‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 22 sur 197 · L. LXVIII · texte numérisé non relu

L. LXVIII

SA JEUNESSE

sent, pour disparaître un à un, soit dans l'infidélité, soit dans la mort, tous ces débris d'une grande époque finissante, pensionnés sans pension \ hauts dignitaires sans emploi, vieux diplomates sans influence, chefs d'armée sans commandement, troupe compromise et vieillie, incertaine et défiante, à la veille de se sentir sans maître, et prise entre deux règnes comme entre deux feux^ C'est le monde des Dangeau, des Fagon, des Barneval, des Noailles, des d'Harcourt, des Yilleroy. D'instinct, ces fidèles de l'ancien pouvoir se rassemblent chez la nièce de Mme de Maintenon, qui note les doléances, enregistre les morts, et envoie à l'invisible recluse de Saint-Cyr ces tristes échos ^. Le comte écoute et observe : d'autres bruits lui viennent du dehors, du Temple, de Sceaux. Il connaît les libertins d'aujourd'hui, il pressent ceux de demain. Il grandit au milieu de Tancienne génération, mais il voit la nouvelle, et de chacune il tiendra quelques-uns de ses traits les plus accusés. Ce fils d'une mère peu crédule, mais pourtant croyante, et même dévote à ses heures, se trouvera, par exemple, athée sans le savoir. Toutes les passions de la Régence couvent longuement en lui avant d'éclater. Et pourtant, on sentira longtemps, on sentira toujours qu'il a vécu dans une atmosphère différente, disparue : que disje, il la respire encore, quinze ans après la catastrophe qui semble l'avoir dissipée. Seul de sa génération, tandis que

1. « Mme de Barneval est fort incertaine de sa pension : c'estr l'état où nous sommes tous. » (L. LVIII.)

2. « Ce qui nous rend sans ressources, c'est que nous sommes un nombre de gens, lionnêtes gens à la vérité, pleins de probité, d'honneur, mais de la vieille coui\ mais bons à rien, d [Ibid.)

3. Rien de moins sentimental, au reste, cjue certaines de ces notes : « Le vieillard de la duchesse de Noailles est mort, le même jour que son argent est fini. Madame Fagon est morte subitement : monsieur son mari l'a appris d'une façon qui devait le tuer. On lui tait ce coup de foudre : on le laisse aller jusqu'à la porte de la chambre. Là, on l'assomme de ces mots : Madame est morte. Il fut saisi; il se porte mieux. Adieu, ma chère tante, je vais me coucher à votre intention. « (L. LXX.) Est-ce Mme de Gaylus, est-ce Saint-Simon que l'on croit entendre?

toute la jeunesse s'orientait vers le soleil levant pour le saluer, il n'a pas détourné les yeux de l'astre qui descendait lentement à l'horizon, et celui-ci s'était depuis longtemps éteint que ses regards le suivaient encore.

Cependant, si l'instinct guerrier semblait bien mort chez Caylus, l'instinct voyageur ne faisait que sommeiller, et devait renaître à la première occasion. Non que Caylus s'ennuyât à Paris : mais il fallait à cet esprit plusieurs sortes de pâtures, comme plusieurs sortes de fatigues à ce corps infatigable. Une curiosité jamais assouvie, des goûts aussi rares que divers, un grand besoin de savoir l'attiraient invinciblement vers le rare et le singulier. Ajoutons une passion innée pour les arts, qui le poussait de bonne heure vers la peinture et la musique \ une grande sensibilité d'organes, et, ce qui ne s'acquiert pas, un coup d'œil prompt et juste. A une époque où les musées n'existaient pas en France, il avait saisi au vol l'occasion d'un voyage en Italie. Il y ressentit ses premières émotions d'artiste, et en laissa percer quelque chose dans ses lettres à sa mère; on le devine à plus d'une allusion. C'était comme la semence tombant dans une terre bien préparée. « Les yeux du comte n'étaient pas encore savants, dit Le Beau, mais ils s'ouvraient à la vue de tant de beautés, et apprenaient à les connaître. » Après l'Italie, il devait parcourir la Sicile, puis l'Allemagne. On sait comment tous ces projets furent abandonnés.

Huit mois après son retour à Paris (fin 1715), une occasion s'offrit de visiter le Levant. Le marquis de Bonac,

1. Nous voyons par une lettre de sa mère (XC) qu'en revenant du régiment il s'amusait à peindre de petits tableaux pour sa jeune tante (Mlle Le Valois), et à écrire des motets pour les recluses du couvent de Sens. C'est le seul renseignement de ce genre que nous possédions. 11 n'en est que plus curieux. Caylus se révélait dans ces essais qu'il composa probablement sans maître.

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notre ambassadeur à Madrid *, allait relever à Gonstantinople M. des Alleurs, dont la santé était fortement ébranlée. M. de Bonac avait connu de près en Espagne le duc de Caylus, l'oncle réfugié du comte, et Famie de sa mère, Mme des Ursins. Il avait d'autres relations avec des parents de Mme de Bolingbroke, la jeune et célèbre veuve du marquis de Yillette. Il n'en fallait pas tant pour que Caylus fut tenté. Du jour au lendemain il quitta sa retraite du Luxembourg, pour grossir la petite escorte de M. de Bonac. Qu'allait-il cbercher en Orient? Youlait-il y suivre l'exemple d'un Nointel parcourant la Grèce antique le crayon à la main ^? Était-il attiré de ce côté par la dispute — un peu ancienne, il est vrai — de Guillet de Saint-Georges et de Spon, et par le livre de ce dernier ^? Ou encore la relation toute récente du voyageur Lucas \ chargé par Louis XIV d'une sorte de mission, avait-elle excité une curiosité toujours en éveil? N'était-il enfin attiré que par l'imprévu du voyage, et par les souvenirs d'une antiquité si propres à émouvoir l'imagination? Plusieurs de ces suppositions, toutes peut-être, sont fondées. Si Caylus ne connaissait pas à cette date le nom de Nointel, il ne devait tarder guère : car nous savons par lui-même qu'il en re-

1. Jean-Louis d'Usson, marquis de Bonac, ancien envoyé de France à Cologne, à Dantzick, en Pologne, est connu par le rôle qu'il joua dans les affaires d'Espagne. Il avait remplacé Blécourt à Madrid en 1711. Voir la publication récente du marquis de Courcy : la Renonciation des Bourbons d'Espagne au trône de France. {Rev. des Deux Mondes du 15 juillet 1888, p. 327 et suiv.) Il occupa l'ambassade de Suisse après celle de Constantinople, et mourut à Paris le l^r septembre 1738, âgé d'environ soixantesix ans. — Il était lié avec Mlle Aïssé et Mme de Calandrini, laquelle était, par alliance, la tante de M. de Bolingbroke.

2. Le voyage de Nointel à Athènes est de 1674. Nointel était accompagné par le peintre français Jacques Carrey, dont les précieux dessins nous font connaître la physionomie du Parthénon avant l'explosion de 1687.

3. Voir les Mémoires inédits de l'Acad. de peinture et sculpture, par Dussieux et Soulié, préface; — Spon et Wehler, Voyage dlUyrie, de Dalmatie, etc.

4. Voyage dans la Grèce, l'Asie Mineure, l'Afrique, etc., par Paul Lucas, 1710. — Louis XIV avait nommé Lucas son antiquaire en 1714.

chercha les dessins. Quant au livre de Spon, il fut, d'après ses propres déclarations, son bréviaire; et il ne pouvait ignorer l'exploration de Lucas, qui datait en quelque sorte de la veille. Que dire enfin de sa passion d'aventures?

Il partit de Toulon le 17 juillet 1716 avec les vaisseaux du roi, et relâcha là même où deux ans auparavant débarquait son frère, à Malte \ Smyrne fut sa seconde étape. Mais, bien plus que Smyrne, Éplièse l'attire, l'antique Ephèse et son temple fameux. Exploration pleine de dangers, lui dit-on. C'est ce qui le décide. Il part. Laissons ici la parole à son naïf biographe :

« Le redoutable Caracayali à la tête d'une troupe de brigands s'était rendu maître de la campagne, et portait l'effroi dans toute la Natolie (sic). Mais dans le comte de Caylus la crainte fut toujours plus faible que le désir. Il s'avisa d'un stratagème qui lui réussit. Vêtu d'une simple toile de voile, ne portant sur lui rien qui pût tenter le plus modeste voleur, il se mit sous la conduite de deux brigands de la bande de Caracayali, venus à Smyrne, où par crainte on les souffrait. Il fit marché avec eux sous la condition qu'ils ne toucheraient l'argent qu'au retour. Comme ils n'avaient d'intérêt qu'à le conserver, jamais il n'y eut de guides plus fidèles. Ils le conduisirent avec son interprète vers leur chef, dont il reçut l'accueil le plus gracieux. Instruit du motif de son voyage, Caracayali voulut servir sa curiosité ; il l'avertit qu'il y avait dans le voisinage des ruines dignes d'être connues ; et pour l'y transporter avec plus de célérité, il lui fît donner deux chevaux arabes, de ceux qu'on appelle chevaux de race, qui sont estimés les meilleurs du monde, tant leur allure a de vitesse et de douceur. Le comte se trouva bientôt comme par enchantement sur les ruines indiquées; c'étaient celles de Colophon. Il

1. A7xh. des Aff. étrangères (Constantinople, 1716), lettre de Bonac en date du 5 août 1716. Lettre de Smyrne, 4 septembre 1716.

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y admira les restes d'un théâtre, dont les sièges, pris dans la masse d'une colline qui regarde la mer, joignaient au plaisir du spectacle celui de l'aspect le plus riant et le plus varié. Il retourna passer sa nuit dans le fort qui servait de retraite à Caracayali ; et le lendemain il se transporta sur le terrain qu'occupait anciennement la ville d'Éplièse »

Cette première apparition de l'art antique, au milieu des circonstances les plus romanesques, fit une profonde impression sur son esprit. Quarante ans après, il pouvait encore la caractériser en ces termes frappants : « La vue des ruines d'Éplièse dont les Turcs ont enlevé, coupé, scié, renversé, placé sans ordre et sans règle les colonnes et les chapiteaux, pour hâtir leurs maisons et leurs mosquées, fit sur mon esprit le même effet que le plus grand nomhre des explications modernes produirait sur l'esprit d'un ancien Grec éclairé, qui reviendrait au monde ». Trait ingénieux, dit son biographe. Véritable révélation pour Caylus, dirons-nous à notre tour. N'eût-il gagné à cette visite que le sentiment de l'impuissance des commentateurs, et la conviction qu'il faut voir les monuments sur place pour en bien juger, une telle découverte valait le voyage. C'est à Éplièse que les yeux de Caylus se sont dessillés.

D'Ephèse il se rend enfin à Constantinople, où il séjourne deux mois : c'est là sans doute qu'il rédigea ses premières notes, adressées à Mariette, et qui n'ont jamais vu le jour ^ Perte sans doute médiocre pour l'art, que ces premiers essais dont la substance passera plus tard dans les mémoires lus à l'Académie des inscriptions; mais non perte indifférente pour l'histoire et le développement de cet esprit, qui nous sera ainsi constamment dérobé jusqu'à son âge adulte.

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