‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 92 sur 197 · Vol. IV, 558, etc · texte numérisé non relu

Vol. IV, 558, etc

5. Caylus a très peu gravé dans les vingt dernières années de sa vie.

Gaylus évalue quelque part à trois mille le nombre des morceaux qu'il a gravés. Il est certainement au-dessous de la vérité. Il est juste d'ajouter que ces morceaux sont souvent de faible dimension, et qu'une monnaie gravée au trait, par exemple, ne saurait passer pour une œuvre. Mais, d'autre part, le Recueil n'est pas complet. Sans avoir fait précisément des reclierclies spéciales à ce sujet, nous avons pu constater l'absence de certaines pièces assez intéressantes, surtout parmi celles de sa composition. Gaylus, dans son œuvre artistique, a peu inventé. D'ordinaire, il s'est contenté de reproduire; il est traducteur plus qu'auteur. Mais, avec son esprit mordant, quand il invente, il est volontiers satirique. On a déjà vu le Régime de Noël Falconet ] dans V Assemblée des Rrocanteurs \ il raille la sottise de certains collectionneurs. Dans une caricature de la Comédie-Française, qui manque au Recueil, des bûcbes sont représentées en coiffures et en perruques. Absente, la série des Figures à la grecque, plaisanterie gravée qui ressemblait sans doute à celle que fit plus tard Garmontelle; absente aussi, la Procession d'enfants montrée chez Mme Geoffrin, et dont l'ami Paciaudi eut un exemplaire de choix. Enlin, dans un lot de gravures acquis dernièrement par la bibliothèque de Gaen, nous avons découvert deux ou trois autres de ces estampes en couleurs, gravées « à l'eau-forte par M. le G. de G., et en bois

1. Fo 411. — Anes examinant avec des loupes un tableau vide posé sur chevalet. L'un brait de satisfaction, tourné vers le spectateur. Statues et bustes sur socles qui ricanent. Deux thuriféraires, échine ployée, long manteau, longues oreilles, encensent l'àne du milieu, qui d'ailleurs s'encense lui-même. — Une autre épreuve du Cabinet des estampes porte cette annotation : « Cette estampe a été gravée en 1727 par M. le C. de Caylus pour donner un ridicule aux brocanteurs et aux mauvais connaisseurs de Paris, dont il y en a qui regardent comme tableaux d'Italie tous ceux qui sont peints sur la toile qui se fait en ce pays-là. » (Voir Ghamfleury, llist. de la caricature sous la Réforme et la Ligue, p. 296.) — 11 est parlé, même page, d'une autre caricature sur Lafont de Saint-Yennc^ attribuée à Caylus.

SOUS sa conduite par Nicolas Le Sueur », dont l'œuvre de €aylus contient plusieurs spécimens. Le Catalogue de l'œuvre gravé de Caylus n'a jamais été fait. On n'attend pas que nous le donnions ici, car il serait à lui seul tout un minutieux travail. Contentons-nous de signaler le réel intérêt qu'offrirait l'entreprise. Elle est digne de tenter un ■connaisseur.

Cette rapide description suffit pour que nous puissions apprécier le talent de Caylus et sa nature. Malgré le désordre du Recueil^ un seul genre de recherches apparaît nettement poursuivi, à travers mille apparentes digressions. Celles-ci sont les épisodes de l'œuvre; elles enrichissent le sujet, elles ne sont pas le sujet lui-même. On y sent rinfluence des maîtres, des amis, des occasions; on pourrait presque les dater : Gillot, Watteau, Coypel, Bouchardon, représentent les époques de sa vie d'artiste, comme les étapes de son talent. A les reproduire, l'œil s'amuse, la main se joue; l'àme est ailleurs. Elle est dans cette lutte infatigahle soutenue à plusieurs reprises, à des années de distance, avec les plus grands maîtres de Fart €lassique ; elle est dans cet acharnement à poursuivre leur pensée dans ce qu'elle a de plus prime-sautier, de plus personnel. Caylus cherche, suivant son admirahle expression, (( les chemins que le génie et le goût se savent frayer pour arriver au parfait S). A vingt-cinq ans, alors que

1. « On conserve dans les portefeuilles des curieux plusieurs morceaux •qui déposent admirablement des chemins que le génie et le goût se savent frayer pour arriver au parfait. Il en est où le génie seul domine, qui nous donnent un spectacle ravissant. Quel charme en effet ne goûtonsnous pas, en voyant le feu d'une première idée jeté sur le papier, ou empreint sur une maquette? Production d'un instant, où tout est esprit, et où la manœuvre n'est pour rien. On voit ensuite, avec non moins de satisfaction, cette même idée plus formée, plus étudiée, donner des preuves de la réflexion, de la sagesse et du goût de son auteur, auxquels se sont plus ou moins jointes les beautés de la nature dont il a fait choix. » [Réflexions sur la peinture, discours prononcé à l'Académie royale.)

l'art français languit en plein marasme, Gaylus découvre les grands peintres de la Renaissance italienne : mais non pas tels qu'ils sont pour le public, dans leurs tableaux trop composés et trop sages. Il les surprend dans Tardeur du travail, jetant sur le papier leurs traits de flamme, exprimant la pensée dans son vol, saisissant au vif une attitude, une expression, se livrant enfin tout entiers au dieu qui les inspire. La vue de ces traits « où le génie seul domine », lui donne ^( un spectacle ravissant ». Ces morceaux originaux, dont on commence alors à soupçonner le prix, Caylus en trouvait pour son bonheur jusqu'à trois dépôts dans Paris, chez Grozat, chez le roi, chez Mariette. C'étaient là ses sanctuaires. C'est là que, enfermé avec ses dieux, il sacrifie tous les jours sur leurs autels. Son culte peu à peu s'épure. Ebloui d'abord, il s'éprend de la fausse grandeur des Carrache. Cet engouement dure peu. Une méditation plus profonde l'arrête et le fixe définitivement auprès des grands chefs de l'école classique, de Michel- Ange, de Raphaël, de Titien, de Vinci, de Rubens, de Van Dyck, de Rembrandt. Il étudie même leurs précurseurs, et peut-être n'a-t-il pas dépendu de lui qu'il ne remontât jusqu'aux primitifs. Ces admirables artistes de la Renaissance, il ne se lasse point d'en observer la pensée, d'en poursuivre, suivant le mot de Bossuet, les « vives et impétueuses saillies ». On sent que la fraîcheur, la force de ces robustes essais, « où tout est esprit », l'enchantent et l'enivrent. Avec eux, il s'épVend de ces draperies largement jetées, jamais tourmentées, de ces corps aux beaux aplombs, de cette figure humaine si noble, si divine avant que d'impuissants disciples l'eussent amoindrie et dénaturée. Il jouit longtemps seul de sa contemplation. Puis, il songe aux artistes, au public. Quelle utilité Fart français ne retirerait-il pas d'un tel enseignement! C'est alors qu'il persuade à Crozat de publier ses dessins les plus remar-

qimbles : les collaborateurs rédigeront les notices, il se charge des gravures. Cependant ces génies du xvi" siècle éclos au souffle de la pensée moderne, mais nourris de la pensée antique, fils chrétiens d'une mère païenne, lui inspirent une curiosité passionnée de Tantiquité. Il en cherche autour de -lui les vestiges. Où les trouver? Que sont devenus les débris des statues qui inspirèrent un Raphaël, un Michel- Ange, un Gellini, et avant eux les Mantegna, les Lippi, et noml)re de primitifs? Où trouver trace d'une peinture qui fut Témule en perfection de la sLaluairc des Phidias et des Polyclète? Si le hasard intelligent en place un jour sous sa main quelque copie, avec (juelle vénération il lui élèvera un monument M Mais rien de (et pour Finstant. La France ne connaît, ne possède presque rien de l'antiquité. Quelques fragments rapportés d'Italie par un jeune sculpteur, Girardon, ou par un amateur médiocre, le cardinal de Polignac, augmentent la curiosité sans la satisfaire. Force est bien de se rabattre sur les petits monuments, sur ces monnaies, ces gemmes, ces pâtes, dont })lusieurs particuliers ont rassemblé en France et en Italie d'importantes collections \ de mettre au pillage les trésors d'un Pellerin et d'un Mariette. Sans doute il y a bien du plomb dans cet or. Nombre d'objets sont d'une provenance douteuse, ne remontent pas au delà de 1540, ou sont des antiques de basse époque. N'importe; cé décalque affailili fait encore songer au modèle : le parviis videri, sentirl infjens, peut s'appliquer souvent à ces chefs-d'œuvre de la glyptique, copies probables, au moins possibles, d'une œuvre jadis renommée. Sans compter que cette étude ouvre une porte à l'imagination,

1. Nous voulons parler du livre de dessins de P. S. Bartoli, dont il est question même livre, chap. m.

2. En lloO, Mariette compte 21 grandes collections de pierres en Italie, ! i en Angleterre, en Allemagne et dans les Pays-Bas, 11 en France.

une autre à la science. Kart surtout y trouvera son bénéfice, si Ton fait clioix des types les plus propVes à inspirer Fartiste, si Ton invite le jeune peintre tà les consulter. Justement, un jeune zélateur des anciens transporte à point nommé de Rome à Paris plusieurs centaines de dessins d'après Fantique. Gaylus lui fait un accueil empressé : n'a-t-il pas mis Tidéal comme à la portée de tous? Entre le modèle et nous, plus de distance; c'est à peine si le voile léger de l'interprétation nous en sépare. Et Gaylus, qui croit tenir enfm ce sublime ardemment poursuivi, grave avec plus d'ardeur que jamais, traduit à son tour les traductions de Boucliardon, sans s'en défier assez, sans se rappeler assez que la meilleure des copies n'est que la plus belle des infidèles.

Quant à l'exécution, elle est toujours et partout remarquable. L'ouvrier, cliez Gaylus, est supérieur. Non pas qu'il soit complet : Gaylus n'a rien de commun avec les graveurs de profession, du moins avec ceux dont l'ambition est de rivaliser au moyen de l'aiguille avec le pinceau. Get art savant, fait d'imprévu et de calcul, de ruse et de hardiesse, à la fois lent et instantané, qui joue avec l'eauforte comme avec ces animaux mal apprivoisés dont la caresse est souvent morsure, cet art, disons-le bien vite, était inconnu de Gaylus. Gette attention, cette minutie, qui nous ont valu tant de chefs-d'œuvre dont l'école française est justement fière, l'eussent rebuté. Aussi n'a-t-il gravé aucun tableau, mais seulement des dessins, des études, des esquisses. Il ne faut donc pas lui demander, comme aux hommes du métier, la science des tons et des valeurs, ni celle de la lumière; la proportion des noirs et des blancs, la science des effets, la distribution des ombres, n'ont rien à voir avec son talent. Par contre, il est un véritable maître pour l'interprétation de tout ce qui n'est pas couleur, pour la transcription rapiile du geste, de

raccent, de la vie, en un mot du style. Le style, voilà bien ce qu'il a cherché partout, ce qu'il s'est assimilé partout, avec une rigueur qui tient du prodige. Ce n'est pas seulement rendu, c'est, qu'on nous passe le mot, attrapé. Il est impossible d'être davantage autrui en restant soi-même , de pousser davantage la ressemblance jusqu'à l'illusion. A force de facilité, de sûreté, Caylus sténographie la forme sur le cuivre, comme d'autres la parole sur le papier. L'eau-forte est son écriture cursive. On dirait qu'il prend des notes. Gomme il ne fait « mordre » qu'une fois, il ne retouche point : ce qui lui permet d'improviser plusieurs planches dans sa journée. La gravure est donc pour lui telle qu'est le dessin : les larges traits, qui d'un coup modèlent un torse, cambrent une hanche, font voler une draperie, son aiguille les jette aussi hardiment qu'un crayon. On dirait même qu'elle a le don de s'écraser comme la sanguine, de s'empâter comme la pierre noire, suivant les inflexions, les accidents, les arrêts. La « manière » de Caylus graveur est celle du dessinateur qui esquisse. Il se préoccupe du contour extérieur, du rond ^ , rarement du modelé intérieur et du muscle. Il délimite la figure, la décrit, mais ne la fait pas saillir. Son trait est hardi, long et courbe, lancé à main levée, rarement repris. La décision et la fermeté sont les qualités dominantes; ce qui ferait défaut, ce serait peut-être non pas précisément la légèreté, mais ce je ne sais quoi d'ondoyant qui est la grâce. On le voit en comparant ses copies à certains originaux de Raphaël ^ Le sens et la portée d'une telle œuvre ne peuvent main-

1. Cette ressemblance avec Gillot a pu frapper les connaisseurs. Quelques-uns, comme M. Pli. Burty, juge délicat en ces matières, inclinerarent à croire que Gillot fut le premier maître de Caylus. — Watteau fut en tout cas le second, et l'étude des classiques compléta, ou plutôt refit son éducation.

2. Notamment une certaine étude de femme drapée, posée en cariatide. {Sanguine reproduite par Butavand en 1845. Louvre, Chalcographie.)

tenant échapper à personne. Caylus disait vrai en écrivant qu'il songeait à « tous les arts du dessin ». Mais c'est spécialement le dessin lui-même qu'il visait. Le dessin est pour lui, comme il le sera pour Ingres, la base des solides études, de la peinture et de la sculpture. C'est lui qui forme le g"oùt, donne le sens du style, accroît les idées, suscite même l'originalité par la seule vertu de la comparaison multipliée. Ainsi comprise, l'étude du dessin a une portée incalculable pour la réforme du goût chez les artistes, et des tendances dans l'école entière. Caylus y compte bien. 11 n'a gravé d'abord que pour son instruction; chemin faisant, il songe à Tinstruction des autres. Ses planches sont déjà un enseignement. C'était l'époque où nos graveurs inauguraient cette mode du gracieux, du maniéré, qui devait dégénérer en « peste générale », suivant l'énergique expression de Mariette. Ce que n'aurait essayé aucun artiste de profession, sous peine d'être moqué \ Caylus sut l'oser, en attendant de pouvoir l'imposer. Ses estampes furent sa première prédication. Il faut bien y voir ce qu'elles renferment, une protestation très hardie et très nette contre l'entrainement du jour. Tous les autres mérites de Caylus comme graveur, et il en a eu de plusieurs sortes ^ pâlissent auprès de celui-

1. Mariette écrivait en 1731 : « On n'oserait plus graver du Michel-Ange ou du Raphaël. On se moquerait de moi-même si je le tentais. «

2. Ainsi il essaya de faire revivre des procédés disparus, mais il ne fut pas suivi : « Caylus tenta de faire revivre la gravure en camaïeu, si florissante au xvic siècle, et tombée depuis presque entièrement en oubli. Secondé par Nicolas Lesueur, graveur sur bois comme son père et ses oncles, il publia des estampes en clair-obscur, mais qui ne peuvent lutter avec celles de Zanetti. (Sur cet antiquaire, voir dans le Recueil de Bottari ses lettres et celles de Mariette). Il eut l'idée de substituer à la planche de bois destinée aux contours et aux traits vigoureux, une planche en cuivre gravée à l'eau-forte, et cette innovation fut malheureuse, car la différence des travaux en creux sur le métal et en relief sur le bois n'a donné ((ue des résultats peu harmonieux, effets inévitables de la réunion mal entendue des hachures nettes et maigres de l'eau-forte, et des teintes larges et molles des tailles d'épargne. » (Villot, Cabinet de V Amateur^ IV, n" 10.) Caylus a aussi essayé de la manière îioire (i" vol., 556, 669).

là. Ne nous y méprenons pas : c est ce sens, cet amour de la grande tradition classique qui a créé le titre le plus essentiel de Gaylus à la reconnaissance de l'Académie. Il lui a dicté son choix. Nous allons voir comment Gaylus sut à son tour justifier ces espérances \

1. Les cuivres des dessins du Cabinet du roi, donnés à ce Cabinet après la mort de Gaylus, sont aujourd'hui déposés à la Chalcographie du Louvre. Ils forment l'ensemble imposant de 223 pièces. (Détail au Catalogue.) Mais jusqu'ici ils ont peu servi. Les reproductions des dessins des maîtres trouvent peu d'acheteurs. Nous tenons de source certaine que depuis dix ans on n'a pas vendu dix gravures de la collection Gaylus. Le goûl public est ailleurs, comme il y a un siècle et demi.

Page 1