‹ Essai sur le Donjuanisme contemporainChapitre 3 sur 14 · DANS L'AMOUR MODERNE · texte numérisé non relu

DANS L'AMOUR MODERNE

a-t-il bien un amour moderne ? A vrai dire, l'instinct de l'amour est resté le même depuis le premier homme. Ce qui a varié, c'est la forme, l'extériorité selon laquelle la passion se manifeste : et c'est de l'influence plus active que jamais de la civilisation sur la forme des passions que doit s'entendre le prétendu modernisme de l'amour.

La civilisation, qui est comme l'éducation des peuples, ne change nullement la nature humaine eu soi; elle donne simplement des apparences de tenue pour dissimuler ce qu'il y a de brutal et d'odieux

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dans les libres instincts de l'état sauvage. L'éducation privée ne change pas davantage le caractère de l'enfant, mais elle apprend à corriger les angles de sa nature morale. Les enfants, de même que les sauvages et en général les êtres sans éducation, font aussitôt suivre la pensée par laquelle ils désirent, de l'acte qui les satisfait. L'éducation consiste à donner à l'homme l'habitude de toujours placer entre l'idée et le fait un temps de réflexion. De là l'hypocrisie des passions partout où les mœurs sont raffinées et polies ; hypocrisie nécessaire et que i'on calomnie bien injustement. Ce sont en principe ces deux actions concordantes de l'éducation privée et de la civilisation collective qui ont fait remplacer l'amour simple, l'amour sans artifices, tel que l'inspire la nature, par ce mode de passion réfléchie, étudiée, à la connaissance et à l'exercice de laquelle on nous permettra de donner le nom de « donjuanisme », mot nouveau, malgré sa déjà vieille étymologie, dont le sens, tel que nous nous proposons de le fixer, n'apparaîtra pleinement justifié que par l'ensemble de nos démonstrations ultérieures.

Le donjuanisme est précisément la dernière manière de comprendre et de pratiquer cet amour dit moderne dont nous venons de rappeler l'exacte signification. Il constitue dans le temps présent la suprême conquête de l'art sur la nature, et on en peut facilement résumer l'évolution.

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La nature n'a jamais vu d'autre fin à la mutuelle attraction des sexes que la reproduction de l'espèce. De la sensation inhérente à l'instinct l'homme, peu à peu, a fait un sentiment. Du jour où furent définis, raisonnes, reproduits par des signes : paroles ou images, les actes et les gestes auxquels pousse l'instinct, l'individu n'aima plus seulement pour se reproduire, mais pour agrandir le champ de son bonheur. Ce que quelques rares philosophes de l'antiquité appelèrent plus tard l'amour idéal fut la transposition d'un fait d'ordre physiologique, dans le domaine des faits moraux. Actuellement que l'on ne fait plus grande distinction entre les sens et l'âme, ou, plutôt, que l'on considère l'âme comme la source de volonté qui commande et dirige l'action des sens, l'amour ne consiste guère dans le platonisme; et c'est à d'autres causes plus étendues et plus subtiles, à d'autres progrès aussi, qu'il y a lieu de rattacher sa principale forme nouvelle : le donjuanisme.

Le type de Don Juan ne figure sous aucune dénomination dans le nombre des divinités antiques, qui compte cependant à peu près tous les types humains . C'est que les mœurs assez rude3 du paganisme ne compliquèrent jamais l'amour. Vint Je christianisme

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qui, de par l'esprit de mortification qui est la base de sa morale, inventa que l'amour hors du mariage est un péché. Et aussitôt se produisit l'homme qui, se sentant porté irrésistiblement à commettre ce prétendu péché, s'insurgea contre la règle prohibitive, la bafoua, la foula aux pieds, en triompha au cœur des femmes qui s'y astreignaient et qui furent, depuis ce temps, appelées vertueuses, qualificatif dénaturé de la langue romaine, où le mot virtus signifie virilité, courage, force d'âme, plutôt que résistance aux passions. C'est donc, en premier lieu, au conflit soulevé par la morale du christianisme qu'est due l'éclosion de cette nouvelle et admirable figure de démon : Don Juan, que trois des anciens dieux : Jupiter, Eros et Protée, suffisent à peine à représenter.

Chrétien d'abord lui-même, sauf en amour, Don Juan commence à se produire à Byzance, qu'il abandonne pour la Rome des papes avant d'aller faire, en passant, quelque scandale à Séville. Au moyen âge, on le voit trouvère et vainqueur de tournois en Allemagne, en Angleterre, en France. La Renaissance le fait revenir en Italie. Ami des Médicis, il se promène à Florence quand il ne remplit pas en secret à Venise les fonctions de grand inquisiteur. C'est là qu'il a peut-être été le père de Desdémone. Il brille entre temps à la cour de François Ier ; il se bat, sous l'œil de Richelieu, contre

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l'aristocratie protestante, s'efface pendant le règne de Louis XIV, où le roi lui-même lui emprunte tous ses attributs, et atteint enfin une de ses plus belles époques entre la Régence et l'avènement des philosophes de l'Encyclopédie. Voltairien, puis révolutionnaire, tout en demeurant aristocrate, Don Juan se fait soldat de Napoléon ; les femmes sont alors si faciles qu'il s'en dégoûte et qu'il les fuit. Sous la Restauration, il devient diplomate. Frotté de romantisme vers 1830, il fait quelques confidences à Stendhal, puis boude fortement la monarchie orléaniste, acclame un instant le retour de l'Empire, et se recueille sous la troisième République pour renaître enfin philosophe au début du xxe siècle, se préoccuper de sociologie, de discussion des droits de l'individu, prônant en conséquence l'égalité des sexes et encourageant toutes les aspirations libertaires du féminisme, tandis qu'à part il réfléchit : « Quoi que fassent les femmes, je serai toujours le mâle ! »

Maintenant, ce n'est plus seulement à l'ascétisme chrétien, destructeur de l'idée de beauté, que Don Juan a déclaré la guerre ; c'est à la législation vermoulue qui prétend régler depuis des siècles, par des institutions immuables, telles que le mariage, les rapports de l'homme et de la femme. Après la religion, la loi sociale s'oppose, de la même manière, aux plus légitimes sollicitations de la loi naturelle ;

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et Don Juan, dans son constant effort vers l'absolue liberté de l'amour, s'est déclaré l'ennemi de cette loi. Qui oserait nier que les contemporains ne pratiquent pas tous, plus ou moins, le donjuanisme ? Il n'est certes donné qu'à une très petite minorité d'élus d'être des virtuoses de la séduction ; mais il y a dans chacun de nous au moins un peu des instincts et des désirs, sinon des attributs de Don Juan. L'évidence de cette règle générale suffit à démontrer combien le donjuanisme, par son artistique recherche des sensations rares, est la forme caractéristique de l'amour dans le temps présent. Au xvme siècle, on l'observe déjà à la base de toute éducation amoureuse. Depuis, l'extraordinaire progrès du luxe et du bien-être a aiguisé le désir. Les mœurs sont devenues sensuelles, non par intention d'immoralité, ainsi que le prétendent des esprits chagrins, mais, au contraire, en vertu d'une morale nouvelle. On commence à juger absurde qu'il faille, sous prétexte d'éviter le libertinage, se défendre d'une volupté dont l'excès seul est blâmable. On se lasse d'entendre prêcher, aussi bien par les néochrétiens que par les routiniers de la casuistique théologale, le mépris de la « guenille » humaine. On revient, ne serait-ce que par hygiène, au culte selon l'antique, de la forme physique. On s'applique à perfectionner les sens tout autant que le cœur et le cerveau, car ce sont les soins donnés au corps

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humain qui développent l'idée de sa beauté, idée d'où découlent non seulement la belle théorie de l'anthropomorphisme, mais tous les arts plastiques, tout le décor de la vie, tout l'idéal du réel, le seul vrai, le seul raisonnable d'entre les types d'idéals imbéciles que créèrent une métaphysique et une foi mal entendues.

Le donjuanisme contemporain se rattache donc à deux causes : le retour de l'esprit humain à l'idéal païen, tel que le comprennent les vrais artistes, et la résistance de plus en plus osée de l'individu aux lois restrictives ou trop étroitement régulatrices de la liberté d'aimer.

Ces prolégomènes établis, c'est par le caractère du héros même, du dieu de l'amour moderne, Don Juan, d'abord vu dans son type idéal, abstrait, ensuite dans ses dérivés plus concrets, qu'il convient de poursuivre notre étude.

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