Bibl. d'Avignon. {Lettres inédites de Calvière
3. « Personne, dit de Slark M. G. Perrot, même en France, n'a parlé du comte de Caylus avec autant de sympathie; personne n'a aussi bien montré quelle influence heureuse il avait exercée, et comme il était, à certains égards, en avance sur ses contemporains. L'éloge va même
Les efforts de Caylus ont eu enfin pour résultat dernier d'unir indissolublement Tart et l'archéologie de l'art. Après ce qui précède, il est superflu de le prouver, et presque de le constater. Il le faut, pourtant. (( Le comte de Caylus, dit M. Maury, personnifie, vers le milieu du xvni'' siècle, cette union féconde de la science archéologique et de la pratique des arts \ » Entre les deux il y avait un fossé : Caylus y jette ses ouvrages, et le fossé est comblé. Pour vaincre ensuite les dernières hésitations de la routine, il prend par la main artistes et savants et, par-dessus l'abîme disparu, il les oblige doucement, rudement, à fraterniser. 11 fallait pour cela avoir, comme lui, un pied dans les deux Académies, savoir gourmander la paresse des uns, piquer d'honneur les autres. Ses mémoires d'archéologie ont admirablement servi ce double but. Depuis Caylus, on peut dire que la fusion entre les deux ordres d'études est complète. Chaque génération n'a cessé de voir naître des connaisseurs érudits, des critiques artistes pour lesquels l'art et l'archéologie sont un seul et même objet, vu à travers le goût et à travers la science. Les plus vieilles questions sont ainsi devenues les plus actuelles, et rien de ce qui touche aux arts d'autrefois n'a plus encouru le dédain des artistes d'aujourd'hui. On a pu voir un surprenant effet de cette intelligente curiosité : un élève de Caylus, et non des moindres, consacrant sa vie à l'étude d'un art pour lequel il n'a pas la moindre sympathie. Seroux d'Agincourt décrivait le moyen âge pour le faire connaître, en attendant que d'autres le fissent aimer. Ainsi l'influence de Caylus se fait fortement sentir au début de ce siècle. Un vulgarisa -
Jusfiu'à lui accorder certains dons qui manquaient à Winckelmann. » {Rev. des Deux Mondes, août 1880.) Comparez l'observation de Dacier, à la date de 1826 : « Le comte de Caylus,... qui, par une exception assez rare, a obtenu plus de justice et de reconnaissance de ses contemporains que ne lui en accorde la postérité ». {Introd. à l'étude de VarchéoL, d& Millin, Notice, XIV.) 1. Ouvr. cité, 211.
CONCLUSION. 381
tour de grand talent, Millin n'aspire qu'à le continuer. Des critiques très informés cl très exacts sur le moyen âge, et même sur ce qu'on savait alors de l'antiquité , comme Emeric David, font de Caylus leur bréviaire. Les études de la Restauration en sont toutes pénétrées. Les grandes découvertes de la génération suivante et les travaux d'un Otf. Millier, d'un Lenormant, font oublier notre antiquaire, mais poursuivent et achèvent le mouvement qu'il a eu l'honneur d'inaugurer. Les institutions y aident encore. Depuis que nos écoles de Rome et d'iVthènes font vivre côte à côte nos jeunes artistes et nos jeunes savants, la collaboration entre l'art et l'archéologie est quotidienne. On sait quels beaux travaux sont sortis de là. Le dernier, celui dont nous connaissons déjà les monumentales assises, promet de les éclipser tous.
Telle est, résumée rapidement dans ses grandes lignes, et indiquée dans ses conséquence lointaines, l'œuvre de Caylus.
En finissant, détournons d'elle un instant les regards pour les attacher sur l'homme. Considérons, non plus le vieillard maniaque de Grimm, mais le gentilhomme dans la force de l'âge, durant ces années mondaines où nous avons essayé de le montrer, élégant sans recherche, l'air noble mais surtout naturel, le front haut, la bouche sérieuse, l'œil observateur, l'expression polie et hère. Tel on dut le voir apparaître dans ses jours brillants, quand un spectacle de gala le forçait, bien malgré lui, à arborer ses cordons et ses titres. Telle aussi devons-nous voir parfois flotter son image au-dessus de ses lourds in-quarto, pour mieux nous représenter tout ce que son nom rappelle. Il évoque à nos yeux quelque chose de très rare et de disparu,
1. Encore un de nos quasi-oubliés, dont OLfricd MQUer faisait le plus grand cas. (Manuel iVarchéoL, 1, p. 29.)
l'aristocratie intelligente de l'ancien régime , active par désœuvrement, artiste par tempérament, laborieuse par originalité, travaillant comme elle se battait, pour l'honneur. En lui revit le type d'une race. L'Allemagne est fiëre de ses professeurs et de ses savants; lltalie s'enorgueillit de ses cardinaux lettrés et de ses Mécènes; l'Angleterre s'applaudit de ses riches lords dont les cabinets surtout firent le mérite, les Hamilton, les d'Arundel : la France, elle, a ses gentilshommes artistes, érudits, inventeurs, qui le disputent aux plus habiles. Ils ont le pas partout, et par droit de science et par droit de naissance. Caylus est en France le premier, le plus illustre ancêtre d'une lignée de nobles patrons de l'art, savants, bienfaisants et modestes, qui comptent dans leurs rangs un duc de Blacas, un comte de Clarac, un duc de Luynes, un Adrien de Longpérier, pour ne parler que des morts. Aussi généreux que les trois premiers, non moins érudit que le quatrième, Caylus incarne, au siècle dernier, cette chose délicate et française entre toutes : l'Amateur.
Vu et lu, En Sorbonne, le 4 février 1889, Par le doyen de la Faculté des Lettres de Paris,
A. HiMLY.
Vu et permis d'imprimer :
Le vice-recteur de l'Académie de Paris, Gréard.