CHAPITRE II
l'église chrétienne et le culte impérial après CONSTANTIN.
D'après ce que nous venons de voir, les chrétiens n'avaient plus à craindre d'être obligés de rendre à l'empereur des honneurs incompatibles avec leur foi. Néanmoins , ils continuèrent à s'abstenir, autant que possible, de donner à l'empereur des titres empruntés au vocabulaire religieux. Tandis que les Relations de Symmaque et les écrits païens répètent encore si souvent l'expression Numen vestrum et l'épithète divinus, elles ne se trouvent jamais dans les lettres adressées par les évêques aux empereurs (I). Par contre, les chrétiens emploient, pour désigner les empereurs morts, le nom de Divus, qui a perdu sa signification première. Ils n'hésitent pas à qualifier ainsi même Julien leur persécuteur, et, dans les églises chrétiennes, cette épithète ne semble plus déplacée. Sur la mosaïque de Ravenne, les empereurs sont représentés avec leurs noms accompagnés de l'épithète Divus. Ce sont D. Constantinus , D. Theodosius , D. Arcadius, D. Valentinianus , D. Graiianus, D. Constantinus (2).
Examinons maintenant la conduite des chrétiens à l'égard des pratiques conservées du culte provincial et municipal.
Nous avons dit que les Sacerdotes provinciae et les Flamines municipaux avaient encore à présider les jeux. L'Eglise voyait avec peine tous ces spectacles. Les chrétiens devaient donc
(1) Voir notamment la correspondance de saint Léon, Ep., 24, 29, 30, 31, 37, etc., etc. Il me semble voir une trace de ce scrupule dans certaines inscriptions oii, dans la formule Dévolus numini, le mot numini est remplacé par Clementiae (C. /. L., VI, 1171), Excellentiae pietatique (X, 1125), Clementiaie pietatique (X, 1229), etc.
(2) H. Rubeus, Historiarum Ravennatum , libri X, p. 85. Cf. Mûntz, The lort mosaics of Ravenna (American Journal of archaeologis, I, p. 2.) R. Mowat, Les Divi et la domus Divina, SuppL, p. 7.
s'abstenir d'y prendre part, à plus forte raison de les présider. Gela explique pourquoi Théodose, en 385, statue qu'on ne doit pas les forcer à accepter cette charge (1). Les chrétiens zélés se seraient regardés, ainsi que le remarque M. de Rossi , comme victimes d'une véritable oppression , s'ils avaient été contraints de solliciter ou d'accepter de telles fonctions (2). Mais tous n'avaient pas ce scrupule. Les privilèges accordés aux prêtres, le désir d'éviter des charges souvent très lourdes, poussa un certain nombre d'entre eux à accepter les fonctions de Sacerdos provinciae ou de Flamen municipal (3). Les compromis de ce genre furent surtout fréquents en Afrique. L'amour des spectacles y était plus grand qu'ailleurs , et les nobles de Garthage encoururent à ce sujet les reproches les plus sanglants de Salvien (4).
Les Donatistes, en particulier, paraissent avoir accepté volontiers le sacerdoce provincial. En effet, dans les lois portées contre ces hérétiques, l'exil et une amende plus forte sont infligés aux Sacerdotales (5). Il est probable qu'il y eut également, parmi les Sacerdotales , des chrétiens orthodoxes. Une inscription nous fait connaître un Sacerdotalis chrétien dont nous avons déjà parlé (6).
Nous connaissons de même des Flamines perpetui qui ont cru devoir ajouter le titre de chrisiianus à leur nom (7). Le sacerdoce municipal avait donc encore conservé des allures assez païennes pour qu'on fût tenté de se méprendre sur la religion que professaient les Flamines impériaux. C'était un excès de précaution. Le fait seul que la tombe se trouvait dans une église disait assez qu'ils étaient chrétiens.
Ge n'est pas en Afrique seulement que le fait se présente. Une lettre du pape Innocent P"" aux évoques du concile de Toulouse parle des Curiales , qui acceptent, après le baj)tême , la couronne sacerdotale, remplissent les fonctions de prêtres et célèbrent des jeux publics. Il interdit de les recevoir dans le clergé (8).
(1) Cod. Theod., XII, 1, 112. Cf. Hardouia, Act. Concil., I, p. 898, can. 60 et 61.
(2) Bulletin d'archéol. chrét., 1878, p. 28 et suiv.
(3) Saint Ambroise, Ep. 17.
(4) Salvien, De Gubernatione Dei, VIII, 23.
(5) Cod. Theod., XVI, 5, 52 et 54. Cf. Fallu de Lessert, Les ass. prov. d'Afrique, p. 333, 336. Guiraud, Les ass. prov. dans l'emp. rom., p. 251, n. 1.
(6) C. I. L., VIII, 8348. Cf. Hirschfeld, Annales de l'Inst. arch. de Rome, 1886, p. 69. De Rossi, Bulletin d'arch. chrét., 1868, p. 34-40.
(7)C.7.L.,VIII,1051G. Cf.Reu.arc/i.,1878(II),p.9. Rdo.deP/aioL, 1879,p. 33.
(8) Hardouin, Act. concil., I, p. 1024. Innocent I", Epist., 23, 6. Neque de
curialibus aliquem venire ad ecclesiasticum ordinem posse, qui post baptis-
l'église chrétienne et le culte impérial après CONSTANTIN. 303
Ainsi nous constatons , chez certains chrétiens laïques , une tendance à accepter des fonctions qui leur paraissaient purement civiles et à rechercher les avantages présents attachés à ces fonctions, sans se souvenir des superstitions pa^ssées. Le clergé, au contraire, voit toujours d'un mauvais œil le culte impérial, même sécularisé, et il témoigne de sa répugnance dans les canons de ses conciles.
On a prétendu cependant que les évêques avaient fait partie de l'assemblée provinciale. Nous trouvons cette affirmation dans Hincmar (1) , et, comme il cite plusieurs fois l'édit d'Honorius , M. Guiraud pense qu'il avait sous les yeux un texte falsifié de cet édit. Le texte véritable ne fait aucune mention des évêques; il y a donc lieu de rejeter nne assertion qui repose sur un témoignage à bon droit suspect (2). Néanmoins , les évêques ne pouvaient éviter toute relation avec les Sacerdotes provinciae. Ils étaient obligés d'avoir recours à eux pour faire valoir leurs réclamations ou leurs demandes auprès du gouvernement. C'était là une situation délicate, parfois même gênante. Aussi les évêques d'Afrique demandèrent-ils à l'empereur l'autorisation d'avoir d'autres intermédiaires auprès des bureaux impériaux (3). Cette demande reçut une réponse favorable. Honorius accorda aux évêques le privilège qu'ils demandaient, mais il chargea en même temps les Sacerdotes provinciae de veiller à ce que ce privilège ne leur causât aucun dommage à eux-mêmes, c'est-à-dire à ce que ces avocats spéciaux ne s'occupassent que d'affaires ecclésiastiques (4).
Ainsi , le clergé catholique cherchait à se dégager, autant que
mum vel coronati fuerint, vel sacerdotium quod dicitur sustinuerint , et editiones publicas celebraverint.
(1) Edit. Sirmond. II, p. 730.
(2) Cf. Guiraud, Ass. prov., p. 256.
(3) Hardouin, I, p. 919, can. 97. Ut dent facultatem defensores constituendi scholasticos, qui in actu sunt, vel in munere defensionis causarum, ut, more Sacerdotum provinciae, iidem ipsi qui defensionem ecclesiarum susceperint, babeant facultatem pro negotiis ecclesiarum, quoties nécessitas flagitaverit, vel ad obsistendum obrepentibus , vel ad necessaria suggerenda, ingredi judicuM secretaria.
(4) Cod. Theod., XVI, 2, 38. Deferimus ut quaecumque de nobis ad Ecclesiam pertinentia specialiter fuerint impetrata, non per Coronatos, sed ab advocatis eorum arbitratu et judicio , innotescant et sortiantur effectum. Sacerdotes vero provinciae erunt solliciti ne, sub hac scilicet privilegii excusatione, etiam contra eorum utilitatem aliquid his inferatur incommodum. Godefroy croit à tort que les Coronati sont des prêtres chrétiens, et les Sacerdotes provinciae des évêques, et qu'il s'agit d'empêcher les ecclésiastiques d'exercer la profession d'avocat.
possible, de toute relation avec les prêtres du culte impérial. A-t-il tenté de se substituer à lui? En d'autres termes, la hiérarchie catholique a-t-elle été organisée de façon à prendre la place des prêtres provinciaux et municipaux du culte des Augustes? Telle est la question qui nous reste à examiner.
Pour un certain nombre de savants, la réponse n'est pas douteuse. Selon eux , c'est à l'imitation de l'organisation du culte de Rome et d'Auguste qu'a été faite l'organisation de la hiérarchie chrétienne. C'est, en particulier, l'opinion d'E. Desjardins. « Dans l'organisation chrétienne du quatrième siècle, un évêque diocésain fut établi dans chaque cité où se trouvait un Flamen Avgusti y un archevêque métropolitain dans chaque province politique (1). »
M. Perrot dit de même : « Quand le christianisme triomphant se substitue au paganisme, il arrive naturellement que les provinces de la religion nouvelle ont les mêmes noms et les mômes limites que celles de la religion qu'elle remiilace; l'archevêque, siégeant, lui aussi, à côté du gouverneur, dans le chef-lieu de la province, paraît succéder au grand-prêtre d'Auguste , comme les évêques semblent prendre la place de ces grands-prêtres locaux du même culte que possédaient les principales villes de la province (2). »
C'est également la thèse que soutient M. Monceaux pour la province d'Asie (3). D'après lui , au moment où ont disparu les assemblées provinciales, les prêtres chrétiens ont recueilli l'héritage des prêtres de Rome et d'Auguste. Mais il fait remarquer, avec raison , que ce n'est pas au quatrième siècle que s'est constituée l'organisation hiérarchique des églises d'Asie. Il montre que déjà, au second ou au troisième siècle, des conciles chrétiens furent tenus dans les endroits même où se tenaient les Koiva. Saint Paul connaissait le Kotvov, il n'y a pas à en douter, après son séjour de trois ans à Ephèse et ses relations avec les Asiarques. Il établit Timothée à la tête des églises d'Asie, comme l'Asiarque était à la tête du culte de Rome et d'Auguste dans la même province.
De même saint Jean fut le chef de toutes les églises chrétien-
(1) E. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, III, p. 417 et 524. Voir la même théorie dans A. de Barthélémy, Les assemblées nationales dans les Gaules, Revue des Quest. hist., 1868, p. 42.
(2) Dictionn. des anliq. grecq. et rom. de Saglio , art. Asiarcha, p. 468. Cf. Exploration archéot. de la Galatie, p. 200.
(3) De communi Asiae, p. 117 et suiv.
l'église chrétienne et le culte impérial après CONSTANTIN. 305
nés d'Asie. Son Apocalyse est écrite aux églises qui sont dans
les métropoles, Ephèse, Smyrne, Pergame, Thyatire , Sardes, Philadelphie, Laodicée, sièges du Kotvo'v, lieux où existent les temples do Rome et d'Auguste et des prêtres provinciaux, et la bote de rAi)0calypse c'est le Kotvo'v. Ses têtes et ses cornes ce sont les prêtres de Rome et d'Auguste, les temples auprès desquels sont constituées les églises.
Les invectives des chrétiens contre la bête , c'est-à-dire contre le Kotvo'v, ne les empêchèrent pas de l'imiter. Au lieu et place du grand-prêtre d'Asie , ils cherchèrent à mettre l'évêquo d'Ephèse. Polycrate fat le chef de l'Asie toute entière et convoqua les évêques de toute la province en concile.
Au-dessous de VWpyie^&h^ 'Âataç étaient les prêtres du Koivov dans les villes principales. A leur exemple s'établissent les évêques qui gouvernent les églises régionales. Epaphras est à la tête de toute la Phrygie; Philippe, de son évêché d'Hiérapolis , gouverne plusieurs églises ; Méliton , de Sardes , Polycarpe , de Smyrne, agissent de même. Enfin les évêques des petites villes président au culte chrétien de la cité, comme les Upeîç ou les Ssêaorro^vTai président aux cérémonies municipales.
De plus, comme les assemblées païennes envoyaient des délégués à l'empereur et aux assemblées des autres provinces, les conciles chrétiens s'écrivaient les uns aux autres , et les évêques les plus illustres, comme Ignace ou Polycarpe envoyaient des lettres-circulaires à d'autres églises que la leur. Ainsi, au second siècle, le paganisme et le christianisme étaient constitués comme deux organismes semblables destinés à entrer en lutte l'un contre l'autre.
L'analogie se continue au moment où la province proconsulaire d'Asie se divise. L'évêque d'Ephèse perd son autorité, et il se crée des métropoles ecclésiastiques dans les métropoles civiles. Chaque cité a son 'ETOtrxoroç , chaque métropole son 'Etcioxotoç ix7iTpoT:oXÎTr,î (plus tardàp/iem'ffxoTToç); enfin, à Alexandrie, à Antioche, à Gonstantinople se créent des Patriarcats; à Gésarée, à Héraclée, à Ephèse, des Exarchats. Mais l'Exarque d'Ephèse fut en butte à l'opposition des autres métropolitains de la province d'Asie. Le concile deChalcédoine, en 451 , lui enleva sa prérogative, et bientôt le patriarche de Gonstantinople devint le chef de toutes les églises d'Asie. Ephèse n'eut plus que le vain honneur de métropole. Cette dernière spoliation marque, pour M. Monceaux, la fin du Kotvo'v. Le dernier héritier de T'Ap^tepeuç 'Aai'aç venait de se voir enlever ses privilèges au profit d'un évêque étranger à l'ancienne Asie proconsulaire.
Tel est l'ensemble du tableau tracé par M. Monceaux, avec une connaissance des deux antiquités païenne et chrétienne , qui lui a permis de trouver tous les rapprochements qui militent en faveur de ses conclusions.
Est-ce à dire qu'elles doivent être complètement acceptées? Je ne le crois pas. En effet, il ne suflBt pas que deux institutions se ressemblent, même sur un grand nombre de points, pour qu'on soit autorisé à conclure de là qu'elles sont calquées l'une sur l'autre. Il suffit, pour expliquer la ressemblance, qu'une même raison ait amené des conséquences semblables. Quand il s'agit de divisions géographiques, la nature du sol, la facilité de communications groupent naturellement ensemble les gens d'un même pays. Qu'il y ait eu ou non des assemblées provinciales, les évoques de la même région , chargés de gouverner des fidèles , qui avaient les mêmes habitudes, les mêmes idées et vivaient sous les mêmes lois, devaient se réunir ensemble. La limite géographique naturelle , qui était celle de la province politique et du Kotvov , devait être aussi celle de la circonscription ecclésiastique.
De même, tôt ou tard , l'évêque d'une ville importante, et par une culture intellectuelle plus grande, et par l'éclat que la splendeur d'une métropole jette nécessairement sur toutes les institutions qui y existent, et par le nombre même des fidèles qui composaient son troupeau, devait avoir une influence considérable dans la direction des affaires ecclésiastiques des pays environnants. Qu'il y eût eu ou non un Kotvov 'Aaïaç, l'évêque d'Ephèse devait être plus important que l'évêque de Thyatire ; qu'il y eût eu ou non un Sacerdos provinciae Africae, l'évêque de Garthage devait avoir une plus grande influence que l'évêque d'Hippo-Diarrhytus.
Les raisons géographiques qui avaient groupé les cités pour rendre un culte commun à Auguste , et les avait portées à établir le centre de ce culte , soit dans la capitale de la province , soit en un point où convergeaient plusieurs provinces voisines , soit comme en Asie dans un certain nombre de villes rivales en grandeur, devaient grouper ensemble les évêques des petites cités de la province , et, par conséquent , l'évêque du chef-lieu devait acquérir peu à peu une juridiction plus étendue.
En plus de cette raison matérielle , si l'on peut s'exprimer de la sorte, il y a, pour le christianisme, une raison morale tirée de la manière dont il s'est propagé dans le monde romain.
Les apôtres, en sortant de la Judée pour prêcher l'Evangile aux gentils, n'oublièrent pas leurs compatriotes. Ils allèrent tout d'abord dans les villes où il y avait des synagogues , et c'est seu-
l'église chrétienne et le culte impérial après CONSTANTIN. 307
lement après avoir prêché aux Juifs , qu'ils s'adressèrent aux païens. Or, quelles étaient les villes où les Juifs s'étaient établis? C'étaient Ephèse , Alexandrie, Antioche, Goriuthe , c'est-à-dire les grandes villes, les métropoles des provinces. Là il y avait plus de commerce à faire, et par conséquent il se trouvaient plus nombreux. C'est donc là que s'établirent les premières chrétientés (1).
De ces centres partirent des missionnaires qui établirent des églises dans les cités voisines, et ces petites cités eurent , pour la ville d'où étaient partis les fondateurs de leurs églises, un respect qui se comprend aisément. Elles furent, à leur égard, comme des colonies à l'égard de leurs métropoles. Elles les considérèrent toujours comme les dépositaires des traditions apostoliques (2). Nous avons donc, pour expliquer la préséance de ces églises sur les autres églises de leur voisinage , une raison toute autre que l'imitation d'une hiérarchie païenne qui n'existait pas à l'époque où ces églises furent fondées.
L'exemple de l'Orient nous aidera à mieux comprendre l'origine et la formation de la hiérarchie chrétienne. Les apôtres, fondateurs de toutes les églises, eurent sur elles une juridiction générale. Saint Pierre écrit aux fidèles du Pont, de la Galatie, de la Cappadoce, de l'Asie et de la Bithynie (3). Saint Paul écrit de même aux Romains, aux Corinthiens, aux Galates, aux Ephésiens, aux Philippiens, aux Colossiens, aux Thessaloniciens , et s'adresse par le fait même à tous les fidèles d'Achaïe (4) et de Macédoine (5). De même, les prédicateurs envoyés directement par les apôtres ont une juridiction sur les églises qu'ils fondent : saint Tite en Crète (6), saint Marc sur les églises d'Egypte (7). L'apôtre saint Jean , pendant toute la durée de sa vie, fut le chef de l'Eglise d'Asie , et c'était à son titre personnel et non à sa résidence à Ephèse qu'il devait sa juridiction.
A l'époque suivante, la prépondérance est encore la suite d'une autorité personnelle. Saint Ignace , évoque d'Antioche , saint Polycarpe, de Smyrne, sont les disciples des apôtres. Le premier écrit aux églises d'Ephèse, de Magnésie, du Méandre, de Tralles,
(1) Cf. Duchesne, Les origines du culte chrétien, p. 1-8.
(2) TertuUien, De praescriptione, 36. Cf. Duchesne, î. l. p. IG.
(3) Saint Pierre, Epil. I, 1.
(4) Saint Panl, Ad Corinth., II, 1, 1.
(5) Saint Paul, Ad Thessal.. II, 4, 10.
(6) Saint Paul, Ad Tit., I, 5.
(7) Eusèbe, H. E., II, 16.
de Philadelphie, de Smyrne (1) ; le second écrit aux Philippiens, et c'est lui que les païens appellent le docteur de l'Asie , le père des chrétiens (2). Saint Denis de Gorinthe exerce de même une grande influence sur ses contemporains ; non seulement il s'occupe de son église, mais encore il écrit à l'église de Nicoraédie, à l'église de Gortyne et aux autres églises de Crète, à l'église d'Amastris, et aux autres églises du Pont, à l'église de Gnosse, comme à l'église de Lacédémone (3). Mais tout ceci n'était pas une juridiction proprement dite. Avec l'homme disparaissait l'influence.
De plus, quelques villes comme Jérusalem et, plus tard, Césarée de Palestine pour les églises de Judée, Antioche pour les églises d'Orient, étaient l'objet d'un respect particulier, à cause de leur fondation apostolique. Mais, par ailleurs, nous ne trouvons , dans les premiers siècles , aucune trace d'une prépondérance attribuée à un siège plutôt qu'à l'autre. Jamais Ephèse ni Smyrne ne furent considérées comme des églises supérieures aux autres. Gela est visible dans la tenue des conciles de cette époque.
Les premiers conciles d'Orient eurent lieu à propos de la fête de Pâques. Rome , suivie en cela de la presque unanimité de l'Eglise , célébrait la Pâque le dimanche qui suivait le quatorzième jour de la lune de mars. Seules, les églises d'Asie avaient un usage contraire. Elles célébraient cette fête le quatorzième jour , quel que fût, dans la semaine, la place qu'il occupât. Des conciles s'assemblèrent pour discuter la question. Gelui de Palestine fut présidé par les évêques de Gésarée et de Jérusalem , et dans la liste des assistants figurent les évêques de Tyr et de Ptolemaïs, qui sont dans la province de Syrie (4). Le concile du Pont fut présidé par Palma, évêque d'Amastris. Mais nous voyons, par le texte d'Eusèbe, que ce n'est pas à titre de métropolitains que président tous ces évêques. Celui d'Amastris présida parce qu'il était le plus ancien , — wç àp/^aioxaToç TcpoursTaxTo. — Les évêques d'Asie s'assemblèrent de leur côté, et ce fut Polycrate, d'Ephèse, qui les présida (5).
Au troisième siècle se rassemble le concile d'Iconium , auquel
(1) Eusèbe, ibid., III, 36.
(2) Eusèbe, ibid., IV, 14.
(3) Eusèbe, ibid., IV, 23.
(4) Eusèbe, ibid., V, 23 et 25. Cf. IV, 23.
(5) Eusèbe, ibid., IV, 24.
l'ÉGMSE chrétienne et le culte impérial après CONSTANTIN. 309
assistent des évêques de Galatie et de Gilicie , et probablement Firrailien , de Césarée de Gappadoce (1).
En 251 , un synode se réunit à Antioche contre les Novatiens. Helenus , évêque de Tarse , préside l'assemblée , et autour de lui siègent les évêques Firmilien, de Césarée de Gappadoce, et Theoctistus, de Gésarée de Palestine; et Denys, d'Alexandrie, y fut convoqué (2).
Gontre Paul de Samosate, plusieurs conciles s'assemblent à Antioche de 264 à 269. Parmi les évêques signataires de la lettre adressée par le concile de 269 au pape Denys, figurent Helenus, de Tarse en Gilicie ; Hymenaeus, de Jérusalem ; Théotecnus, de Gésarée de Palestine; Maximus , de Bostra en Arabie; Nicomas, d'Iconium en Phrygie. L'évêque de Tarse préside, et les membres du concile appartiennent à des provinces séparées l'une de l'autre au point de vue civil : le Pont Polemoniaque , la Lycaonie, l'Arabie, la Palestine. On avait aussi convoqué Denys d'Alexandrie , qui s'excusa sur son grand âge, et Firmilien , de Gésarée en Gappadoce, qui mourut en route (3). Ainsi, un évêque de Gilicie préside, à Antioche, un concile où sont convoqués des évêques de toutes les provinces voisines.
De son côté, Antioche fait acte de juridiction en dehors de la province de Syrie ; Serapion intervient à Rhossos , évêché de Gilicie , pour ramener à la vraie foi les hérétiques de cette ville (4) , et , d'après les traditions de l'église d'Edesse , c'est lui qui ordonne Palout, troisième évêque de cette ville (5).
Après la persécution de Galère et de Maximien, un concile se réunit, en 314, à Ancyre en Galatie. L'évêque d' Antioche en Syrie le préside. Auprès de lui siègent les évêques de Gésarée en Palestine, d'Ancyre en Galatie, de Tarse en Gilicie, d'Amasis dans le Pont, de Juliopolis en Galatie, de Nicomédie en Bithynie , de Zéla dans la Grande- Arménie , d'Iconium en Lycaonie , de Laodicée en Phrygie, d' Antioche en Pisidie, de Perga en Pamphylie, de Néronias en Gilicie, de Gésarée en Gappadoce, de Néocésarée dans le Pont Polemoniaque, d'Epiphanie en Gilicie,
(!) Eusébe, H. E., VII, 7. Saint Cyprien (éd. Hartel) Ep. 75, 7. Cf. Duchesne, l. l., p. 19. Iconium et la Lycaonie sont alors rattachés à la Gilicie. Cf. B. C. H., 1883, p. 290; 1887, p. 351.
Ci) Eusébe, H. E., VI, 46. Cf. Duchesne, l. l., p. 20.
(3) Eusébe,- ibid., VII, 27-30.
(4) Eusébe, ibid., VI, 12.
(5) Tixeront, Les origines de l'église d'Edesse, p. 140. Cf. Duchesne, l. l., p. 18.
de Germanicie en Goele-Syrie, de Néapolis en Palestine. En un mot, presque tontes les provinces d'Orient sont représentées, excepté l'Asie Mineure proprement dite (1).
C'est encore l'évêque d'Antioche qui préside le concile de Néocésarée en Cappadoce , qui eut lieu la même année, et où l'on voit des évêques de Néapolis en Palestine, de Cinne et de Tabia en Galatie, d' A pâmée en Goele-Syrie, de Zélon et d'Amasis dans l'Hellespont, de Gaesarée en Gappadoce, d'Epiphanie et de Tarse en Cilicie, d'une ville inconnue dans le Pont Polemiaque, de Larisse dans la Syrie seconde, de Neocésarée en Gilicie, c'est-àdire à peu près les mêmes évêques qu'à Ancyre (2).
Antioche est donc jusqu'à Gonstantin la reine de l'Orient. G'est la ville dans laquelle saint Pierre a établi son siège; les autres cités, même Ephèse, n'ont pas une importance notable, et si quelques-unes, comme Smyrne, jouissent, à certains moments, d'une prépondérance spéciale , c'est grâce à la personnalité marquante de l'évêque et non à la dignité du siège.
En Egypte , l'évêque d'Alexandrie , successeur de saint Marc , disciple de saint Pierre , est l'évêque du siège principal ; c'est lui qui a envoyé les missionnaires qui ont converti les villes de l'Egypte et des pays environnants. Aussi ces évêchés restent-ils étroitement groupés autour de lui, même quand ils dépendent d'une autre province civile. Ainsi, les évêques de la Pentapole libyenne , qui sont de la province civile de Grète , sont soumis à la juridiction de l'évêque d'Alexandrie (3).
Là, comm.e en Orient, le groupe s'était naturellement formé do tous les pays où se trouvaient des Juifs en relations avec les Juifs d'Alexandrie et soumis comme eux à l'Ethnarque de cette ville , et l'on ne s'était préoccupé en rien des circonscriptions civiles, à plus forte raison des circonscriptions du culte de Rome et d'Auguste.
En Afrique , une autorité incontestée appartient à l'évêque de Garthage. Il réunit sous sa juridiction tous les évêques d'Afrique, aussi bien ceux des autres provinces que ceux de la province proconsulaire. Le premier concile tenu dans cette partie de l'empire est probablement celui de Garthage , qui fut célébré entre 218 et 222 (4). Il fut composé des évêques de la proconsu-
(1) Hardouin, Concil., I, p. 279.
(2) Hardouin, I, p. 286.
(3) Eusèbe, H. E., VII, 6. Cf. Vil, 24. Cf. Duchesne, l. l.. p. 18.
(4) TertuUien, en 212, parle avec éloge des concile d'Asie, et ne paraît pas
l'ÉGLISB CRRÉTIBNNE et le GULTB impérial après CONSTANTIN. 311
laire et de ceui de la Numidie , et présidé par Agrippinus , évêque de Carthage (1). Il en fut de même du concile de Lambèse en Numidie (2) et des conciles de Carthage sous saint Gyprien (3). Dans ces conciles, on règle des affaires concernant les évêques de Numidie, de Maurétanie, et les évêques de ces provinces assistent aux synodes. Quand les évêques d'une province séparée se réunissent, c'est le plus ancien par l'ordination qui préside, quel que soit son siège ; il porte le titre d'episcopiis primae sedis , de senex ou de primas (4). C'est en cette qualité que Secundus, évoque de Tigisium, présida, en 305, le concile de Cirta.
Ainsi , en Afrique , l'unité subsiste malgré la division provinciale du culte des empereurs, et l'évêque du lieu où se célèbre ce culte n'est pas l'évêque de la capitale de la province. La primatie est attachée à la personne et non au siège.
En Gaule, on ne trouve aucune trace de la prépondérance d'un siège quelconque avant le quatrième siècle. Le mérite de saint L-énée et son titre de disciple de saint Polycarpe, qui le rattache aux apôtres, font de lui le président du concile réuni au moment de la question de la Pâque, et le chef des églises des Gaules (5) ; mais dans la lettre écrite par les églises de Vienne et de Lyon au sujet des martyrs de cette dernière ville. Vienne est mentionnée en première ligne, et, des deux églises unies ensemble, l'une est située dans la liyonnaise, l'autre dans la Narbonnaise, c'est-àdire appartiennent à deux groupes différents du culte de Rome et d'Auguste. Ici encoreles convenances géographiques et les facilités de relations l'emportent sur la division civile.
En Espagne, le premier concile connu est celui d'Elvire. Le lieu choisi pour la réunion n'est aucun des sièges des concilia de Tarraconaise , de Bétique ou de Lusitanie , mais une petite ville de la Bétique. Le président est l'évêque d'Acci en Tarraconaise, et, auprès de lui, siègent les évêques de Corduba, d'Hispalis, Tucci, d'Illiberis, de Malaca en Bétique, de Bigerra, de Castulo , de Mentesa , de Caesaraugusta , de Legio , de Toletum , de Salaria, d'Eliocroca, de Basti et d'Urci en Tarraconaise, d'Eme-
connaître un concile d'Afrique. De jejuniis, 12. Cf. Hefelé, Hist. des conciles, trad. franc., I, p. 86.
(1) Saint Cyprien, Ep. 71, 4 et 73, 1.
(2) Saint Cyprien, Ep. 59, 10.
(3) Saint Cyprien, Ep. 43; 55, 4; 57, 64; 67 ; 70; 71; 72.
(4) Saint Augustin, Contr. Cresconius, III, 26 et 27. (Migne, P. L., XLIII,
(5) Eusébe, H. E.. V, 1, 5, 23, 24.
rita et d'Ossobona en Lusitanie, enfin l'évêque de l'île de Corse. Il est difficile de voir, dans une pareille assemblée, rien qui rappelle l'organisation des concilia d'Espagne ; et si l'évêque d'Acci préside, ce ne peut être pour une autre raison que l'ancienneté de sa nomination épiscopale (1).
Les évêques de la Sicile, qui formaient cependant une province à part, et ceux des îles se rattachent à l'Italie, et le siège de Rome exerce sur eux une prééminence indiscutée. Eu 251,1e pape Corneille réunit un synode de soixante évêques contre les Novatiens, où ils sont convoqués (2).
Après Constantin, le christianisme fit de rapides progrès, et, par suite de la multiplication des évêchés, il fallut créer des centres nouveaux. Quelle ville prendrait-on pour siège de ces métropoles ecclésiastiques? La pensée la plus naturelle était de prendre la métropole civile. C'est ce qui fut fait, du moins d'une manière générale. La transformation s'opéra lentement : d'abord dans les pays plus évangélisés, puis dans les autres. La première trace officielle de l'institution des métropolitains se trouve dans le concile de Nicée (325). Le quatrième canon règle que la confirmation des élections épiscopales, dans chaque province, sera faite par le métropolitain (3). Les provinces dont il s'agit ici sont les provinces civiles, et les métropolitains, les évêques des chefslieux de ces provinces.
Le concile d'Antioche (341), qui réunit de nombreux évêques, la plupart du diocèse civil d'Orient, d'autres de Cappadoce et de Thrace, renouvela et précisa encore cette décision (4). Le neuvième canon statue que les évêques établis dans chaque province doivent savoir que l'évêque métropolitain a la sollicitude de toute la province. « De toutes parts, » ajoute le synode, « on vient à la métropole pour les affaires. Aussi le métropolitain doit-il avoir le premier rang pour les honneurs, et, suivant la règle établie par les Pères, les évêques doivent le cons"ulter dans les affaires qui ne regardent pas le gouvernement direct de leur diocèse (5). » C'est
(1) Hardouin, I, p. 247. Bruns, Bibl. eccles. , I, ii, p. 1 et suiv. Hefelé, Hist. des conciles, trad. franc., I, p. 130 et suiv.
(2) Saint Cyprien, Epit. 55, 6. Eusèbe, H. E., VI, 43.
(3) Hardouin, I, p. 325. Tè Se xûpoî twv Y'vo[Jiévwv ôtôodOai xaO' éxâffxriv ZTzap- Xiav Ttp (jnTcpoTtoXiT^n-
(4) Sozomène, H. E., III, 5. Socrate, H. E., II, 8.
(5) Hardouin, I, p. 325. Toï; xa6' ixà(TTï)v èitap^tav èTriaxoTtoiî etSévai xp^ tôv èv T^ (iYiTpoTcôXei irpoEffxÛTa ÈTiîffxOTTOv xat tyiv çpovttSa àvaôéxeoOai uâffui; xîjç èitap- Xi'aç, Stà TÔ èv t^ (iriTpoTtôXei TravxaxoÔEV duvxpéxeiv Tràvtai; xoù; 7tpâYfi.aTa lx°^" TttÇ X. X. ),.
l'église chrétienne et le culte impérial après CONSTANTIN. 313
donc une raison de commodité qui a fait donner à l'évêque de la métropole une juridiction sur les autres. Placé près du gouverneur, il pourra rendre service à ses collègues dans leurs relations avec le gouvernement civil, et les voyages à la métropole sont à la fois plus faciles et plus nombreux qu'ailleurs. Quel rapport une pareille organisation a-t-elle avec le culte de Rome et d'Auguste?
En Occident, les choses paraissent s'être passées de même ou à peu près, quoique beaucoup plus tard. Au commencement du quatrième siècle, nous constatons, au concile d'Arles, la présence d'évêques des provinces italiennes de Sicile, de Campanie, d'Apulie et de Transpadane; de la Dalmatie, de la Viennoise, des Lyonnaises, de la Belgique, des Aquitaines, de la Bretagne, des provinces d'Espagne et des provinces d'Afrique ; enfin de la Sardaigne , sous la présidence de l'évêque d'Arles. C'est un concile du patriarchat d'Occident. Dans ce concile fut rédigé un canon, le vingtième, analogue au quatrième de Nicée ; mais si dans l'un et dans l'autre on exige la présence de trois évêques , dans celui d'Arles il n'est pas question de métropolitain (I).
Bientôt naquit et s'affirma de plus en plus la prépondérance de l'église de Milan. Les conciles se multiplièrent dans cette ville, en 345, en 347, en 355, en 380, en 381, en 390, en 451. Au temps de saint Ambroise surtout. Milan fut le centre auquel tendirent toutes les affaires d'Occident. Milan était, en effet, la résidence impériale. Là, auprès de l'empereur, se rencontraient l'Orient et l'Occident : c'était un centre tout trouvé pour les conciles (2).
Pour contrebalancer l'influence de Milan, les papes favorisèrent les sièges d'Aquilée et de Ravenne, et créèrent le vicariat apostolique d'Arles. Cette ville, située entre la Gaule, l'Espagne et l'Italie, et chérie de la famille constantinienne, était admirablement placée pour jouer le rôle que voulaient lui assigner les papes, surtout depuis qu'à la suite des invasions germaniques les hauts fonctionnaires de l'empire avaient quitté Trêves et s'étaient réfugiés sur les bords du Rhône.
Ce n'est donc pas au culte des empereurs, ni même à l'assemblée des Gaules siégeant à Arles qu'il faut attribuer la suprématie de l'évêque de cette ville , mais à la politique du Saint-Siège. Ajoutons que la situation géographique d'Arles fut la raison pour-
(1) Hardouin, I, p. 266.
(2) Cf. Duchesne, l. L, p. 32-37
laquelle les papes en firent le siège de leur légation et les empereurs celui de l'assemblée des provinces (1).
Les prétentions des évêques d'Arles à la suprématie dans les Gaules et les raisons sur lesquelles elles s'appuient sont exprimées , tout au long , dans la lettre que les évêques de la province écrivirent collectivement au pape saint Léon vers 450 , pour lui demander de résister à l'évêque de Vienne, qui se posait en concurrent (2).
Ces raisons sont les suivantes. L'église d'Arles est la mère des églises des Gaules ; c'est dans cette ville que saint Pierre envoya saint Trophime , et la foi chrétienne se répandit d'Arles dans les autres cités. C'est donc à bon droit que les cités voisines vénèrent Arles comme leur mère et lui demandent des évêques. Arles, ajoutent-ils, a droit à la primauté dans les Gaules comme Rome dans le monde entier, car l'une a été fondée par un envoyé des apôtres, comme l'autre par le prince des apôtres. Voilà, pour eux, la raison capitale. Ils y ajoutent, pour surabondance de preuves, toutes sortes d'éloges de la cité : ils rappellent les faveurs que Constantin lui a accordées, les privilèges d'Honorius et de Valentinien, la présence du préfet du prétoire, le nombre de visiteurs qui s'y rendent de toutes parts. Parfois même on y prend possession du consulat. De même que l'église d'Arles est la mère des églises , la cité a la primauté dans les choses de ce monde ; mais il est visible que, pour eux , la raison tirée de l'évangélisation est la véritable.
Il faut enfin noter que, dans l'énumération des privilèges civils, les évêques ne mentionnent pas la tenue du Concilium diocésain. M. Guiraud pense qu'il n'existait pas à ce moment (3). Je n'oserais l'afRrmer, quand je vois qu'en 455 le Concilium joue un rôle dans l'élévation d'Avitus à l'empire , et , en 468 , intente devant le Sénat une accusation contre le préfet du prétoire (4). La raison en est plutôt que les autres privilèges rappelés par les évêques leur paraissaient plus importants que celui d'être le siège du Concilium.
Dans la période qui précède l'établissement définitif de la suprématie d'Arles, les synodes gaulois se tiennent un peu partout.
(1) Cf. Duchesno, l. L, p. 38.
(2) Saint Léon, Ep. 65, 1, 2. Mansi, Concil., VI, p. 431.
(3) Guiraud, Ass. prov., p. 236.
(4) Sidoine Apollinaire, Panegyr. d'Avitus, v. 571 et suiv. Epit., I, Idace, Chronique. Cf. Guiraud, Ass. prov. p. 236 et 276.
l'église chrétienne et le culte impérial après CONSTANTIN. 315
et les évêques de toutes les provinces du pays s'y rendirent également. En 376, un concile se réunit à Valence ; la lettre synodale est adressée à tous les prélats des Gaules et des cinq provinces, par une série d'évêques en tête desquels est nommé Phoebadius, d'Agen (l).
En 394, un synode se tient à Nîmes, qui fut présidé par un évêqne nommé Aprunculus , et qui est probablement l'évêque d'Auch (2). Ceux qui siègent avec lui sont de toutes les contrées de la Gaule, aussi bien des autres provinces que des sept. Ce sont les évêques de Cavaillon , de Tarbes , de Gahors , de Nîmes , de Limoges , de Meaux , de Vence , de Mayence , de Troyes (ou de Viviers). Un autre concile siège à Riez en 439 (3).
En 441, le concile d'Orange, présidé par Hilaire, d'Arles, réunit les évêques de la Viennoise , des Narbonnaises, des Lyonnaises et des Alpes-Maritimes (4). En 442. les mêmes évêques siègent à Vaison , sous la présidence de l'évêque de cette ville (5).
De plus, même à cette époque, malgré la tendance qui s'accentue de plus en plus de faire de la métropole civile une métropole ecclésiastique, on ne suit pas exactement cette règle. Proculus, évêque de Marseille, revendiqua le titre de primat de la seconde Narbonnaise. Le concile de Turin lui laisse cette dignité, mais à titre personnel, parce que sa ville n'est pas située dans cette province (6),
Les mêmes faits se constatent en Espagne. Au concile de Saragosse, en 380, viennent des évêques de l'Aquitaine et de toutes les provinces d'Espagne. Nous y voyons figurer, comme président, Phoebadius , d'Agen , qui ne peut être là qu'à titre d'ancienneté ; l'évêque de Bordeaux, Delphinus ; l'évêque d'Ossonuba, Ithacius, et le concile excommunie l'évêque de Cordoue, Hygin. Ici encore il est facile de constater qu'il n'est tenu, en aucune façon, compte des circonscriptions du culte de Rome et d'Auguste , non plus , du reste, que des limites provinciales (7).
En Afrique, la suprématie de Carthage resta inébranlable. En 393 , au synode d'Hippo-Regius , la présidence appartient à l'évêque de Carthage. La règle ancienne est conservée au sujet des
(1) Hardouin, I, p. 795. Mansi, Concil., III, p. 491.
(2) Hefélé, Hist. des conciles, II, p. 247.
(3) Mansi, Concil., V, 1189.
(4) Mansi, ibid., VI, 433.
(5) Mansi, ibid., VI, 451.
(6) Hardouin, I, p. 958.
(7) Hardouin, I, p. 805.
primats des provinces africaines : ce sont toujours les évêques les plus anciens de la province (1). Chaque province a le sien , et le concile en crée un pour la Maurétanie Sitifienne, rattachée jusqu'alors à la Numidie; mais ce n'est pas parce que la province civile est séparée : c'est , disent les Pères , parce que la distance est trop grande (2).
Les primats doivent être les juges des accusations portées contre les évêques de leur province. Ils autorisent les voyages des évêques de leur ressort ; mais il leur est défendu de porter d'autres titres que celui d'évêque du premier siège. Ils ne doivent s'appeler ni principes sacerdotum , ni summi sacerdotes (3).
L'évêque de Garthage conserve sa juridiction sur les primats et sur l'Afrique toute entière. C'est lui qui indique à tous la date de la Pâque ; l'élection des primats lui est notifiée , et , tous les ans, on doit tenir à Garthage un concile plénier, où chaque province envoie des délégués (4).
Ainsi se forma, au quatrième siècle, une hiérarchie des églises entre elles. Le souvenir des apôtres conserva aux églises que saint Pierre avait gouvernées lui-même (Antioche, Jérusalem), ou qu'il avait fondées par ses disciples (Alexandrie), une suprématie de premier rang. Seule , Constantinople dut à son titre de siège de l'empire un rang égal à celui des églises apostoliques.
Au-dessus d'elles, Rome gouvernait la chrétienté entière et était elle-même le siège du patriarchat d'Occident. Au-dessous, on établit, dans les provinces, des métropoles ecclésiastiques dont la juridiction fut la même que celle des métropoles civiles. Mais l'Eglise gardait toujours son droit d'avoir ses circonscriptions propres, et, suivant l'expression d'Innocent P"", c de ne pas se plier à la mobilité des nécessités humaines (5). »
(1) La prima sedes est nettement distinguée de la métropole civile, notamment dans le Codex can. ecclesiae africanae, can. 86. Hardouin, I, p. 910.
(2) Cod. can. eccl. afric, can. 17, propter longinquitatcm. Hardouin, I, p. 274.
(3) Can. 39. Hardouin, I, p. 883.
(4) Can. 14, 51, 76, 85. Hardouin. I, p. 871, 887, 906, 907. Les provinces situées au delà de l'Adriatique : les provinces Pannoniennes , l'Illyricum, la Macédoine, la Thessalie, l'Epire, l'Achaïe et les îles grecques y compris la Crète, ne dépendent d'aucun patriarchat d'Orient. Ces provinces se rattachent de plus en plus à l'Occident. Quand Théodose partagea l'empire , l'Orient comprit le gouvernement de l'Illyricum oriental. Dés lors , tous les évêques de son pays se rattachèrent à Constantinople. Cf. Duchcsne, l. l., p. 41.
(5) Innocent I, Ep. 18. Mansi, Concil.f III, p. 1054. Nam quod sciscitaris
l'église chrétienne et le culte impérial après CONSTANTIN. 317
En un mot, l'origine de la hiérarchie ecclésiastique est dans la prépondérance des églises fondées par les apôtres. Les circonscriptions qui dépendirent des églises principales furent, à l'origine, les groupes des communautés juives ; si, plus tard, l'extension du christianisme nécessita des divisions plus nombreuses , et si ces divisions furent imitées des divisions civiles, jamais les chrétiens ne songèrent aux divisions religieuses du culte de Rome et d'Auguste (1).
utrum, divisis impérial! judicio prpvinciis, ut duae métropoles fiant, sic duo metropolitani cpiscopi debeant nominari : non verc visum est ad mobilitatem mundanarum necessitatum Dei ecclesiam commutari, lionoresque aut divisiones perpeti quas pro suis causis faciendas duxerit imperator. Cf. le canon 12 du concile de Chalcédoine. Hardouin, II, p. 605. (1) Cf. Duchesne, l. L, p. 19, n. 4.
Nous avons essayé de présenter un tableau aussi complet que possible du culte rendu aux empereurs depuis sa fondation sous la dictature de Jules César jusqu'à sa disparition vers l'époque de Justinien.
Sur un grand nombre de points, nous n'avons pu faire la lumière aussi grande que nous l'aurions désiré; néanmoins, ce que nous savons nous permet d'affirmer qu'aucune institution n'a plus contribué à affermir l'autorité impériale et à unifier le monde romain.
Le prudent Octave sut éviter tout d'abord ce qui aurait pu choquer ses concitoyens. En même temps qu'il était dieu pour les provinciaux , il restait à Rome le premier parmi ses égaux. Le divus Julius et les autres empereurs consacrés eurent seuls des temples dans la capitale de l'empire, mais ce culte suffisait à créer des liens solides entre les princes et les membres de l'aristocratie romaine. Les premiers d'entre les sénateurs étaient honorés de faire partie d'une des sodalités créées en l'honneur des gentes qui donnèrent des empereurs au monde et detre, par là, les collègues des princes, qui étaient eux-mêmes membres de ces sodalités. Le sénat était fier d'introduire dans l'Olympe, par son vote, ceux qu'il avait revêtus de la pourpre. En même temps, les membres des plus anciennes confréries : les Arvales , les Saliens, les Luperci plaçaient les Césars au rang des divinités qu'ils adoraient. Tout ce qu'il y avait de plus illustre à Rome était ainsi, de quelque façon , au service du culte des divi, sans que la dignité romaine en fut blessée. Quant à l'empereur régnant, il bénéficiait des hommages rendus à ses ancêtres, il était déjà lui-même à moitié dieu puisqu'il devait le devenir un jour.
Dans les provinces, l'empereur n'attendait pas l'heure de sa mort pour être adoré. De son vivant môme, il avait des temples ; on lui offrait des sacrifices comme à Jupiter et aux autres divinités
de l'Olympe. Ce culte était loin d'être odieux aux provinciaux. Bien au contraire, ils étaient heureux de l'occasion qui s'offrait à eux de témoigner leur reconnaissance à celui dont la protection se faisait sentir chaque jour. Les fêtes du culte impérial étaient les plus solennelles de l'année. Spectacles grandioses, réjouissances sans nombre, festins abondants, telle était la part du peuple. Les plus riches briguaient les suffrages qui devaient les déléguer à l'assemblée commune au nom de leur cité. Plus d'un nourrissait le secret espoir de revêtir un jour la robe prétexte du Flamine provincial, et de présider à son tour à la réunion annuelle. Celui qui était élu recevait, par son élection, un témoignage de la confiance de ses concitoyens ; il avait une occasion de faire montre de ses richesses, et, souvent, son sacerdoce était le point de départ d'une brillante carrière.
Ajoutons à cela qu'après la célébration des sacrifices et des cérémonies religieuses l'assemblée ne se séparait pas sans que les délégués eussent échangé leurs vues sur les affaires qui intéressaient la province. La faculté qui lui était donnée de récompenser, par des éloges et des statues, les gouverneurs dont elle avait eu à se louer, ou, au contraire, de poursuivre devant le Sénat ceux dont elle avait à se plaindre, lui rappelait que, grâce au dieu Auguste, elle n'était plus livrée sans défense à l'arbitraire des magistrats venus de Rome. Sans doute, les menaces ou les promesses des gouverneurs pouvaient quelquefois influencer les votes , parfois aussi les plaintes de l'assemblée n'obtenaient pas la sanction désirable, mais quelle institution humaine n'a jamais dévié dans sa marche? Grâce au culte impérial , un lien plus fort unissait les cités; la province pouvait faire entendre sa voix avec plus d'autorité, signaler les abus, demander des faveurs avec plus d'espoir d'être entendue, en un mot, s'adresser directement à César chaque fois qu'elle le désirait. N'était-ce pas assez pour que ce culte devint le plus populaire de tous ?
L'empereur, de son côté, trouvait là un excellent moyen de gouvernement. La bonté avec laquelle il accueillait les requêtes, et la justice avec laquelle U punissait les exactions, augmentaient la dévotion des peuples. Les prières adressées au dieu Auguste étaient plus sûrement exaucées que les prières adressées à Jupiter.
Si de l'assemblée provinciale nous passons à chacune des villes, nous verrons un spectacle semblable. Pour les plus riches et les plus illustres des citoyens, le plus haut honneur auquel ils puissent aspirer dans leur patrie c'est le Flaminat impérial. Ils n'y atteignent qu'après avoir gravi tous les degrés de la hiérarchie mu-
nicipale. Quand ils y sont parvenus , ils voient s'ouvrir devant eux un horizon nouveau. Chevaliers romains, ils peuvent obtenir des grades dans l'armée, des charges dans les finances, entrer, en un mot, dans l'administration générale de l'empire.
Au-dessous d'eux , l'ordre des Augustales se recrute parmi les petites gens et les affranchis, à qui leur naissance interdit une ambition plus haute. La Curie leur est fermée; qui pourrait dire avec quelle joie ils entrent dans un corps qui les distingue de la plèbe? Les inscriptions témoignent de la haute estime qu'ils ont pour un titre qui leur assure une place d'honneur dans toutes les cérémonies publiques. Eux aussi ne peuvent oublier que c'est au culte impérial qu'ils doivent d'être ainsi placés au-dessus de leurs concitoyens.
La plèbe elle-même profite de tout cela. A l'occasion des fêtes , elle voit se renouveler les spectacles dont elle est si avide. Elle a sa part dans les distributions qui sont faites. La ville s'orne de monuments de toutes sortes offerts par les Flamines et les Augustales nouvellement élus.
Ainsi , depuis le haut de l'échelle sociale jusqu'aux degrés les plus bas, tous les habitants de l'empire sont intéressés à la splendeur de la religion qui a pour dieu l'empereur.
On comprend, après cela, que chaque pas en avant dans la conquête soit marqué par l'établissement d'un autel ou d'un temple. L'ara Ubiorum se dresse aux confins de la Germanie pour faciliter la soumission des peuples barbares (1). Quand les Romains parviennent jusqu'à l'Elbe, ils bâtissent un nouvel autel auprès de ce fleuve (2). La prise de possession des agri decumates est suivie de l'érection des arae Flaviae (3), celle de la Bretagne de la construction du temple de Camulodunum, symbole, nous dit Tacite, de l'éternelle domination de Rome (4). A peine Trajan s'est-il emparé de la Dacie, que nous voyons apparaître le culte impérial sur les rives du Danube.
C'est encore le culte impérial qui unit plus étroi'ement à. l'empire les rois tributaires. Hérode construit un temple à Auguste ; Polémon, roi de Pont, contribue aux fêtes de la Galatie et dessert le temple d'Auguste à Cyme; Juba, roi de Maurétanie, consacre un bois sacré à l'empereur ; Antonia Truphaina , fille de Polé mon, se fait un honneur d'être prêtresse de Livie.
(1) Tacite, Annal. , I, 36, 57, 59.
(2) Dion Cassius, LXV, 10.
(3) Ptolémée, II, 11, 15.
(4) Tacite, Annal., XIV, 31
Si nous quittons le domaine de la vie publique pour pénétrer dans celui de la vie privée, nous verrons que là, encore, grande est la place que tient le culte impérial. Au milieu-des dieux lares, le génie Je l'empereur a une place privilégiée , le serment par le nom impérial assure à la parole donnée la plus efficace des garanties. Auguste est véritablement présent partout. L'empire qui vit tout entier par lui adore sa providence divine. Rien de plus naturel puisque, selon le mot de M. Fustel de Goulanges, l'homme est porté « à se faire une religion de toute idée qui remplit son âme. j"
Ceux qui demeuraient volontairement en dehors du courant général se plaçaient, par le fait même, en dehors de l'empire. Tels étaient les juifs et les chrétiens. Les premiers n'eurent guère à lutter que contre les violences de Caligula. Les Romains admettaient volontiers qu'ils formaient un peuple à part de qui on ne devait rien exiger qui fût contraire à sa loi. Il n'en était pas de même des chrétiens. Recrutés dans toutes les classes de la société et appartenant au monde romain , ils ne pouvaient se soustraire aux obligations qui incombaient à tous, sans se rendre coupables du crime de lèse-majesté. De là, dans les procès qui leur sont intentés, la mise en demeure qui leur est faite , par les magistrats , d'adorer l'empereur et de jurer par son nom. Tel était cependant le caractère politique du culte impérial que les chrétiens euxmêmes furent amenés à transiger et que, dès le troisième siècle , plusieurs d'entre eux portèrent la robe prétexte et la couronne des Flamines.
Cette concession leur fut facilitée par le changement qui, peu à pou, s'opéra dans les esprits. Pendant les deux premiers siècles , la foulo avait une foi véritable à la divinité des Augustes. Les incrédules étaient rares. Seuls quelques lettrés se moquaient eu secret du dieu qu'ils adoraient en public. Les faiblesses des empereurs passaient inaperçues pour la plus grande partie de l'empire, et si les sénateurs souriaient quelquefois en votant la consécration d'un prince dont la mort les remplissait de joie , loin de Rome, les intrigues de la cour étaient ignorées et l'on ne voyait que les splendeurs de l'apothéose. Cependant, sous l'influence de causes multiples qu'il n'était pas de notre sujet d'étudier, l'esprit public se modifia. Le côté politique du culte impérial devint le principal et le côté religieux fut de plus en plus laissé dans l'ombre. Les délibérations relatives aux intérêts communs occupèrent surtout les assemblées provinciales. Les villes se soucièrent davantage des jeux, des distributions faites au peuple et des monuments élevés par les Flamines et les Augustales que des sacrifices.
Les prêtres virent surtout dans leur titre l'afBrmation d'une brillante carrière municipale. Dès qu'il en fut ainsi , un certain nombre de chrétie■n^5 crurent qu'ils pouvaient , sans offenser leur foi, accepter des honneurs auxquels n'était plus attachée en pratique l'obligation de participer à des actes idolâtriques. Ainsi s'explique le fait étrange que nous avons constaté.
Quand les empereurs eux-mêmes furent devenus chrétiens, les lois sanctionnèrent l'usage établi déjà presque partout. Les sacrifices proprement dits disparurent et il ne resta que les formes civiles de l'institution primitive. Ce qui demeura suffit à assurer au piince un rang qui l'élevait au-dessus du reste des hommes. Il semble môme que le langage ait été d'autant plus outré que les mots avaient un sens moins précis. Jamais on ne parla davantage du mimen de l'empereur, de ses lois divines, de ses largesses sacrées, de son éternité. Contraste étrange, les lois portées contre l'hérésie et le paganisme renferment la mention expresse que ces lois sont l'œuvre des divins empereurs! La religion païenne , qui succombe , trouve dans le style de la chancellerie impériale sa dernière et sa plus vivace expression. Le même rescrit condamne à la fois les rites d'une superstition contagieuse, et permet l'érection d'un temple à la famille régnante. On songe involontairement, en lisant la lettre de Constantin aux habitants d'Hispellum, au mot de Saint-Simon, racontant la dédicace de la statue de Louis XIV, à la place Vendôme : « Le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, à cheval, à la tête du corps de ville, y fit les tours, les révérences et autres cérémonies tirées et imitées de la consécration des empereurs romains. Il n'y eut, à la vérité, ni encens, ni victimes : il fallait bien donner quelque chose au titre de roi très chrétien (1). » C'est ainsi que devaient se passer les cérémonies du culte impérial sous le Bas- Empire. Les successeurs de Constantin, comme ses prédécesseurs, faisaient en eux-mêmes le raisonnement de Caligula : « Les bergers qui conduisent les troupeaux sont de nature supérieure à leurs bêtes ; ainsi doit-il en être des pasteurs d'hommes : ils doivent avoir en partage une nature supérieure à celle de leurs sujets et plus divine (2). » Auguste , Théodose et Louis XIV étaient
(1) Saint-Simon, Mémoires, éd. Chéruel, t. II, p. 20. Ce rapprochement a été fait par M. G. Boissier, La Religion romaine d'Auguste aux Antonins, I, p. 185. Cf. Bossuet, Politique tirée de l'Ecriture sainte, III, art. 2, l", 2* et 3* propos.; IV, art. 1, 2' et 3» propos.; V, art. 4, !'• propos.
(2) Philon, Légat, ad Caium, 11.
inspirés par la même pensée : donner un caractère religieux à leur pouvoir et rendre ainsi plus complète l'obéissance de leurs sujets. Si les empereurs de Gonstantinople renoncèrent à voir l'encens brûler sur leurs autels, la cause en est dans la profession qu'ils faisaient du christianisme. Mais au-dessous de la Providence divine qui gouverne le monde , ils voulaient que les habitants de l'empire révérassent, dans la providence du prince, une délégation de la puissance céleste (1). Il est facile de déclamer contre les abus qu'engendra l'apothéose impériale. On peut aisément se moquer du dieu Claude ou de la déesse Poppée; mais il est juste de reconnaître que le culte adressé aux empereurs n'était, en somme, que la plus haute expression de la reconnaissance des peuples pour un gouvernement à qui le monde civilisé dut de longs siècles de paix et de prospérité.
(1) La Bruyère dit en parlant des courtisans : « Ce peuple paraît adorer le prince et le prince adorer Dieu. » Caractères. — De la Cour, 74 (Ed. Servois, I. p. 328).