‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 58 sur 197 · BarLh., OFAivres diverses, I, xxxvii · texte numérisé non relu

BarLh., OFAivres diverses, I, xxxvii

4. Les mardis et les mercredis, Gros de Boze (1680-1753), secrétaire perpétuel, réunissait à dîner des membres de diverses Académies, entre autres Réaumur, Sallier, Gédoyn, La Bletterie, du Resnel, Duclos, Louis Racine, de Foncemagne, Caylus, Barthélémy. Il s'était fait adjoindre ce dernier au

au moins dès 1745, sinon avant, avait été frappé de ce savoir précoce, de cette intelligence lumineuse; il sentait quel fruit l'on pouvait retirer d'une telle compagnie. L'abbé n'était pas ce qu'il devint depuis, le savant de la maison Clioiscul, l'oracle de l'Académie, le familier de toutes les puissances; encore peu connu, peu protégé, il mit sans doute quelque coquetterie à séduire Caylus : Caylus se laissa faire. Chacun avait son idée, laquelle n'était peutêtre pas absolument désintéressée. Telle fut l'origine de leurs rapports. Le Recueil fut entre eux un lien considérable. Caylus a su, quoi qu'on ait dit, reconnaître les services de Barthélémy par ses fréquentes et loyales déclarations. Mais il importe de marquer que cette liaison ne fut ni une amitié comme celle de Caylus et de Mariette, ni même un attachement dévoué comme celui de Caylus et de Paciaudi. Tout se borna à un échange de bons procédés et de services. Chacun, lors même qu'il paraît se donner, ne se livre pas. Barthélémy traite le comte avec des égards qui excluent Tintimité; ses plaisanteries mêmes, toujours charmantes, parfois piquantes, ne sont jamais familières. Au fond, on sent qu'il fait ses réserves : ses hommages vont plutôt au rang du comte qu'à sa science. Quant à Caylus, il se sent vaguement jugé * : cet homme qui a en sait trop long pour lui'» le traite en personnage, non en confrère ; en grand seigneur, non en savant. Caylus lui doit beaucoup, et s'acquitte de son mieux envers lui : mais il n'est pas sans inquiétude pour l'avenir. En attendant, ils travaillent de concert, tous deux animés d'un sentiment

Cabinet des médailles, dès 1745. — Barthélémy, arrivé à Paris depuis dix-huit mois seulement, avait alors trenle-deux ans. {Uist. du Cab. des médailles, par Marion du Mersan, 1838, p. 159.)

1. Barthélémy à Paciaudi : « Je ris de bon cœur toutes les fois que vous vous adressez à lui pour avoir son sentiment sur des inscriptions et autres choses semblables : il est vrai pourtant que vous lui devez des égards pour ses attentions, et qu'après tout cela l'amuse. » (Dans la Corr. de Caylus j^ar Ch. Nisard, lettres de Barthélémy, XIII, 18 décembre 1758.)

qui les rapproche plus que tout le reste, l'amour désintéressé de la science, le dévouement le plus absolu à la Compagnie dont ils sont membres, la foi dans ses destinées.

Nulle part ce sentiment n'éclate mieux que dans les lettres adressées d'Italie par Barthélémy à Caylus, et que Sérieys a publiées sous le titre de Voyage en Italie \ On sait les circonstances de ce voyage. Barthélémy, adjoint dès 1745 au gardien des médailles, de Boze, fut, à la mort de celui-ci, en 1753, désigné pour lui succéder. Quelque bien préparé qu'il fut pour cette tâche, il voulut s'en rendre plus digne, et entreprit, aussi bien pour Fenrichissement du cabinet que pour sa propre instruction, le voyage d'Italie ^ Le moment était bien choisi. Après de Brosses, après l'expédition artistique de Marigny avec Cochin, Soufflot et Le Blanc, Barthélémy devait trouver toutes portes ouvertes, ne chercher qu'à coup sùr, et faire profiter la science française en profitant lui-même. Les premières fouilles d'Herculanum, où il put jeter les yeux, complétaient cet enseignement en lui permettant de pressentir une antiquité nouvelle. Aussi ce voyage, sans faire précisément époque dans l'histoire de l'archéologie, fut-il un événement. D'ailleurs Barthélémy, accueilli par le pape Benoit XIV, par les cardinaux, par les académies et les savants comme une puissance, et non sans raison, avait pleins pouvoirs, quoique sans mandat officiel. Ce « long abbé » a la main partout : à Rome, à Naples, à Venise, à Parme. Il visite, complimente, juge les hommes et les travaux d'un mot, d'un coup d'œil, avec une urbanité aisée, une bonne grâce qui n'excluent ni la fermeté, ni l'adresse. Il achète, troque, échange des médailles pour le Cabinet; des livres pour la

1. Voyage en Italie de l'abbé Barthélémy, par Sérieys, 2" édition, 1802. — Le manuscrit de Barthélémy, prêt pour l'impression, a été retrouvé à la Bibliothèque de la Sorbonne"^ par M. Charles Henry.

2. Voir, pour les détails, Essai sur la vie de Barthélémy, par le duc de Nivernois, dans les OEiwres diverses de Barthélémy, XCII et suiv.

Bibliothèque; des objets d'art pour les curieux ses amis. Il emporte et répand avec lui le bon renom de la France : il popularise nos liommes, nos découvertes. Dans ses bagages soiit des répétitions de la Minerve de Yien peinte à l'encaustique : au lendemain de son invention, Caylus, sage administrateur de sa renommée, n'a garde de laisser échapper occasion si belle. Mais surtout, mais avant tout, Barthélémy travaille pour l'Académie des inscriptions, dont il semble être l'homme de confiance. Il agit à la façon d'une éminence italienne, signalant les mérites, proposant ses candidats, poussant doucement à l'élection des plus capables et des plus dévoués \ rapportant toutes ses actions enfin à ce centre commun qui est désormais pour lui, comme pour Caylus, sa famille scientifique, l'Académie.

Ce n'est pas ici le lieu de s'étendre longuement sur ces lettres d'Italie. S'il y avait là pourtant matière à digression, la figure sympathique de l'auteur, l'esprit charmant qui anime sa relation, nous excuseraient de reste. Non seulement à l'Académie des inscriptions, où son esprit délié, pénétrant, propre h tout, le tirait de pair, mais en Italie même, sur la terre classique des antiquités et des antiquaires, Barthélémy, par sa finesse et son goût, nous apparaît comme un Grec égaré parmi des Romains. Il ne disserte pas, il éclaire; il ne dogmatise pas, il sent ^ Son intuition merveilleuse n'est égalée que par sa facilité. Aucun air d'effort; la profondeur chez lui s'enveloppe de grâce, et, dans ses plus grandes découvertes, il surprend moins encore qu'il charme. Et quelle attrayante compa-

1. A propos d'une sotte élection : J'étouITe à cette pensée ». — Sur la candidature de Paciaudi : « On travaille pour elle (l'Académie), quand on fait de pareils choix », etc. {Voyage en Italie, 1. XXX, XLYII.) — Il fit ainsi nommer Gori, Mazzocchi, Paciaudi, etc.

2. « Ce long abbé a une tête bien faite et capable de tout; il a un esî^rit perçant, une combinaison merveilleuse de connaissances, et à cela il joint un bon cœur, une honnêteté à toute épreuve envers ses amis. » (Paciaudi à Caylus, L. XLI.)

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gnie! Il sait badiner sans railler, piquer sans blesser. Dès les premières lettres, des traits, des portraits, des scènes, sont pris et rapportés en courant, avec le naturel et le mouvement de la vie. L'émotion personnelle se montre aussi ingénument que le reste. Et Ton voit avec lui cette Rome qui r « accable », ce peuple de savants complimenteurs et paresseux, ces marcbands vantards et voleurs cliez qui <( tout est stupendissimo, jusqu'à leurs prétentions », cette colonie d'artistes et d'amateurs français groupée à Rome autour du comte de Stainville, bref l'Italie des délicats et des extravagants, des Albani et des Baïardi, où l'arcliéologie fait fureur, où l'occupation d'un Barthélémy et d'un Venuti, le soir, est d'accompagner à son cours d'antiquités la femme de l'ambasseur de France, la jeune comtesse de Stainville, « la plus aimable, la plus honnête petite créature qui soit jamais sortie d'un œuf de fée * ». Vraiment, plus on lit Barthélémy, plus on s'en éprend, et l'on s'étonne, devant un si agréable sujet d'étude, que personne n'ait songé à le faire revivre autrement qu'en médaillon ^

Ce fut l'époque où les relations entre Barthélémy et Caylus approchèrent le plus de l'intimité. Les lettres d'Italie sont pleines d'un amical laisser aller : c'était la pente ordinaire de l'abbé, qui, à distance, laisse courir sa plume avec une sorte d'épanchement. Caylus, dont nous n'avons pas les lettres, dut être de son côté un correspondant très attentif. Nous savons qu'il n'aimait pas être en reste de procédés, et Barthélémy le remercie quelque part « de lui écrire tous les jours quelque chose ». Caylus marque ainsi de son mieux sa gratitude. Elle pouvait être grande en effet. Car, si Caylus attendait beaucoup du

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