SUCCÈS ET DÉCADENCE DU MITHRTACISME
Le milhriacisme a dû le succès éclatant de sa propagande à bien des causes différentes. Voici, croyons nous, les deux principales :
(1) II semble qu'on doive lire Hélîodromits dans le manuscrit de saint Jérôme. {Lettre à Lœta). Le même terme se lit sur une inscription de Phrygie publiée par Ramsey, en 1883.
(2) Porphyre : JJe ahstin , IV, 16; confirmé par saint Jérôme, Ep. 52, conlra Jovinianum.
En lui le paganisme a trouvé la forme du monothéisme, auquel, à la dernière période de son évolution, il devait aboutir, sous la double influence de la philosophie et de l'enseignement des mystères. Presque tous les dieux des religions anciennes sont des dieux de l'atmosphère, des dieux de lumière. Zeus est le frère, très reconnaissable, de l'Ahura persan, du Varuna et de l'Iridra védiques. Sur ces données premières, très vagues et relativement simples, le génie plastique et anthropomorphique des Grecs a brodé les brillantes fantaisies de sa mythologie. Il a distingué et précisé, mis de l'ordre et de la clarté dans le monde divin. Par une série de dédoublements il a multiplié ses dieux et traduit en drame et en action la physique céleste. Or voici qu'à la fin des temps, grâce à des simplifications facilitées par l'identité de nature, ces dieux tendent à revenir à l'unité première. Ces fils de la lumière s'absorbent dans le grand luminaire, foyer de toute clarté. Mais ce syncrétisme ne date pas seulement du m^ et du lV siècle de notre ère. Il a été de tout temps dans l'esprit de la Grèce et de Rome, en même temps que la tendance contraire à l'individualisme et à la variation. Grecs et Romains donnaient les noms de leurs dieux à toutes les divinités des barbares. C'est par un pareil travail de simplification que l'hellénisme s'était imposé à Rome et qu'une première fois s'était opérée la fusion des deux mythologies. Rome à son tour avait transformé en ses propres divinités les dieux des peuples qu'elle avait conquis. Même la Tanit
de Carthage, elle l'avait revêtue du nom et des attributs de la Junon céleste.
Il lui fut plus malaisé d'absorber les dieux orientaux qui ont une personnalité plus tranchée, et qui pénètrent à Rome avec leurs adorateurs et leur sacerdoce. La supérioriété de l'Orient,, en matière religieuse, s'aflirma pour la première fois. Rome ne put rien gagner sur ces intrus, et ce fut elle qui céda. Il se fit entre les divinités correspondantes un échange continuel de dévotions et d'attributs. La pénétration fut réciproque, bien qu'elle s'opérât plutôt au profit de l'Orient, et les dissemblances en vinrent à s'atténuer, au point que le Jupiter du Latium ne différa plus sensiblement de Sérapis ou de Mithra. Ceux-ci à leur tour s'enrichirent du trésor accumulé de la pensée grecque ; la conception de la divinité s'élargit et s'épura, et ces dieux égyptiens, syriens et persans se rapprochèrent du dieu de Platon et de Philon.
Déjà nous avons vu qu'Élagabal avait essayé de subordonner tous les dieux de l'empire à son dieu d'Emèse, le Baal de Syrie. Les folies exotiques de ce maniaque discréditèrent sa tentative, d'ailleurs prématurée. Plus heureux, Aurélien, sous prétexte d'unifier Jes dieux solaires, consacra l'empire au Sol invictus. Mais pour le plus grand nombre bientôt, le Soleil, ce fut Mithra, qui, par la vogue croissante de ses mystères, dériva à son profit le courant créé par la nouvelle religion officielle. Dès lors c'est à lui que, par des détours subtils, tous les dieux sont peu à peu ramenés. L'empereur Julien,
dans son traité le Roi Soleil, montre déjà comment toutes les divinités de l'Orient et de l'Occident peuvent rentrer les unes dans les autres et se réduire au seul Mithra ; qu'une seule intelligence, une seule providence agit sur le monde sous des noms différents et qu'elle seule communique son action aux anges, aux génies, aux héros et aux âmes, qui veillent sur tous les mouvements du monde, de la nature et de l'âme (1). Mais le théoricien par excellence du syncrétisme païen fut Macrobe. Ses Saturnales en sont comme le manifeste. Dans ce dia;logue, imité de ceux de Platon, l'homme qui par le prestige de son rang, par son autorité et par sa science sacerdotale, dirige la conversation, résume les avis et donne le ton aux débats, n'est autre que Praitextatus, le préfet de Rome et le père des pères du culte de Mithra. Parmi les interlocuteurs figurent les plus grands noms de l'aristocratie païenne, Symmaque, le jurisconsulte Postumius, Flavien, Avienus Nicomachus, le philosophe Eustathius, le grand médecin Disarius, le grammairien Servius, tous personnages réels, qui ont marqué dans l'histoire ou dans les lettres, et dont les recueils d'inscriptions nous énumèrent les fonctions et les dignités. C'est devantcette assemblée que Prœtextatus s'évertue à démontrer l'identité originelle et foncière de toutes ces divinités que l'ignorance et l'erreur ont seules séparées et opposées.
(t) Julian, xii-xvi.
ESSAI SUR LE CULTE ET LES MYSTÈRES DE MITHRA. i05
C'est ainsi que par l'effet d'un syncrétisme effréné toute démarcation en vient à s'effacer entre les religions les plus disparates. Les dieux, jadis hostiles comme les cités, se réconcilient dans l'unité romaine. Les traits particuliers de leur physionomie s'émoussent ; leur personnalité se perd ou s'échange. Chacun d'eux devient à son tour tous les Dieux. Cette fusion s'opère au profit surtout du dieu solaire. L'œuvre commencée dans les sanctuaires d'Orient, poursuivie dans les mystères de la Grèce, s'achève aux; derniers siècles du paganisme dans la pleine faveur des mystères renouvelés. Bacchus, qui n'était déjà plus que le prête nom d'Apollon pendant les saisons d'automne et d'hiver, s'identifie avec Osiris et Sérapis, et finit par prêter ses formes ambiguës et ses attributs à Mithra lui-même. Comme Zeus, comme Sérapis, Hélios, et surtout Hercule, il devient un Invictus. La personnalité orientale de l'Hercule grec, longtemps dissimulée sous les fantaisies anthropomorphiques des poètes, reparait dans tout son éclat. Pour les contemporains de Porphyre, il n'est plus que le Soleil et la fiction des douze travaux que sa marche dans les douze signes (1). Pour Plu tarque. Hercule « est incorporé au soleil et accomplit avec lui son évolution (2) ». Dans ses Dionijsiaques\ le poète Nonnus accumule sur lui la gloire de tous les dieux. » Hercule à la tunique astrale, prince du feu, gouverneur du cosmos, qui
(1) Porph. dans Eusèbe : Prœpar. Evang., L. III, c. II). Voir aussi Servius. In Mneid, lib. VI, v. 294.
(2) Plut. •: De Iside, cxli: tÇ y))Im £vtSpy[j.é\ov (7"J[j.7r£pt7roX£tv.
d06 ESSAI SÛR LE CULTE ET- LES MYSTÈRES DE MITBRA.
sur le disque brûlant du soleil, pousse ses chevaux sur la voûte de l'écliptique, bélier de l'Euphrate, Hammon, Apis, Zeus assyrien, Sérapis, Kronos, Phaéton, Mithra, Soleil de Babylone, Eros (1) ». J'arrête ici l'énumération qui n'est pas close. Le dieu Janus, trouvé jadis si rebelle à toute identification qu'on le reléguait seul dans un coin du ciel, rentre maintenant dans le système général. Lui aussi a droit à sa part de divinité solaire. Car il ouvre l'année avec le solstice d'hiver ; il compte douze autels, en l'honneur des douze mois, et ses deux mains portent le chiffre de 363. L'hymne curieux à Attis, conservé dans les Philosophoumena^ montre le dieu syrien identifié à la fois à Pan, à Bacchus, àSabazius, à Saturne, à Zeus, à Adonis, à Sérapis, à Men, à l'Adam de Samothrace etc. (2). Toutes ces divinités se fondent en un amalgane mystique, se mêlent, figurent côte à côte dans les inscriptions. Il en est de même des déesses ; Junon, Aphrodite, Démêler, Athéné, Hécate se distinguent à peine ou ne se distinguent plus des Astarté ou des Isis. On connaît les belles litanies de l'Isis myrionyme d'Apulée (3). La plupart d'ailleurs ne sont que le dédoublement des dieux mâles, leur face ou leur miroir, comme disaient les Phéniciens de leur Bélith. Leur personnalité n'est que d'emprunt et de retlet, comme l'éclat de la lune réfléchit celui du soleil. Tous les panthéons païens aboutissent à
(1) Lib. XL, V. .^75.
(2) Philosoph., lib. V, 169-171.
(3) Apulée : Métam., lib. XI.
ESSAI SUR LE CyLTE ET LES MYSTÈRES DE MITHRÂ. 107
l'apothéose du dieu solaire, dont le vrai nom pour le plus grand nombre est Mithra (1). C'est ainsi que dans les compositions mithriaques, le tableau se charge de plus en plus de divinités, traitées à la grecque ou à la Romaine, en qui l'on a peine à reconnaître les génies de la Perse et de la Chaldée. L'astre naissant chasse des monstres anguipèdes qui ressemblent aux Tétans, ennemis de Zeus. Les cinq planètes revêtent les corps des divinités de l'Olympe et la cour de Jupiter remplace le bêhesht ou le Paradis persan (2).
En même temps et par les voies concordantes, la philosophie néo-platonicienne aboutissait à des conclusions identiques. Mêlant l'astrologie aux spéculations théologiques et la théurgie à la dialectique, elle proclame l'f/h, principe de toute chose, dont la manifestation sensible est le soleil. Il y a' parité étroite de doctrine entre Macrobe et Proclus,
Ce fut surtout sa morale active et pratique qui valut au mithriacisme la faveur des derniers Romains.
La morale est l'expression la plus fidèle des forces intimes et réellement efficaces d'une religion . Elle en représente le suc et la moelle. Quand cette sève tarit, la religion dépérit et meurt, réduite à de
(1) Sur le syncrétisme de ces derniers siècles, je renvoie eux chapitres du beau livre de J. Réville : la Religion sous les Sévù es.
(2) Monument d'Osterbruckeû.
simples rites et à des formules, comme la plante desséchée à des fibres sans nourriture. Mithra mérita safortune parce qu'il sut garder de la pureté du culte de Mazda. S'il se dépouilla d'une partie des formes rituelles, presque aussi touffues et aussi minutieuses que celle du T'almud, il en conservera du moins l'esprit général et les directions spirituelles.
La mazdéisme est par essence une religion morale. Elle tient tout entière dans la lutte de la lumière contre les ténèbres, du bien, contre le mal et dans la victoire du premier principe. Le drame céleste, transporté dans le domaine de la conscience, gouverne la vie du croyant et commande toutes ses actions. La condition de la victoire est l'effort, effort de toutes les heures et que rien ne peut décourager. Les ferouers eux-mêmes n'acceptent la déchéance d'un corps mortel, que par vaillance et pour aider Mazda dans le combat universel contre le mal. Aussi à l'exemple de Mithra, le guerrier infatigable, qui ne dort ni jour, ni nuit, lemithriaste est avant tout un soldat, et le mithriacisme une milice. En cette doctriiie, les Romains sentaient revivre, avec la résignation et l'abstention en moins, l'allégresse de l'action en plus, quelque chose de l'esprit du stoïcisme, qui deux siècles auparavant, avait eu pour eux tant d'attrait ; en même temps qu'ils y trouvaient un ensemble de dogmes qui répondait mieux à l'état présent de leurs âmes.
Dès leur premier contact avec les Perses, les Grecs furent frappés par la supériorité morale de ce peuple de montagnards qui faillit conquérir le
monde et ils sentiront pour lui une vive admiration. On connaît le mot d'Hérodote : « Les Perses apprennent trois choses à leurs enfants ; à monter à cheval, à tirer de l'arc et à ne point mentir». Il vante la sûreté de leur parole et de leurs engagements. « La poignée de main d'un Perse, écrira Diodore, est le gage le plus certain d'une promesse. » Parole conforme à cette belle sentence de VAvesta : « Le contrat doit tenir envers le fidèle comme envers l'infidèle. » Défense est faite au mazdéen de contracter une dette ; car la dette induit au mensonge, qui est le plus grand péché contre Mithra. Xénophon, qui est un témoin, écrit son roman de la Cyropédie, comme plus tard Tacite sa Germanie^ pour opposer l'éducation virile et réservée des Perses, à la vie frivole et dissipée des jeunes gens d'Athènes ; et Platon lui-même reconnaîtra que leur culte est le plus pur que l'on rende aux dieux.
Religion à base pessimiste, puisque pour elle la vie est une épreuve de l'âme et une diminution de l'être, le mazdéisme ne conclut pas, comme le bouddhisme, à la suppressine de l'action et à l'anéantissement de la pensée. Une verse pas, comme quelques sectes chrétiennes, dans un ascétisme stérile. Le roi Yézdegerd reprochait aux chrétiens de ses États « de louer la mort et de mépriser la vie, de ne point faire cas de la fécondité de l'homme et de vanter au contraire la stérilité, de sorte que, si leurs disciples les écoutaient, ils n'auraient plus aucun commerce avec les femmes, ce qui amènerait la fin du monde ». Au contraire, le Persan a le goût
Gasquet. — Mithra. 10
'i:10 ESSAI SUR LE CULTE ET LES MYSTÈRES DE MITHRA,
Ik plus vif de la vie et de l'action. Ce n'est pas dans lu résignation, mais dans la lutte qu'il fait consister là vertu. Multiplier la vie et les œuvres de vie, c'est accroître le domaine de Dieu. La vie est le moyen que la divinité nous donne pour mériter les récompenses futures. « Quelles sont, demande Zarathustra, les trois choses qui causent le plus de joie à la terre ? • — C'est d'abord, répond le dieu, la piété de l'homme Juste ; puis c'est là oii un homme juste se bâtit une tlemeure, pourvue de feu, pourvue de bétail, de femmes, d'enfants et de gens de service excellents ; la troisième, c'est là oii se cultive le plus de grains, d'arbres, de pâturages et d'arbres portant des fruits, oii l'on arrose les terrains secs et l'on dessèche les terrains humides. » « Qui sème le blé, sème la sainteté, il fait marcher la loi de Mazda. » L'homme marié, dit encore le législateur, est préférable à celui qui ne l'est pas ; le père de famille a celui qui n'a pas d'enfants ; le possesseur de terres à celui qui n'en a point. »
La loi de Mazda est une loi de pureté. Ce n'est pjas seulement la pureté rituelle qu'elle prescrit, maisla pureté en paroles, en pensées et en actions II n'est pas de formule qui revienne plus souvent dans VAvesia. Elle condamne dans les termes les plus sévères la prostitution, l'infidélité, les manœuvres abortives, la séduction des jeunes tilles. Elle vante la sainteté de l'état de mariage et l'avantage d'une nombreuse postérité. Elle fait au riche un mérite de faciliter l'établissement des filles pauvres. Ces maximes devaient plaire, aux Romains, qui depuis
ESSAI SUR LE CULTE ET LES MYSTÈRES DE MITIIRA. Ifl
Auguste, multipliaient les lois contre le célibat, la dépopulation de Fltalie, la ruine de l'agriculture et l'extension menaçante des terres infertiles. La religion, par ces opportunes prescriptions, prêtait em. législateur son autorité pour conjurer un mal, contre lequel toutes les forces de l'État s'avouaient impuissantes.
A ces jugements pratiques sur la dignité de la vie et l'utile emploi de l'activité humaine, VAvesta; joint un sentiment très élevé et très délicat de la beauté morale. Je sais peu de pages, dans les littératures antiques, plus poétiques et plus gracieuses que celles qui décrivent la mort du juste. « Dès que la lumière commence à poindre, l'âme de l'homme juste se trouve au milieu des plantes. Un souffle parfumé lui arrive du côté du midi. L'âme aspire ce souffle. Alors de ce parfum s'avance vers lui sa propre nature, sous la forme d'une jeune fille, belle , brillante, aux bras vermeils, de taille élancée et droite. — Qui es-tu-, toi, la plus belle des jeunes filles que j'ai jamais vues? — Alors sa propre nature lui répond : Je suis tes bonnes pensées, tes bonnes actions, la nature même de ton être propre. — Qui t'a parée de cette grandeur, de cette excellence, de cette beauté, qui répandent une odeur parfumée, telle que tu te présentes devant moi? — C'est toi, ô jeune homme, qui m'as parée de la sorte. Lorsque tu voyais ici-bas quelqu'un pratiquant les œuvres du mal, se rendant coupable de séduction OQ d'oppression, tu t'inclinais en l'avertissant, récitant devant lui les gâthas à haute voix. Ainsi tu
m'a rendue, moi aimable déjà, plus aimable encore, belle, plus belle, désirable, plus désirable. »
Quelqiies auteurs, pour avoir abordé, peut-ôtre avec quelque prévention, l'étude du mithriacisme, ont contesté la pureté de sa doctrine et prétendu faire de ses mystères une école de vice et d'immoralité (1). Cette thèse est fondée sur un document unique, dont l'interprétation reste fort douteuse. Il s'agit de la curieuse eténigmatique sépulture trouvée dans le cimetière chrétien de Prétextât à Rome. Là, sont inhumés à côté l'un de l'autre, Vincentius qui s'intitule numinis autistes Sabazis, ■ prêtre du dieu Sabazius, et Aurélius — SDSIM — ce qui peut se lire sacerdos dei Solis invicti. Mithrse^ pontife du dieu Soleil invaincu Mithra. La tombe du premier est ornée de deux fresques ; l'une représente le banquet de sept prêtres ; l'autre nous peint la destinée de Vibia, l'épouse défunte de Vincentius. Entraînée dans les enfers, elle comparait devant le tribunal oii siègent Dis Pater et Abra Cura, c'est-à-dire Pluton et la bonne déesse Cora. Elle est assistée par Alceste, le type de l'épouse fidèle, qui par son dévouement à son mari à mérité de revivre, et symbolise ainsi la
(1) AUard {Dernières persécutions) : p. 220 et suiv. « Il n'impose à ses fidèles bI austérité, ni renoncement, ni vertu. Les tombes des prêti'es et des initiés montrent des peintures immorales, des sentences matérialistes, mêlées à des images qu'on croirait échappées d'un pinceau chrétien. — 11 se propage surtout dans les camps, séjour des vices grossiers et des généreuses vertus. «Au contraire, voir Tertullien : De coronâ, c. xv, le passage qui commence ainsi : Erubescite, commilitones ejus, jam non ab ipso judicandi, sed ab aliquo Mithrœ milite « Et Idem: De prescrifit., c. XL : « Et summum pontificem unius nuptius statuit ; habet et virgines, habet et continentes. »
résurrection. Reconnue indemne de fautes, elle est introduite par son bon ange [angélus bonus) dans la salle du banquet des justes. Une inscription mutilée accompagne la fresque et place ces paroles dans la bouche de Vibia : plures me antecesseriint, omnes expecto. Manduca, Inbe, lude et veni ad me. Cum vives henefac hoc tecum feres » On peut traduire « Plusieurs m'ont précédé et j'attends tous (les autres) ; mange, bois, joue, et viens à moi. Fais toi du bien tant que tu vivras^ cela seul tu C emiporteras avec toi )> ou « Fais le bien tant que tu vivras., tu n'emporteras que cela dans la tombe » La tombe d'Aurélius est sans peinture ; à côté seulement sont dessinées deux figures, en qui l'on prétend reconnaître le me/es de Mithra; au sommet deVarcosolium, est figurée une Vénus nue, entourée des emblèmes des quatre éléments. On lit sur une inscription ces paroles étranges : Qui basia, voluptatem jocum alumnis suis dédit » (1). ,
La singularité de cette tombe appelle quelques remarques nécessaires.
A part l'inscription SPSIM, dont le sens est hypothétique, rien n'y suggère l'idée du culte et des mystères de Mithra. La Vénus nue, vue de dos, environnée des quatre éléments, fait penser à une déesse-nature de la Phrygie ou de la Ghaldée. On ne la retrouve sur aucun monument mithriaque authentique. L'absence même de toute figure féminime
(1) Voir Garucci : Mystères du syncrétisme phrygien (Cahier et Martin, t. IV). Le Blanc : Inscr. c/irét. de la Gaule, T. ][, p. 71 •; Lenormant : Rev. arch., t 29, ann. 1815. Rossi : Bullet., 1870.
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sur ses monuments est une des particularités signalétiques du mithriacisme. Le personnage lauré, en qui l'on a cru reconnaître un miles, me paraît douteux. Le miles des mystères, si on lui présente une couronne, doit la repousser et répondre : Mithra est ma seule couronne.
Tout au plus pOurrait-on supposer que l'Aurélius du cimetière de Prétextât, appartient à quelque secte dissidente issue du Mithriacisme, à quelque hérésie mithriaque. L'hypothèse n'auraitrien d'impossible. A l'ombre des églises officielles, à côté d'elles et contre elles pullulaient des sectes pareilles, témoignage de la fermentation religieuse qui agita les derniers siècles du paganisme et les premiers du christianisme. J, Darmesteter nous apprend qu'en Perse, après la réforme du Sassanides, plusieurs sectes à tendances épicuriennes se réclamaient du Zoroastrisme. Bien qu'illégitime, cette descendance s'explique par cet amour de la vie et des œuvres dévie qui éclate dans les versets do VAvesta et que le livre sacré concilie avec les prescriptions les plus minutieuses concernant la pureté.
Sans recourir à cette hypothèse, on ne saurait trop s'étonner de l'opposition qui éclate entre le texte des inscriptions et les tableaux qu'elles semblent devoir illustrer. C'est la descente d'une âme pure aux enfers que ceux-ci représentent, sa justification et son admission au ciel des bienheureux. Un bon ange l'accompagne et Alcestre l'escorte, l'épouse modèle, qui pour son dévouement mérita d'être ressuscitée. Et c'est de la bouche de cette Vibia,
femme aimée et honorée par son mari, que sortent ces triviales invitations au matérialisme le plus grossier, cette négation de la récompense d'outre-tombe ! Cette contradiction suffit seule à tenir en défiance.
Elle a justement inquiété le sagacité du docte Rossi, Il remarque que peut-être les paroles de Yibia ne font pas allusion à de honteuses orgies et qu'elles se rapportent à ce banquet des bienheureux où l'épouse justifiée est conviée àprendre sa place. Dans VAvesta, ajoute-t-il, tout parle de purification de l'âme. Mithra est appelé par excellence le pur, et l'inscription du mithrseum, d'Ostie le qualifie de jiivenis incorruptiis. Il rapproche enfin la fresque de Prétextât de celle de Saint-Clément, où est figuré le chaste Hippolyte fuyant les séductions de l'incestueuse Phèdre et pressant avec ses compagnons les préparatifs de la chasse. La vie éternelle lui est promise pour prix de sa vertu.
L'inscription manduca, bibe, Inde du tombeau de Vincentius, fait penser à une autre inscription, plus Abeille de bien des siècles et qui s'exprime en termes absolument identiques. Arrien nous rapporte (l) que lorsque les soldats d'Alexandre traversèrent la Cilicie, ils trouvèrent à Anchiale, près de Tarse, le tombeau, dit de Sardanapale, sur lequel on lisait le fameux : Izxiz, r:bn, '::aTÇ£, que devait répéter si longtemps après la Yibia des catacombes. Les Grecs, dit Arrien, furent scandalisés et la fâcheuse réputation du fabuleux monarque assyrien
(1) Arrien, H, 5.
tient peut-être à cette lecture. Or le monument d'Anchiale n'est pas le tombeau de Sardanapale. C'est un pyrée, semblable à ceux des médailles de Tarse, probablement élevé en l'honneur du dieu régional, Sandan, l'hercule assyrien, qui, purifié par la flamme du bûcher, retourne au ciel se confondre dans la gloire du soleil. On a supposé encore qu'il s'agissait du tombeau de Sennuchérib, le second fondateur de Tarse, dont Bérose nous apprend qu'il se fit élever un monument recommandant V à la mémoire des siècles sa vaillance et sa vertu » (1). Dans les deux cas, nous surprenons la même contradiction, précédemment relevée, entre la signification du monument et le sens littéral des paroles prêtées au héros. Il ne nous appartient pas de la résoudre ; il nous suffit de la constater. Peut-être sont-ce là tout simplement des paroles mystiques, dont le sens réel nous échappe, et que se transmettaient de siècle en siècle les initiés, comme celles des mystères d'Eleusis, relatives, au cyceun et au tympanon^ qui ne sont pas sans ressemblance avec elles.
Pour conclure, il est peu vraisemblable que le mithriacisme soit intéressé dans les découvertes faites au cimetière de Prœtextat ; le fùl-il, les inscriptions et les dessins que ces tombes renferment ne prouvent rien contre la moralité de son culte.
11 serait assurément téméraire de conclure à
(1) Voir le Mémoire de R. Rochette : l'Hercule assyrien. (Ac. I.B. L. t. XV1L1
l'identité absolue de la doctrine avestéenne et de l'enseignement donné dans les mystères de Mithra. Les mêmes causes qui, à travers les siècles, ont altéré le dogme persan, et détruit même la hiérarchie de ses dieux, les adaptations successives auxquelles Mithra s'est prêté, ont dû certes exercer leur action sur d'autres parties de la doctrine. Il est certain que VAvesta ne fut pas le livre sacré, la Bible des mithriastes. Du moins se réclamaient-ils de Zoroastre et de la tradition de son enseignement, conservé au sein de ces sectes religieuses de l'Asie, qui précisément à la même époque, reconstituaient le texte perdu et proscrit et restauraient le magisme. Remarquons encore* que VAvesta est une morale, bien plus qu'une mythologie ; autant l'une est indigente, autant l'autre est riche en préceptes d'une rare élévation. Seule celle-ci méritait de survivre. Tout ce que nous savons par les anciens de l'histoire et de la morale dumithriacisme, le témoignage même que lui rendent les auteurs chrétiens, établit et fortifie cette concordance. Faut-il ajouter que, de nos jours encore, les Parsis ont gardé fidèlement l'observance des préceptes de Zoroastre, et qu'ils se distinguent entre toutes les populations de l'Inde, par les mêmes vertus que recommande le livre sacre? sévérité des mœurs, goût de la vie familiale, aversion du mensonge, probité dans les transactions, amour du travail. Ces qualités, auxquelles il faut joindre de secrètes affinités de nature, déjà signalées, et la singulière opportunité de sa prédication, expliquent la séduction particulière
que le mithriacisme exerça sur les Romains de la dernière période de l'empire,
Quand le christianisme apparaissant à la lumière des prétoires força les lettrés et les gens du monde à s'occuper de lui, après l'avoir d'abord pris pour une secte juive, on le confondit avec un de ces cultes solaires, qui venaient si nombreux de l'Orient. L'empereur Adrien, visitant cette Alexandrie oii fermentait l'agitation religieuse de tant de sectes discordantes, ne distingue pas encore nettement les adorateurs de Sérapis de ceux du Christ (1). Mais déjà Gelse, mieux informé, démêle des ressemblances entre le christianisme et le culte de Mithra : « Celui, dit-il, qui veut comprendre les mystères des chrétiens doit les comparer avec les mystères des Perses (2), » et lui-même institue cette comparaison au cours du traité que réfute Origène. Tertuilien à son tour avoue des analogies qui ont pu prêter à la confusion. « D'autres, dit-il, cette fois avec jjIus de bienveillance pour nous et de vraisemblance^ croient que le soleil est notre dieu, parce que, pour prier, nous nous tournons vers
(1) Ep. Eddr. nd Servianum (FI. Vopiscus : Salvrnini vita). « ilii qui Serapiin colunt, christiani sunt et devoti sunt Serapi qui se Christi episcopos dicunt. »
(2) Origine : ad Celsum, cap. 24. Trad. « Absoluto de Mithriacis sermone, déclarât Ceisus eum qui mysteria christiana exigere voluerlt ad Persarum mysteria, alia cum aliis comparaverit, cogniturum quid inter utraque iatersit discriminls. »
ESSAI SUR LE CULTE ET LES MYSTÈRES DE MITURA. Ad
l'orient et parce que nous faisons du jour du soleil <ielui du repos et de la joie ; mais nous agissons ainsi pour des raisons tout autres (1), « Saint Augustin relève les mêmes confusions, en ajoutant que les ■chrétiens célèbrent le créateur dans sa création. Il faut dire que les chrétiens, surtout ceux d'Orient, par leur langage tout pénétré de formules empruntées aux religions de la Syrie et de la Perse, •entretenaient eux-mêmes cette illusion. Pour l'évangéliste d'Ephèse, Christ est la lumière venant en ce monde. L'Apocalype abonde en images et en symboles qui portent la marque de la Perse et de la •Chaldée. Ignace d'Ephèse parle en ces termes de la venue du fils de Dieu : « Un astre a brillé dans le ciel au-dessus de tous les astres, et les astres ainsi que le •soleil et la lune, lui ont fait cortège ; et lui-même par son éclat éclipsait toutes les lumières (2j. » Plus étrange encore est la réflexion de Meliton de Sardes : « Si le soleil, la lune et les étoiles se plongent dans l'océan, pourquoi le Christ ne se serait-il pas plongé dans le Jourdain? » Car il est « le soleil qui s'est élevé de l'orient (3) •>->. On accumulerait les citations dé ce genre, qui excusent l'erreur des païens. Le chrétien, mis en demeure •de sacrifier aux idoles, répondait par le mot de l'exode (c qu'il ne sacrifierait qu'à Dieu seul » (Domino so/i). Le magistrat habitué à lire la même
(1) TertuUien : ApoL, c. xvi. «Alii plane humanius vel verisi- •milius soleiu credunt deum nostrum, etc. »
(2) Ignatius, Eph.. 19, 2.
(3) Melito (Frag. Ttôpi ).o-jTpo-j dans les les Analecla deDomPitra) cité par G. Wobheriuin, p. 127, op. cit.
formule sur les monuments et les monnaies, répliquait: « Sacrifie donc au dieu soleil? » Ce jeu de mot qu'on retrouve dans les Actes des martyrs était fort, connu, et plusieurs auteurs chrétiens prennent la peine d'en donner l'explication (1).
Mais ce sont surtout les sectes gnostiques, mai séparées encore pour les profanes de l'orthodoxie chrétienne, qui travaillent de propos délibéré à cette confusion (2). Transfuges de tous les sanctuaires de l'Orient, ces dangereux hérétiques prétendent appliquer au christianisme les procédés du syncrétisme, qui a déjà fondu et amalgamé les religions asiatiques. Peu faits à la simplicité de& Ecritures et du culte primitif, il s'efforcent de découvrir un sens caché et raffiné au texte sacré. Ils se réclament de révélations particulières, d'une doctrine secrète de Jésus, transmise aux apôtres, et multiplient les écrits apocryphes, qui ont laissé tant de traces dans les traditions populaires. A la liturgie trop sèche et trop nue de la synagogue, ilsmêlent les pratiques des mystères chaldéens, phrygiens, égyptiens, et, selon la forte expression d'un Père, « diffament le Christ en lui prêtant les traits et les attributs d'Attis, d'Adonis et d'Osiris» (3). Ils prodiguent les charismes, les artsmagiques, l'astrologie, les formules d'incantation.
(1) Saint Augustin, De civifate Dei, 19. Voir Le Blant : Les persécutions et les Martyj's, c. vu.
(2) Sur les gnostiques, voir surtout l'auteur des Philosophou ■ mena, lib. V, et saint Épiphane: Contra hoer.
(3) Philosoph.. lib. V, c. cxl-clu : » Congerentes mysteria ethnicorum, diffamantes Christum. Inventores novae grammaticae:
Ceux-ci voient dans l'astre Céphée Adam, Eve dans Canopée, le logos dans Persée; ceux-là suscitent Hercule pour combattre contre les mauvais anges, et* ses douze travaux ne sont que les péripéties de cette lutte. Mais ce sont surtout les spéculations de Platon et de Philon sur le logos qui exercent leur subtile dialectique. Il devient pour eux, le Christ, dont Hermogène place le tabernacle dans le soleil. D'autres l'identifient au mystérieux lao chaldéen, interprétant de façon nouvelle l'oracJe de Clàros, qui consulté sur ce dieu, avait répondu : « Sache que le premier des dieux est /«o, qui s'appelle Hadès pendant l'hiver, Zeus au printemps, le Soleil l'été et lao l'automne (1). » Jésus devient un éon et on lui donne pour assesseurs 360 éons inférieurs, qui répondent aux 360 degrés du zodiaque. Basilide exprime la toute-puissance divine par le terme magique à^abraxas qui reproduit par la valeur numérique de ses lettres le chiffre de 36S. Saint Jérôme (2) constate que les mithriastes usent du même procédé et obtiennent le même résultat, en opérant sur le& lettres du mot MeÀthras. Le secte des pauliciens, qui subsista jusqu'au xii° siècle sur les bords d& l'Euphrate, Aboyait distinctement la figure du Christ dans l'orbe solaire. Le succès des manichéens, qui . séduisirent un instant la jeunesse de saint Augus-
artis vatem suum Homerum hœe prodere per arcana profltentur et sacrarum scripturarum expertes in talia commenta abducentes, ludifjcantur. »
(1) Macrobe : Saturn., i, c. xvrii.
(2) Saint Jérôme. Comm. in Amos, 9-10 : « Quem ethnici sub eodem nomine aliarum literi'arum vocant Metôpxv. »
Gasqdet. — Milh'a. 1 1
tin, est surtout fondé sur l'alliance des cultes mithriaque et chrétien. Ils avaient formé « une sorte de glu des syllabes du nom de Dieu, de celui de Jésus -Christ et du Paraclet, l'esprit saint consola teur » (1). « Quel aliment, continue le Père, offraient-ils à mon âme affamée ? C'était au lieu de vous, le soleil et la lune, œuvres splendides de vos mains, mais enfin vos œuvres et non pas vous. » A la conférence contradictoire de Cascar. l'évêque Archélaûs dit à Manès : « Prêtre de Mithra, tu n'adores que , le soleil » ; et dans la cérémonie de réconciliation imposée aux manichéens, on leur fait jurer que le Christ et le Soleil ne sont pas pour eux la même personne (2).
En réalité, le mithriacisme et le christianisme ^ doivent fort peu l'un à l'autre. Les analogies sont toutes de surface. Les croyances et les dogmes mitliriaques plongent leurs racines dans les traditions très lointaines de la Perse et de la Chaldée. Ils procèdent de données premières, dont on peut vérifier l'origine et qui furent fécondées par la science des prêtres et les leçons de la philosophie grecque, pour les accommoder aux goûts, aux idées et aux formes de la civilisation greco-romaine. Sa symbolique était arrêtée, avant que ne se répandît la foi des chrétiens, puisque Stace, le contemporain de Domitien, nous dépeint déjà Mithra sous les attributs et avec le geste qu'il gardera jusqu'à la fin. Il est toutefois vraisemblable que le désir de
(!) Saint Augustin : Confes., lib. III, c. iv.
^2) Saint Épiph. : Adv. liserés, t. II, lib. ii, par. 4G.
rivaliser avec le christianisme et d'entraver sa propagande, a pu conduire, surtout dans les derniers temps, les mithriastes à insister davantage sur certaines analogies et à donner plus de relief à quelquesuns' de leurs symboles. L'introduction sur le& monuments de la dernière époque du repas sacré, surtout l'extension du taurobole doivent procéder de ce sentiment. Grégoire de Naziance accuse formellement Julien d'avoir été guidé dans sa politiquereligieuse par un parti pris d'imitation sacrilège ; et tout dans la conduite de l'empereur justifie ce reproche (1). C'est une préoccupation de même ordre que semble trahir ce propos d'un prêtre do Mithra, rapporté par saint Augustin : « Mithra est chrétien (2). »
Quant au christianisme, comme pendant longtemps il ne recruta sa clientèle que parmi les déserteurs des cultes paiens, « qu'on ne naissait paschrétien, mais qu'on le devenait, « il est inévitable qu'une foule de termes empruntés à la langue des mystères ait passé dans la sienne, que des usages se soient maintenus, que certaines dévotions exté-; rieures se soient fait leur place dans le nouveau! culte (3). Les gnostiques, qui prétendaient jeter lel pont entre les deux religions et les concilier grâce à l'interprétation arbitraire des symboles, aidèrent
(1) Grég. de Naziance, Orat. cont. Jul., 1. c. lu: A^fiaTt [aèv oy)^ôffffp 10 Xo-JTpbv àuopp'JTrrsTat, ir^ zaô'ï;[Aâç Tc),£!W(7t TviV Tc).£tw(7tv- TO-j jA-lcroyç àvTtTtôslç.
(2) Saint Augustin , In Joannem, 5.
(:î) Voir la longue liste de ces emprunts dans G. Anrich, Da» antike Mystei-iénwes,:n, c. i\ .
beaucoup à ce passage. On avait beau dépouiller le vieil homme et revêtir par la foi et le baptême de Jésus un homme nouveau, les habitudes d'esprit étaient plus tenaces que l'idée religieuse elle-même. La rupture ne s'opérait pas d'un coup brusque et absolu ; la conversion changeait l'âme, les yeux s'ouvraient à une lumière inconnue, mais les termes manquaient pour noter les sentiments qui s'agitaient confusément au fond des âmes. Les moules de la pensée restaient intacts, quand la pensée s'était déjà modifiée. Saint Paul lui-même, pour se faire entendre, emprunte aux mystères les termes d'initiation et d'époptie. Il faut considérer enfin qu'après la conversion des empereurs, et surtout après l'échec de la restauration de Julien, la foule longtemps indécise, hésitante à prendre parti, se précipita dans l'Eglise. Les temples païens se fermèrent, les basiliques se remplirent. A ces nouveaux venus les évoques ne pouvaient opposer les barrières, interjeter strictement les délais, qui étaient justement imposés aux catéchumènes, afin de les instruire et d'éprouver leur foi. Ces conversions en masse, sans altérer la doctrine, laissèrent pourtant filtrer bon nombre d'éléments de provenance étrangère. L'Eglise, toute à la joie de son triomphe, sûre d'ailleurs, avec la connivence du pouvoir, d'avoir raison des dernières résistances de ses ennemis et de rester à l'abri de. leurs revanches, ne se montra ni trop sévère, ni trop exigeante. Même elle crut pouvoir sans danger composer avec quelques-unes des superstitions les plus
profondément enracinées dans les habitudes populaires. Au lieu de les heurter de front, elle préféra les adopter, et les sanctifier en les faisant siennes. C'est ainsi que plusieurs des fêtes et des pompes du paganisme, celles surtout qui associaient la divinité aux changements des saisons qui rythment les travaux périodiques de la terre, devinrent chrétiennes.
La plus notable et la plus heureuse de ces adaptations consista à fixer. la fête de la Nativité au 25 décembre, le jour même des Natdlitia de Mithra et celui où le soleil entre dans le solstice d'hiver.
C'était une des grandes fêtes du paganisme ; elle succédait immédiatement aux saturnales ; des jeux solennels et magnifiques étaient donnés par le prince en l'honneur de l'Invincible (1). La foule se pressait à ces réjouissances, et les chrétiens euxmêmes ne pouvaient s'arracher à la séduction du spectacle et à la contagion de la joie générale (2). Ce jour n'était pas seulement la fête de la renaissance de Mithra ; tous les adeptes des cultes solaires saluaient en lui l'apparition du soleil nouveau. Vers la même date, en effet, le 7 du mois de paophi, d'après le calendrier égyptien, se célébrait la fête de la naissance d'Horus ou Harpocrate. Ce jour-là, dit Macrobej on présentait le soleil naissant sous la figure d'un petit enfant; comme plus tard au
(1) Voir les textes réunis par Mommsen : C. I. L., t. I, p. 409. Julien, le Roi-Soleil, c. xx.
(•2) Le texte du Scriptor Syrus cité par Mommsen: « Horum solemnium et festivitatura etiam ctiristiani participeserant. »
126 ESSAI SUR LE CULTE ET LES MYSTERES DE MlTfiRA.
printemps, on lui prêtait la forme d'mi jeune homme vigoureux; au solstice d'été celle d'un homme barbu dans sa pleine maturité, enfin celle d'un vieillard décrépit, appuyé sur un bâton. Toutes les phases de cette vie annuelle étaient soigneusement consignées dans un livre spécial: Les anniversaires d'Horus (1). Les mystères de Liber, et probablement d'autres encore, avaient emprunté les mêmes usages (2).
L'Eglise, pendant trois siècles, ne s'était pas préoccupée de déterminer l'anniversaire de la naissance du Christ. Les évangiles ne disent rien de cette date. Cependant à défaut d'une tradition authentique, des calculs particuliers essayaient de la fixer au moyen des repères fournis par les évangélistes. Clément d'Alexandrie donne comme probable le 19 avril; d'autres celle du 29 mai ; d'autres encore s'arrêtent à celle du 28 mars (3). Vers le milieu du iv" siècle, on célébrait à Rome la Nativité, celle du 6 janvier. C'est seulement en 354, que, pour la première fois, le papeLiberius fixa la fête au 2S dé-
fi) « HfB autem diversitates ad solem referuntur, ut parvulus videaturhiemali solstitio, qualem ^gyptii proferunt ex adyto die certQ, quod tuuc brevissimo die veluti parvus et infaus videatur^ exiude autcin, procedentibus augmentis, œquinoctio vernali sitniliter atque adolescentis adipiscitur vires, figuraque juvenis ornatur ; postea slatuitur œstas plenissima effigie barba solstitio éestivo, quo teinpore summum sui consequituraugmentum. Exinde per dimiiiutiones dierum veluti senescenti quarta iorma deus figuratur. » (Macrobe, Saturn., i, c. xvxii}. Voir aussi Maspero : Les dieux de VÉgyide.
. (2) Macrobe, Ilddem.
(3) Sur la fixation de cette date, voir abbé Duchesne, Les origines du culte chrétien, c. vu, § 5.
ESSAI SUR LE CULTE ET LES MYSTÈRES DE MITERA. i2T
cembre. Toutefois l'Orient n'accepta cette date quevingt-deux ans plus tard. Nous le savons exactement par le texte de l'homélie prononcée par saint Jean Chrysostome à Antioche, en 386 (1) : (f Yoici la dixième année à peine que cette date nous a été pleinement connue. » Alors aussi apparaissent, comme une floraison spontanée et charmante, ces noëls de l'enfance du Christ, dont lepoète Prudence et saint Paulin de Noie semblent avoir dès lors jQxé le type (2).
Certaines circonstances particulières qui ont poétisé le récit de la nativité, la grotte oii naquit l'enfant, la présence des mages guidés par l'étoile auprès de la crèche de Bethléem, ont pu faire supposer une influence plus directe encore de souvenirsempruntés au culte de Mithra, dans l'élaboration de la légende de l'enfance. Mais cette impression s'atténue, quand on considère de près les textes et les faits. L'arrivée des mages à Bethléem est déjà mentionnée dans saint Mathieu; c'est dire qu'elle remonte aux temps les plus lointains du christianisme. Les mithriastes ne sont pour rien danscette rencontre. Elle résulte plus simplement de l'application de la prophétie d'Isaïe (ch. 60) annonçant (jue les peuples et les rois les plus éloignés
(1) Jeau Chrysostome, liomel. in diem nalalcm. Pa.troL Gr.. t. XLIX, tfad. : « Nondum decimus annus est ex que hic ipse dies manifeste nobis annotuit... Non aliter hic dies, cum ab exordio lis qui in occidente habitant cognitus fuerit, nunc ad nos demum non ante multos annos transmissus... «
(2) Prudence, Kalhemerinnn, XI et XII. Paulin de Noie: Felicis natal, carmen., 9. Rapprocher le chant des mystères d'Adonis yaips vy[/.çtï, y^o-Xçz véov çûç
viendront, à Jérusalem adorer Jéhovali, apportant en présents de l'or et de l'encens; et aussi d'un passage du psaume 72, qui fait allusion au Messie attendu (1). Et ces ambassadeurs furent les mages, sans doute à cause du souvenir reconnaissant que les Juifs de la captivité avaient gardé de la sagesse et de la science des prêtres persans (2). L'adoration des mages est d'ailleurs un des motifs les plus anciens et les plus fréquents qui ait inspiré les artistes chrétiens dans la décoration des catacombes. Ils y voyaient comme un« figure de la vocation des gentils. Au contraire, le motif de la nativité, avec les accessoires de la crèche, du bœuf et de l'âne, n'apparaît qu'à une époque très postérieure. Elle se laisse voir pour la première fois sur la fresque de San Sebasttano, qui est du milieu du vi^ siècle, c'èst-à-dire, du temps même où la nativité commence à être fêtée officiellement ; elle est contemporaine des premiers noëls, comme si tous les arts avaient en même temps conspiré à l'apothéose de l'enfance divine.
La première mention qui soit faite de la grotte oiî naquit Jésus se trouve dans saint Justin, qui vivait au ii° siècle (3). Natif de Sichem, il se fait probablement l'écho d'une légende palestinienne, déjà répandue de son temps. Il est aussi le premier qui compare cette grotte à la caverne de l'initiation
(1) Voir la discussion de Strauss, chap. iv, § 3G.
(2) Krause, Hist. de Vai't chrétien, p. 151. Pératé : AnliquHês chrétiennes.
(3) Justin, Blal. cont. Tryph., c.lxxviii.
mithriaque, et il voit un piège du démon dans cette ressemblance. Un siècle plus tard, Origène, pour confondre les doutes qui s'élèvent parmi les controversistes sur le lieu de la naissance du Christ, "tranche le débat par cet argument : Ne montre-t-on pas à Bethléem la grotte où il a vu le jour (1)? Beaucoup plus tard encore, saint Epiphane s'efforce de mettre d'accord les versions contradictoires qui ont cours siir la grotte, en même temps que sur l'étable et la maison dont parlent les évangiles ; il les explique par des séjours successifs de l'enfant miraculeux (2). Mais dès lors le rapprochement, qui avait frappé saint Justin, s'était fait de luimême dans l'esprit de la foule ; de là à conclure à un emprunt d'un culte à l'autre, il n'y avait qu'un pas. Toutefois et malgré la vraisemblance, j'ai peine à reconnaître un souvenir de Mithra dans la légende de la grotte de Bethléem. Je verrais bien plutôt en elle la grotte d'Adonis, que visita saint Jérôme et qui inspirait cette réflexion au pieux solitaire : « Bethléem, qui est pour nous aujourd'hui le lieu le plus auguste du monde entier, fut ombragé jadis par un bois sacré de Thammouz, c'est-à-dire d'Adonis; et dans la grotte où le Christ, petit enfant, a vagi, l'amant de Vénus était pleuré (3). »
Si l'Eglise adopta la date du 25 décembre pour
(1) Ovig., Ad Cels. i, 51.
(*2) Saint Épiph. , Advevs. hœres, li. (Migne, Pat. Gr., t. T, pag. 927). (3) Saint Jérôme, Ep 49 ad Paul. : « Et in specu ubi quondum Christus parvulus vagiit, Veneris amasius plangebatur. »
' arracher le peuple à l'attrait qu'exerçaient sur lui les fêtes du Nalalis Invicti (1) et si les princes chrétiens continuèrent à donner ce jour-là des jeux magnifiques (2), il restait à prémunir les fidèles contre des confusions fâcheuses, et à les mettre en garde contre des souvenirs qu'il importait d'abolir. Nul ne s'y appliqua avec plus d'activité et de succès que saint Ambroise. Nous n'avons pas moins de six sermons de ce prélat sur la nativité. Tous sont significatifs et montrent avec une précision, qui ne laisse place à aucune équivoque, dans quelles conditions et sous le couvert de quelles idées, s'opéra la substitution de la fête chrétienne à la fête païenne. « Gomment s'étonner, dit-il, que la lumière augmente en ce jour, oii un nouveau soleil de justice a brillé sur le monde, oii la lumière splendide de la Vérité a illuminé la terre? Dieu, dans une même naissance a apporté la lumière et aux hommes et aux jours. » Et ailleurs : « Dans un certain sens, la foule a raison d'appeler la nativité le jour du soleil nouveau. Les juifs et les gentils s'accordent pour appeler ainsi cette fête. Mais, nous aussi, nous revendiquons volontiers cette interprétation, puisqu'au moment oii le Sauveur est né, se levait l'aurore du salut pour le genre humain, en même
(1) Auctor Syrus (cité par Mommsen) : a Cum vero animadverterent doctores ad hoc festum propendere Cliristianos, consilio inito, statuerunt hoc die vera natalitia esse celebranda. »
(2) Corippus : De laude Justin. Min., i, v. 314 :
Esse deum 50]eni rectâ non mente putantes.
tune munere Solis adempto,
Principibus delatus hoiios.
temps que se renouvelait la clarté du soleil (1). » Plus d'un demi-siècle après saint Ambroise, le pape saint Léon se croyait encore obligé de réagir contre les souvenirs trop tenaces qu'avait laissés la religion' du soleil et le culte de Milhra. « Gardezvous, disait-il à ses auditeurs, des embûches du démon ; fermez vos oreilles aux paroles empoisonnées de ces gens, qui veulent qu'un tel jour mérite d'être honoré, moins à cause de la nativité du Christ qu'à cause de la naissance du soleil nouveau, comme ils l'appellent (2).
La fixation de la nativité au solstice d'hiver est, croyons-nous, le seul emprunt positif que le christianisme ait fait au culte de Mithra ; bien que des calculs du même ordre soient souvent intervenus pour déterminer la date de la passion et de la résurrection du Christ et la faire concorder avec l'équinoxe du printemps. Peu à peu le mithriacisme s'éteignit. L'une après l'autre, toutes les grandes familles de l'aristocratie romaine qui l'avaient embrassé et soutenu, se laissèrent gagner par la prédication chrétienne. Peut-être serait-il possible de suivre à travers le moyen âge les traces laissées dans les superstitions populaires et les usages locaux
(1) Saint Âmbr.i Sermo iv : « Uno eodemque ortu lucem pariter intulit et homiaibus et diebus. » Senno vi : Bene quodammodo sanctum huuc diem natalis Doinini solem novuin vulgus appellat... Quod libenter amplectendum nobis est, quia oriente Salvatore, non soliiu humani generis salus, sedetium solis ipsius claritas innovatur... »
(2) Saint Léon, Sermo xxii : « Persuasione pestiferâ quorumdam, quibus htec solemnitatis nostrae, non tam de nativitate Christi quaui de novi, ut dicunt, solis ortu honorabilis vidoatur. »
132 ESSAI sua LE CULTE ET LÉ^ MYSTÈRES DE MITHRA.
par les cultes solaires. Mais cette étude serait en somme de peu d*intérôt. De ces souvenirs on trouverait des vestiges dans quelques sectes obscures, issues du manichéisme, et aussi dans les spéculations astrologiques de quelques théologiens qui dans les phénomènes du ciel, s'efforcent de découvrir la figure et l'explication des mystères chrétiens. L'iconographie garda longtemps quelquesuns des emblèmes familiers aux cultes solaires ; les grifFons, la lutte du lion et du taureau. Sur les sarcophages, et sur les portails de nos vieilles églises, on voit encore figurer les sept planètes , le soleil et la lune, tantôt avec la face humaine et en buste, tantôt sur le quadrige et le bige des monuments romains ; quelquefois même le soleil est représenté avec le bonnet phrygien et la couronne héliaque. C'est là tout ce qui reste d'un culte qui faillit conquérir l'Occident et disputer au christianisme l'empire des âmes (1).
Il est facile de démêler à distance les causes de cette défaite, et pourquoi le mithriacisme dut céder à une religion supérieure, qui répondait mieux que lui aux aspirations du présent et aux besoins de l'avenir.
Préoccupé de pureté, au point que Tertullien vante à ses coreligionnaires et leur propose en
(1) Sur cette iconographie consulter Krause, op. cit., 3"= chap.^ p. 207. Çéi^iè: Archéulogie chrétienne. Bayet : Vart byzantin.
exemple la chasteté des vierges et la continence des prêtres mithriaques, il n'a pas au même degré le sentiment de l'amour du prochain, la charité. « Celui-là est un homme du mal, dit le Yaçna^ qui est bon pour l'homme du mal ; celui-là est un homme à^asha (un vrai mazdéen) à qui est cher l'homme à^asha. >) Le prochain est exclusivement l'homme de la loi. Faire le mal à ses ennemis est, à la lettre, une obligation religieuse. Le mépris de l'infidèle a dicté parfois au législateur les prescriptions les plus étranges. Le médecin qui veut éprouver la vertu d'un remède, doit d'abord l'expérimenter sur un adorateur des dewas ; c'est seulement après trois cures vérifiées, qu'il le recommandera à un mazdéen. Rien n'est moins chrétien que ces pensées. Sans doute, au cours des siècles et au contact de la civilisation romaine, cet exclusivisme intraitable, cette rigueur égoïste durent se modifier et s'adoucir. L'amour du genre humain a remplacé le préjugé étroit de la cité. Les cœurs se sont ouverts à la conception d'une humanité, dont tous les membres sont solidaires. Le stoïcisme qui a laissé non seulement sur les lois, mais aussi sur les cœurs, une empreinte si profonde, reconnaît et proclame la fraternité humaine. Mais, chez les stoïciens même, la charité du genre humain n'est pas l'amour absolu de son semblable ; elle est un fruit de la raison, elle dérive de l'harmonie du cosmos, de la correspondance et de la dépendance de toutes les pièces de cet univers. Elle descend du cerveau dans le cœur; elle ne s'épanche pas spontanément comme une
Gasquet. — Milhra. 1^
source naturelle d'un foyer brûlant d'amour.
Son austérité même et sa rudesse furent pour le mithriacisme un principe de faiblesse. La rigueur de sa doctrine plus encore que la difficulté de ses épreuves dut rebuter bien des âmes. Tout un monde de sentiments semble lui être fermé. S'il n'exclut j pas la femme de ses mystères, il ne lui fait aucune j place dans son dogme religieux. L'élément féminin en est absolument proscrit. C'est là son originalité unique entre toutes les religions de l'antiquité. Celles-ci, môme les plus spiritualistes, traînent toutes après elles, comme une gangue tenace, dont elles ne peuvent se déprendre, l'obscénité des vieux, cultes naturalistes. S'être affranchi de cette contagion fut sans doute un incontestable mérite pour la religion de Mithra. Mais aussi elle ne connut ni la majesté de la douleur maternelle, telle qu'elle s'exprime dans le marbre de.Déméter du British Muséum, ni la tendresse passionnée et les élans mystiques, que sut inspirer Isis à ses dévots. Rien n'égale dans l'antiquité la suavité pénétrante et persuasive des paroles de la déesse à Lucius, dans le livre d'Apulée. C'est par là que ce culte prit les cœurs et conquit si fortement les femmes dans la société romaine. Autant Mithra fut bien inspiré, au début de sa carrière, en consommant son brusque divorce avec les divinités sensuelles d'Assyrie et de Babylone, autant le fut-il mal, en rejetant de l'héritage du paganisme, qu'il recueillait à ses derniers jours, son legs le plus précieux. Le christianisme au contraire eut l'inappréciable fortune de trouver
liSSAr SUR LE CULTE ET LES MYSTÈRES DE MITHRA. i3^
dans son berceau le culte de Marie, à la fois Vierge et Mère, plus pure que Déméter et qu'Isis, comme elles mère de douleurs et consolatrice des affligés. Ce culte point déjà dans les évangiles de Luc et de Jean ; il se propage par les apocryphes et les gnostiqucs, jusqu'au développement prodigieux qu'il prend, vers la fin du v" siècle et après le concile d'Éphèse.
Le mithriacisme dut une part notable de sonsuceès à sa facile adaptation au, paganisme gréco-romain; mais le paganisme condamnél'entraîna danssaruine. Dès le début, il entre de plain-pied dans le panthéon religieux de Rome; non seulement il s'accommode du voisinage des divinités de l'Olympe grec ; mais, à leur déclin, il en vient à les protéger et à les envelopper du prestige de sa jeune gloire. Si elles se perdent et s'effacent en lui, il aliène par leur absorption quelque chose de sa personnalité. 11 prend à son compte quelque chose de leur renommée fâcheuse et de la juste impopularité qui les atteint. Après avoir profité des faveurs du culte officiel, il souffre des compromissions que ce culte lui impose. A la fin, il lui devient impossible de se dégager , il reste le prisonnier et la victime de ses protégés.
Conséquence plus grave encore. Le chrétien ne connaît que son Dieu; ce Dieu jaloux ne permet d'adorer que lui seul. Plutôt que d'encenser les idoles le chrétien brave l'horreur des supplices ; dans l'ardeur de sa foi, il puise la force de résister à la douleur et de mépriser la mort, sûr que son sang
répandu lui vaudra des récompenses éternelles. Loin de craindre le martyre, souvent il le provoque pouravoir la gloire de confesser sa foi. Plusieurs empereurs et surtout les princes syriens, ne nourrissaient aucune hostilité contre le christianisme ; et Alexandre Sévère faisait au Christ une place dans son oratoire. On ne demandait aux chrétiens que la tolérance des autres cultes et la reconnaissance du culte d'Etat, sur lequel était fondé l'empire. Mais ils se refusèrent à toute concession, à tout partage ; ils s'enfermèrent dans une intransigeance qu'auciine persécution ne put entamer, et ils durent de vaincre à cette obstination. S'ils avaient cédé, s'ils avaient accepté de figurer parmi les religions subordonnées à l'État et de reconnaître sa divinité, le Christ aurait suivi la fortune de Zeus, de Sérapis ou de Mithra.
Le mithriaste au contraire n'est jamais exclusivement milhriaste.. Mithra n'est pas un Dieu jaloux. Il souffre que ses fidèles adressent leur encens à d'autres autels, que les initiés de ses mystères demandent à d'autres mystères les secrets du salut. Il est plusieurs chemins, dira Symmaque, pour parvenir à la vérité ; chaque culte propose le sien, et l'homme avisé les pratique tous, pour que la vérité ait moins de chance de lui échapper. C'est ainsi qu'Apulée se vantait déjà, de son temps, d'avoir reçu les initiations de tous les mystères connus. Son exemple fut suivi. Il semblait que l'on prît autant d'assurances contre les terreurs d'outre-tombe. Les inscriptions mithriaques nous révèlent les plus sin-
ESSAI SUR LE, CULTE ET LES MYSTÈRES DE MITORA. d37
gulières associations de dévotions, sans doute également efficaces. Agoriiis Preetextatus, le grand prêtre de Mithra, le héros des Saturnales, cumule les sacerdoces les plus divers. Il est quindécemvir. pontife de Vesta, hiérophante d'Isis. Sa femme, Aconia Paulina, se félicite d'avoir été initiée aux mystères d'Eleusis, à ceux de Bacchus, de Cérès et de Cora, au Liber des mystères de Lerna, à Isis et à l'Hécate d'Egine. Symmaque, un des derniers et des plus sincères défenseurs du paganisme, est pontife de Vesta et du Soleil, curiale d'Hercule et isiaque. Bien plus, le dernier hiérophante d'Eleusis est en même temps grand prêtre de Mithra. Tous les interlocuteiirs du dialogue de Macrobe, et l'on peut dire la plupart des membres de la haute aristocratie romaine ont la foi aussi large et aussi éclectique. Mais qu'attendre de la fermeté d'une foi qui admet à ce point le partage? Entre tous ces dieux, lequel chérir d'un assez ardent amour pour lui faire le sacrifice de sa vie ? Le véritable amour est exclusif. On ne meurt pas pour des dieux collectifs ; on ne meurt que pour un seul. C'est pourquoi le paganisme expirant ne compta que des martyrs involontaires, victimes du fanatisme popu' laire où de l'intolérance du pouvoir.
Allons plus loin. Quel aliment pouvaient bien offrir aux âmes, quelle prise au sentiment et à ce besoin d'abnégation et de sacrifice, qui est le meilleur de nous-mêmes, ces religions importées d'Orient, et pourtant si supérieures par leur faculté d'émotion aux dieux d'Homère et à ceux du Latium ! Gomment
pour l'adepte se dissimuler qu'il était la dupe volontaire d'une fiction? Les pleureuses d'Adonis ellesmêmes, leur délire hystérique une fois passé, pouvaient bien aimer leur ivresse et en savourer le délice; mais leur illusion était de courte durée, et un regard jeté sur l'astre rayonnant à la voûte du ciel suffisait à les rassurer sur l'aventure de leur dieu. Le taureau mithriaque, à la fois symbole désinstincts matériels vaincus et emblème du soleil succombant aux morsures de l'hiver, devait avoir moins de vertu encore pour s'emparer des âmes. Comment s'échauffer pour une froide allégorie morale et pour une fiction astronomique ?- Ce deiis^ certus^ dont les yeux constataient l'évidence, dont l'évolution régulière s'accomplissait au jour et à. l'heure marqués, rassurait la raison, mais ne touchait pas le cœur. Jésus sanglant, cloué sur la croix» victime volontaire offerte pour le rachat de l'humanité, était une réalité autrement efficace et accessible. Ce drame tout humain remuait autrement le cœur que le drame céleste des religions solaires. Ces souffrances trouvaient un écho dans .toutes les souffrances humaines.
Toutes les religions antiques s'organisent, à la fin de l'empire, sur le modèle des mystères grecs ; chacunea son enseignement secret, ses symboles à double et à triple sens qu'on ne découvre qu'avec précaution et à longs intervalles aux initiés et dont quelquesuns restent comme le privilège des seuls pontifes. La religion, comme du reste la philosophie néoplatonicienne, craint le grand jour et fuit les-
oreilles profanes. Elle ne trouve pas de voilesassez épais pour s'envelopper et dérober ses arcanes. La vérité ne doit être que le privilège d'une élite. Seul le christianisme répudia le principe des initiations longues et difficiles; il n'admit que le stage nécessaire du catéchuménat. Un instant, il est vrai, l'on put craindre qu'il ne versât dans l'ornière de cette imitation. Les chrétiens d'Orient,, surtout les docteurs de l'Egypte, essayèrent de l'engager dans cette voie. Clément d'Alexandrie et Origène abondent en déclarations formelles sur la nécessité d'une discipline secrète et sur la gnose chrétienne. On affecte de décrire le mystère chrétien avec les termes mêmes usités dans les initiations de Déméter ou d'Isis (1). Les révélationsmystérieuses dont l'on est dépositaire, « on ne peut les découvrir dans leur nudité et leur intégrité qu'à Aaron ou au fils d'Aaron ». Christ a voulu sa doctrine obscure, « c'est pourquoi il l'a voilée par desfigures, enfermée dans les sacrements ». Le bon sens de l'Occident réagit heureusement contre cestendances, absolument contraires d'ailleurs à l'esprit de l'Evangile. « Chez nous, dit Tatien, ce ne sont pas seulement les riches qui ont accès à la sagesse. Nous la distribuons aux pauvres et pour rien. Qui veut apprendre, peut entrer (2)! »
Nous touchons là au point capital qui explique le succès de la propagande chrétienne. Même les cultes
(1) Clem. Alex., Locjo^ ■prolre-pt.,c. xii. Origène, 7n num. hom.f 5, 1. Petrus Chrysologus, à'ej-m. 12G. Voir Anrich, oj!7. cit.
(2) Tatien : Adv.. Grœc, 32,
orientaux n'avaient pas réussi à créer une religion populaire. Seules les classes élevées et instruites se faisaient initier et avaient part aux mystères. Le peuple gardait ses croyances puériles ou se ralliait aux basses superstitions entretenues par les galles mendiants, les métragyrtes et les magiciens, qui pullulaient dans les grandes villes et couraient les campagnes, faisant, malgré les lois, commerce public de leurs recettes, de leurs horoscopes et de leurs amulettes pieuses. J'avoue même avoir quelques doutes sur le degï'é de popularité de Mithra. Les monuments mithriaques, si nombreux qu'ils paraissent, risquent de nous renseigner imparfaitement. Ils sont nombreux, à Rome, à Milan, à Naples; surtout ils abondent sur toute la ligne de frontière de l'empire et la jalonnent, de la Transylvanie aux bouches du Rhin, marquant la place du cantonnement des légions. Mais les trente-sept temples relevés à Rome ne sont guère que des chapelles, en y comprenant même le mithrœon du Capitole. Rien qui rappelle ou fasse pressentir la basilique chrétienne, capable de contenir des multitudes et qui va bientôt devenir un forum. Par le caractère de son enseignement, son système d'épreuves et de grades, par l'abstraction savante de ses symboles, le mithriacisme nous parait surtout une religion de lettrés et de soldats. En dehors des cantonnements des légions, rien n'indique qu'il ait profondément pénétré les populations. Le peuple n'en retint que de vagues formules et des habitudes d'esprit qui furent lentes à déraciner. Le christianisme fut de
ESSAI SUR LE^CULTE ET LES MYSTÈRES DE MITHRA. Itl
«uite la religion populaire, celle des humbles, des simples, celle surtout des souffrants, de tous ceux que la religion officielle écartait et froissait par son orgueil cruel et la morgue de ses préjugés. Rien n'est' plus étranger à la culture antique, rien ne révolte davantage Celse et ses contemporains, que la prédilection de Jésus pour les misérables, les enfants, les pécheurs et les courtisanes. Le nouveau royaume de Dieu lui parait un paradis de gueux. Qu'un vil esclave, échappé de l'ergastule, un condamné de droit commun puisse, dans les destinées d outre-tombe, prendre le pas sur un patricien délicat ei lettré, sur un philosophe nourri de la sagesse grecque, cette prétention le soulève d'indignation et de mépris. Au fond c'est là sa principale objection au christianisme (1). Il n'a jamais compris ni « l'éminente dignité du pauvre », ni ce que peut contenir de tendresse, de reconnaissance et de mystique amour, une aine humiliée par la faute et qui, par le pardon, s'ouvre au repentir et à la réhabilitation. « Vos docteurs, écrit Origène, quand ils parlent bien, font comme ces médecins qui gardent leurs remèdes pour les riches et négligent le vulgaire (2). » Et mieux encore saint Augustin : « Dans les temples, on n'entend pas cette voix : Venez à
(1) Voir Celse, lib. III, c. xmv : « Nemo eruditus, nemo sapiens, neino prudens ad nos accédât; hcec enim mala ôîstimantur. Sed si quis est ignarus, si quis stultus, si quis insipiens, is fidenter veniat, etc. « Id, c. lix et c. lxii G'2 : « Cui' non missus est ad immunes a peccatis ? Quid malum est non peccasse ? Quâ igitur causa peccatores prfefenmtur ? » Voir aussi Arnobe : Ad. Nation, lib. I, c. XL, et Julien : Fin des Césars.
(2) Origène : Contra Cels., lib. Vil, 60.
moi, vous qui souffrez ; ils dédaignent d'apprendre que Dieu est doux et humble de cœur. Car vous avez caclié ces choses aux sages et aux savants et vous les avez révélées aux doux et aux humbles (1). » Pour la première fois, avec la prédication de l'Évangile, le ciel des béatitudes s'ouvrait aux pauvres gens. Ils se sentaient pénétrés et gagnés par la grâce des paroles divines, par l'aimable familiarité des paraboles, par cet enseignement qui, sans effort, insinuait à leur intelligence le meilleur de la sagesse des philosophes, flattés jusque dans leurs rancunes sociales par l'anathème jeté aux riches et aux; puissants (2), Jamais pareil levier ne s'offrit à une religion pour soulever le monde et le renouveler. Oui ! tout avait été dit, tout avait été trouvé par les sages du paganisme — ou presque tout. La forme même des dogmes chrétiens, « leur figure »^ comme s'exprime Bossuet, n'était pas étrangère aux religions antiques. Les plus instruits des chrétiens reconnaissent eux-mêmes, dans les pensées des philosophes, dans Socrate, dans Pythagore^ dans Platon, comme un avant-goût de la vérité révélée par le Christ. C'est Dieu lui-même qui éclairait leur intelligence et les chargeait de préparer ses voies. « Par tout ce qu'ils ont dit de bien, ils nous appartiennent », écrit Justin (3). A ce point de vue, la thèse de Havet reste vraie dans son ensemble. Mais^
(1) Saint Au?., Co7ifess., ]ib. VII, c. xxi.
(2) Voir le récit de la conversion deTatien par lui-même, Orai.f
c. XIX.
(3) Justin, Apoloff., II, 13.
comme l'explique l'un d'eux, autre chose est de découvrir, du haut d'un arbre, un sentier au sein d'une immense forêt ; autre chose d'ouvrir la route toute grande et d'y marcher. Autre chose de tenir la vérité dans sa main fermée et de la jeter à mains pleines, comme la graine aux sillons. Tout avait été dit — mais sous une forme populaire, le ton et l'accent de l'Evangile, rien ne l'avait égalé. Le charme môme de Platon paraît, par comparaison, trop intellectuel ; il s'abandonne, trop épris, à l'enthousiasme de sa dialectique. C'est par le sentiment plus que par la raison que se prennent les hommes, et le succès d'une religion est une victoire sur les âmes.
(1) August., Confess., YII, 21.