‹ Essai sur le culte rendu aux empereurs romainsChapitre 40 sur 61 · IV. — Culte municipal · texte numérisé non relu

IV. — Culte municipal

Les transformations que nous avons vu s'opérer dans le culte provincial, eurent lieu de la même façon dans le culte municipal. Certaines cités demandèrent à Constantin l'autorisation de rendre un culte à la Gens Flavia, comme on l'avait fait à la GensJulia, après l'avènement d'Auguste. Nous connaissons une demande de ce genre faite par Hispellum , ville située sur les frontières de l'Etrurie. Les habitants avaient exprimé le désir d'avoir chez eux, chaque année, des jeux scéniques et des combats de gladiateurs, et de ne pas être obligés d'aller à Voluusii. Ils alléguaient, en particulier, la difficulté du voyage à travers les montagnes. Le moyen de réaliser ce souhait était de créer à Hispellum un centre de culte impérial, en élevant un temple à la Gens Flavia. Cette institution nouvelle ne devait pas empêcher la célébration des jeux de Volnusii. Constantin accorda la permission demandée, à la condition , toutefois, « que le temple ne fût pas souillé par les fraudes d'une superstition contagieuse (3). »

Cette dernière phrase a été expliquée d'une façon très différente

(1) Cod. Theod., XII, 1, 46.

(2) Hardouin, Act. Concil., I, p. 919, can. 79. Cod. Theod., XVI, 2, 38. On oublia si bien le rôle primitif des prêtres provinciaux, que le sens même des mots qui les désignait se perdit. Constantin Porphyrogénète [De Theinatibus, I, Them. 4) appelle Asiarque le proconsul d'Asie : ô TaûxT); xparûy àvOÛTraxo; 'Aaiip^T); èy.iyzxo.

(3) Wilmanns, 2843. Ea observatione prescripta ne aedis nostro nomini dedicata cujusquam contagio8(a)e superstitionis fraudibus polluatur.

par les auteurs qui ont cité ce document. M. Duruy voit là une des preuves de la double politique qu'il prête à Constantin. Cet empereur, selon lui, avait deux sortes de secrétaires, parlant, à chacune des deux religions qui se partageaient l'empire, son propre langage, de même qu'il avait des secrétaires différents pour la langue grecque , pour la langue latine et môme pour la langue arabe. Dans la phrase que nous venons de citer, il reconnaît la main du secrétaire païen : a Ce qui était contagieux pour ces Ombriens, » dit-il, « c'était la foi chrétienne et non le paganisme qui se mourait (1). » Il penso donc que, « selon un usage fréquent dans les rescrits impériaux , la réponse a répété les termes mêmes de la demande et donné, aux zélateurs attardés des anciens dieux , la garantie qu'ils demandaient contre l'invasion du dieu nouveau dans leurs montagnes. » Sans discuter ici la thèse générale de M. Duruy, il est impossible d'accepter cette interprétation. Les Ombriens, et surtout l'administration impériale, savaient bien qu'aucun danger de ce genre n'était à craindre. Les chrétiens avaient trop d'horreur pour tout ce qui rappelait le paganisme pour demander jamais à introduire, dans le culte de la Gens Flavia, une cérémonie quelconque de leur religion. On ne s'imagine pas aisément l'évêque d'Hispellum demandant à célébrer la messe avant l'ouverture des jeux de gladiateurs et des représentations théâtrales présidés par le prêtre ombrien du culte impérial. C'est donc dans un tout autre sens qu'il faut comprendre le texte ; la contagiosa superstitio : ce sont les sacrifices païens. C'est ainsi, du reste, qu'Henzen, et, après lui, MM. Mommsen et de Rossi, ont interprété ce texte (2).

Nous rencontrons ici, pour la première fois, des restrictions, qui ont pour but de séparer les rites civils, si je puis m'exprimer de la sorte, c'est-à-dire les jeux, les spectacles qui sont permis, des cérémonies religieuses proprement dites, que Constantin ne veut pas tolérer en son honneur. L'inscription est postérieure à la mort de Crispus, c'est-à-dire à l'an 326. Constantin avait déjà assisté au concile de Nicée et prouve sa bienveillance pour le christianisme. Il est donc naturel qu'il ait mis à la permission donnée la clause que nous indiquons. Ce qui, du reste, prouve bien que le sens du texte est celui que nous indiquons, c'est qu'une formule analogue se retrouve dans un décret d'Honorius,

(1) Duruy, Hist. des Romains, VII. p. 63-64.

(2) Orelli-Henzen, 5580. Mommsen, Bericht. d. S. Gesell. d. Wissensch., 1850, p. 199 et suiv. De Rossi, Bulletin d'arch. chrét., 1867, p. 69.

de 399, relatif aux jeux provinciaux. Cette fois, la proscription du paganisme est [dus accentuée, comme il convient au progrès qui s'est accompli dans la propagation de la religion chrétienne. Les jeux provinciaux sont encore autorisés, « mais à condition qu'il ne s'y mêle aucun sacrifice , aucune superstition condamnable (1). »

Les prêtres municipaux continuèrent à exister comme avant le triomphe du christianisme. En Afrique, en particulier, nous constatons leur existence dans un certain nombre d'inscriptions, sous Constantin, sous Constance et Constant, sous Julien, Valentinien et Valons, sous Valons et Gratien, sous V^alentiuien, Théodose, Arcadius et Maxime, sous Arcadius et Honorius, enfin au moment même de l'invasion des Vandales, la quatrième année du règne d'Hilderic (525-526) , c'est-à-dire jusqu'à la fin de la domination romaine en ce pays (2).

L'Afrique est le seul pays qui nous fournisse des inscriptions de prêtres municipaux. Ce n'est pas dire que ce soit le seul où cette institution ait persisté. Pacatus, Gaulois d'origine, parle d'une manière générale des prêtres municipaux et de la pourpre qui orne leur vêtement (3), et Sidoine Apollinaire écrit de même en Gaule, quand il flétrit les gens qui envient aux municipes leurs sacerdoces (4).

Les Flamines municipaux continuèrent à être élus par la Curie et choisis parmi ses membres. Cela ressort manifestement d'une loi de Constance de l'an 335 (5). Une autre loi, émanée de Jovien (364), maintient la coutume ancienne à l'égard des élections (6). Ces prêtres jouissaient de presque tous les privilèges accordés aux prêtres provinciaux. Notamment, ils sont exemptés de la PraeposUura mansionum, de la Praepositura annonae et des munera inferiora (7); mais ils ne sont pas mentionnés dans la loi qui donne aux Sacerdotes provinciae et aux Honorait le privilège d'être exempts de la torture.

Comme les Sacerdotes provinciae, les Flamines des municipes

(1) Cod. Theod., XVI, 10, 77. Absque ullo sacrificio, ulla superstitione damnabili.

(2) C. /. L., VIII, 1277, 5178, 2387, 2388, 5335, 5337, 5347, 2216, 27, 969, 10516.

(3) Pacatus, Panégyr., 37. 4. Révérendes municipali purpura flamines.

(4) Sidoine Apollinaire, Ep., V, 7.

(5) Cod. Theod., XII. 1, 21.

(6) Ibid., XII, i, 60.

(7)/6id., XII, 1,21; XII, 5,2.

sont obligés de ne pas se mésallier en épousant une ancilla ou toute autre femme indigne de leur rang (i).

Quant au culte privé, nous ignorons ce qu'il devint. Il est possible que les païens aient continué à offrir des hommages divins aux empereurs. Nous savons seulement que les soldats , en 355 , vénéraient encore Constantin comme dieu (2).

(1) Marcien, Novell., 4.

(2) Julien, 1" panég. de Constance, 7. Cf. Symmaque, Ep., X, 54.

Page 1