traduit. C'est l'antiquité perçue à travers la microtechnie, la civilisation suivie pas à pas dans de grossières ébauches; c'est aussi, comme on l'a très bien remarqué^

COiNGLUSION.

ridée du musée de Saint-Germain cent ans avant sa réalisation ^

Aussi, ridée que Caylus se fait de l'art en général est-elle non sans vérité ni même sans grandeur, mais surtout froide et raisonnée. Il n'en a vu qu'un côté, le moins avantageux. L'autre, le plus brillant, restait à mettre en lumière. Winckelmann s'en chargea, on sait avec quelle supériorité. La conception de Caylus est l'histoire d'une curiosité méthodique ; celle de Winckelmann, le roman de Tadmiration. Le roman fit oublier l'histoire, comme la poésie éclipsa la prose à l'aurore des civilisations. Oubli juste et injuste à la fois : juste, si l'on réfléchit que connaître l'art, c'est avant tout l'aimer, le sentir, et que l'élévation d'une noble pensée, l'élan de l'enthousiasme seuls pouvaient entraîner tous les^ cœurs vers l'art antique. Ce prestige a duré longtemps. Mais enfin la science moderne, en inclinant de plus en plus d'elle-même vers la méthode préconisée par Caylus, reconnaît par là son injustice, et autorise de plus en plus les prévisions du vieil antiquaire.

C'est qu'il y a dans cette méthode un instrument d'investigation admirable : elle juge parfois mal; mais qu'elle sait bien découvrir! Caylus s'est trompé bien des fois sur le fait, presque jamais sur le principe. Ses erreurs sont des erreurs de document, non de raisonnement. Le principal vice de son système est de n'admettre qu'une source unique de l'art ancien, l'Egypte, tandis qu'il y en a deux, l'Egypte et l'Assyrie ^ Mais il lui était tout à fait impossible de connaître la seconde. Voyez, par contre, comme il se préoccupe des ancêtres asiatiques de l'art ancien, pressentiment unique à cette date! Voyez comme il est ingénieux à poursuivre la trace de l'Egypte à travers toute l'antiquité, et jusqu'en Grèce, — erreur de fait assurément, mais non erreur de

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