DES DIFFÉRENTES NATURES D'HOMMES DEVANT L'AMOUR
|uand on examine l'état de l'homme en général vis-à-vis de l'amour, on est tenté — délaissant la philosophie pour la statistique — d'établir une classification des tempéraments et des caractères, fondée sur le degré d'aptitude de chacun à plaire, à séduire, à se faire aimer. Après le genre Don Juan, que l'on place au sommet de l'échelle, on fait venir le genre « homme-à-femmes », que l'on divise et subdivise en espèces et variétés jusqu'à l'individu à peu près incapable déplaire. D'aucuns ont poussé le souci de copier les méthodes d'ordination propres à l'histoire naturelle, jusqu'à prévoir de « faux Don Juans » et de « faux hommes-à-femmes ». Ces différentes dénominations, qui prétendent caractériser l'état séducteur de telle ou telle nature d'homme, ne doivent être admises qu'avec réserve dans un vocabulaire de psychologie appliquée aux passions. Nous ne les dédaignons pas, pour notre
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part, toutes les fois qu'il s'agit de généraliser une idée ; mais ce n'est qu'à titre conventionnel, comme moyen d'expression, et jamais dans un sens absolu, que nous y avons recours. L'étude de l'hommeà-femmes, par exemple, ne constitue pas, précisément, le sujet de notre ouvrage; seulement elle s'y implique par le fait de comparaisons obligées entre l'art des Don Juans et le simple métier de ceux qui ne le sont pas.
Au lieu d'inventer des catégories où s'énumèrent tous les types d'amants, de l'impuissant au séducteur génial, nous préférons établir, a priori, que tout mâle de tempérament défini est capable, en dehors de contingences quelconques, d'inspirer un désir ou de l'amour à telle nature de femme déterminée, et — partant de ce principe qui est la raison d'être même de l'amour universel — nous attarder à la seule observation de ce qui se passe entre les êtres de passions supérieures, persuadés que les règles — chaque fois qu'il devient juste d'en formuler — ne se déduisent que de haut.
Tout le monde admet que, pour réaliser l'amour dans sa beauté, sa poésie, sa gloire, son caractère de grandeur sinon de divinité, il faut que le couple qui aime possède la triple couronne de la beauté physique, de l'intelligence, et de l'élévation des sentiments. A défaut des deux premières qualités, la troisième au moins est indispensable ; elle est la
condition sine qua non de l'existence du parfait amour. Or, combien d'amants en sont doués, même faiblement ? Ils sont rares, ils sont l'exception. C'est ce qui nous amène à définir Don Juan : un voluptueux doublé d'un idéaliste, un païen lyrique, épris de la beauté au delà de sa forme réelle, éternellement dupe de la chimère qui consiste à vouloir trouver l'infini dans l'amour terrestre.
Certains moralistes n'ont jamais voulu voir dans Don Juan qu'un type de libertin ; c'est leur droit. Cela nous oblige à dire d'avance que, très différent du personnage espagnol, Don Juan, tel que nous l'avons étudié et tel que nous le comprenons, n'a nullement ce caractère. Le libertinage ne saurait être, en tout cas, qu'un côté accidentel de son existence. Cette divergence d'appréciations montre que c'est seulement par l'analyse de chacun de ses attributs, complétée par l'étude de ses principaux actes, que nous pouvons arriver à expliquer Don Juan. Nous venons d'en exposer le caractère. Pour achever celte première esquisse, il convient d'y ajouter deux autres définitions, l'une relative à la fonction du type, l'autre à son état.
Par état, Don Juan est l'idole des femmes, le prédestiné de leur amour, le mâle qui excite le plus leur désir. Défini quant à ses actes — ce qui est le plus essentiel — c'est l'homme doué du génie de la séduction, comme Alexandre et Napoléon le furent
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du génie de la victoire. C'est encore un artiste es passions, un « aimeur » exceptionnel, c'est-à-dire un virtuose de l'art d'aimer, selon le sens que nous attribuons plus loin à cet art ; car ces définitions diverses ne sont présentées d'abord que pour fixer les traits principaux du type idéal ; la preuve de leur justesse se fait ailleurs avec leurs développements.
Les attributs infiniment variés dont le concours forme la personnalité abstraite de Don Juan doivent être successivement étudiés à propos des actions principales du séducteur réel. Auparavant, il est nécessaire de les énumérer, de les définir sommairement, d'en montrer le parfait accord au moment de leur mise en exercice en vue du but à atteindre : conquête de l'idéal par l'amour ou simple conquête de la femme.
Au moral, Don Juan participe essentiellement de trois natures d'homme : le conquérant, l'artiste et le philosophe, ou, plus ordinairement, l'homme d'action, l'homme de goût, le penseur. Ce triple privilège constitue dans l'humanité une exception si rare qu'il est impossible de devenir Don Juan par éducation ; il faut naître tel. De sa nature de conquérant, le séducteur tient, en même temps que le secret orgueil qui pousse à vaincre, la force, le sang-froid, l'audace, au service de la plus ardente
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imagination qui soit. Son tempérament artistique, précisément issu de cette imagination, lui donne, avec le goût très pur de la beauté, un coup d'oeil savant, la faculté d'évaluer une lorme féminine selon les règles d'une esthétique impeccablement possédée et sentie. Enfin Don Juan est toujours un observateur profond, un psychologue subtil, un esprit à la fois objectif et déductif possédant le don spécial de deviner, par le seul examen de la physionomie, le caractère d'une femme.
Physiquement, le séducteur peut ne pas toujours être d'une indiscutable beauté quant au visage. Seule, son anatomie, le canon de sa forme, diraient les sculpteurs, doit au moins égaler une normale que l'on peut considérer comme le premier degré de la perfection anthropographique. Ainsi un bancal, un nain, un bossu, quel que soit d'ailleurs leur esprit, ne sauraient être séducteurs.
Couronnant ces qualités primordiales, l'attribut souverain de Don Juan est le charme : non ce banal acquit d'amabilité mondaine qui fait à tout propos et même hors de propos dire d'un homme : «Il est charmant », mais ce nous ne savons quoi de mystérieux, d'inexpliqué, cette sorte de fluide subtil et vif au moyen duquel se communique et s'excite rapidement, entre deux êtres, la sympathie.
La première source du charme, le point d'où avant tout on le voit et on le sent se dégager, c'est
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la physionomie. Chez Don Juan, la physionomie, autrement dit le visage, n'est jamais ordinaire ni indifférent au coup d'œil des passants. Ce qui d'abord le met en relief, c'est que toujours il se trouve ou au-dessus ou au-dessous des lignes convenues pour ce que la foule au goût facile dénomme le « joli garçon ». Quelles sont maintenant les conditions de charme d'un visage ? L'absolu de la beauté y est-il indispensable ? Non, mais la beauté du genre auquel appartient la physionomie. En effet, dans sa généralité, l'espèce humaine, on ne doit pas se le dissimuler, est foncièrement laide. La beauté de l'individu n'est qu'une exception. Cette beauté a-t-elle, selon certaines lois déterminées, un caractère absolu ? C'est-à-dire se l'imagine-t-on réalisable ou réalisée dans un type unique, l'Apollon du Belvédère, par exemple pour l'homme, et la Vénus de Milo pour la femme ? Oui, la beauté, comme la vérité, est un idéal de caractère général et absolu, mais à la condition expresse que l'on établisse, que l'on admette, au préalable, le principe de la différence des genres. Il faut diviser jusqu'aux types d'une même race, jusqu'à ceux d'une nation : collection la plus homogène d'individus à traits communs, en plusieurs genres. Ces distinctions une fois établies, on peut affirmer que la beauté dans chaque genre doit s'exprimer par un type unique, tous les genres ayant un droit égal à la représentation de
la beauté. C'est la classification que l'on applique aux œuvres de l'esprit humain et à celles de la création elle-même. Le beau absolu se trouve ainsi composé de la variété de ses propres formes dans chaque genre ; et comme l'idéal, comme l'infini, comme Dieu, il devient une synthèse dont il s'agit ici d'appliquer l'esthétique à la représentation de la physionomie la plus expressive possible de Don Juan.
Deux expressions, jusqu'à un certain point distinctes, composent une physionomie: la première et principale, l'expression du regard ; l'autre, celle des traits vus dans leur ensemble, quelle que soit la pose de la tête, et en dehors de toute condition particulière d'âge, de santé, d'état moral.
C'est avec le monde qu'est né l'axiome: les yeux sont la réflexion de la pensée. On devrait surtout dire qu'ils traduisent la volonté, car il est des yeux hypocrites et des regards qui expriment à dessein le contraire de la pensée. Considéré dans son état normal ou plutôt clans son expression vraie, c'est au regard plus qu'à tout autre signe que se reconnaît Don Juan. Le personnage peut avoir quelque vilain Irait. De vilains yeux ? jamais. Les yeux de Don Juan sont toujours extraordinaires ; toutes les expressions passionnelles possibles s'y trouvent renfermées. Ils respirent une intelligence vive, prompte, autant que large et profonde, et tour à tour se lais-
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sent traverser ou par les flammes de désirs multiples ou par les ombres de diverses mélancolies. Ces yeux vivent ardemment et sont vraiment le siège d'une secrète beauté morale, qui réagit sur tout le visage et le colore d'un singulier éclat. C'est d'eux que s'échappent les effluves magnétiques du charme, aussi bien d'ailleurs chez les entraîneurs de foule : apôtres, guerriers et tribuns, que chez les Don Juans. Donc, le premier des attributs généraux caractéristiques de la physionomie d'un séducteur et, plus généralement, de tout être né pour la conquête des âmes, c'est la beauté remarquable des yeux d'où naissent toutes les qualités possibles du regard : force, acuité, ubiquité, profondeur. Don Juan possède à la fois des yeux d'aigle et de lynx, c'est-à-dire des yeux qui savent tout voir, tout scruter, auxquels rien n'échappe où qu'ils se portent.
Il n'est pas inutile de signaler à quel détail de loi anatomique sont généralement dues la beauté d'un œil et la puissance de sa vue. Ce n'est pas, ainsi qu'on le croit habituellement, à la couleur plus ou moins vive do la prunelle et à son mouvement. La beauté de l'œil dépend de la pureté de forme de l'orbite ; et c'est principalement la structure de l'arcade sourcilière qui donne du caractère au regard. L'observation est facile à vérifier.
Il est plus difficile, sinon impossible, de détermi-
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ner quelle sorte de traits accompagnent les yeux de Don Juan. Nous avons déjà dit que ces traits peuvent ne pas être d'une régularité irréprochable. Cependant ils offrent presque toujours quelque chose de hiératique et de sculptural, signe le plus certain de l'énergie raisonnée de l'âme. S'ils sont tourmentés, d'une originalité trop vive, ils indiquent la prééminence de l'imagination et des goûts artistiques. Les fronts de Don Juan se recommandent en général par une ampleur poétique, qui provient, dans le sens de la largeur, d'une séparation accentuée des lobes du cerveau. En dehors des orages de la passion, une grande douceur s'en dégage. Les nez sont fins, plus césariens que bourboniens. Les bouches sinueuses et toujours spirituelles ne cessent de souligner l'expression du regard par la nuance de leurs plis. Quant aux mentons, qu'ils se présentent carrés ou dans la forme ovale, ils sont toujours autoritaires, en harmonie avec le front. Il serait oiseux d'indiquer quel teint : le brun, le châtain ou le blond, convient le mieux à de tels visages. La qualité du teint est particulièrement propre à la beauté de la femme ; chez l'homme, c'est chose indifférente ou très secondaire. Par contre, nous insistons sur ce fait qu'au charme de la physionomie, tel que nous venons de le décrire, Don Juan joint invariablement celui moins apparent, mais tout aussi sûr et admirablement deviné par les femmes,
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d'une musculature éminemment élégante, de proportions parfaitement harmoniques qui donnent à tous ses mouvements, à ses attitudes, à ses moindres gestes, la souplesse, la précision, la grâce et jusqu'à la noblesse. Pas plus qu'un homme contrefait, un homme chétif ne peut être Don Juan. Bien que sous des vêtements ajustés s'accuse suffisamment pour un connaisseur la perfection d'une forme, il y a lieu de signaler, en dehors de la démarche qui est à elle seule toute une révélation, quelle partie du corps donne à découvert l'indice d'une belle forme. Cette partie, c'est le cou. Les Don Juans l'ont fin au-dessous du menton, pour donner de la grâce au port de la tête, mais puissant à la base et fortement lié à des épaules plutôt larges, jamais étroites ni voûtées. C'est à l'harmonie de leurs muscles, toujours doués d'une nervosité souple, que les Don Juans doivent la supériorité de leur action physique en amour. Les femmes les plus chastes ne s'y trompent pas. Bien rarement se laissent-elles séduire par des hommes mollement musclés ou trop gras.
De même que des comédiens et quelques valets de bon lieu se font des têtes de César, quantité d'hommes possèdent le masque, la grimace, plutôt, de Don Juan ; bien peu en ont la véritable physionomie. D'où cette erreur vulgairement propre aux esprits superficiels : qu'à un beau visage ne corres-
pond pas habituellement une âme de même valeur. Il y a, au contraire, accord parfait entre la physionomie de tout homme supérieur, de tout artiste, et son âme. Seulement, il n'appartient qu'aux observateurs les plus sagaces de suivre, de façon continue, la succession des nuances de sentiments accusées par les dehors d'un être qu'agite la passion ou une idée haute.
En dépit de l'attachante mobilité de ses traits, de leur animation, Don Juan, quelque curiosité qu'il excite, ne se laisse jamais deviner et donne plutôt le change sur les mouvements de son cœur. Misanthrope par fierté, peu sociable bien que charitable et' compatissant, éprouvant comme tous les grands originaux le besoin de l'isolement et de l'indépendance, ayant la crainte des confidents aussi bien que le mépris des épanchements si chers aux faibles, il est impénétrable. Souvent ses plus fortes émotions n'ont même pas pour témoins les femmes qui les lui donnent. C'est pour elles, surtout, qu'il reste l'éternelle énigme aussi décevante que tentante dont leur amour cherche et cherchera toujours en vain la solution. C'est là encore un des traits de caractère qui le font le plus différer de l'homme-à-femmes. Celui-ci, partout où il va, est accompagné d'une réputation plus ou moins justifiée de séducteur professionnel, d'homme à bonnes fortunes. Aux yeux du commun, Don Juan ne se révèle jamais séduc-
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teur. Le mystère, le silence, le recueillement, la pudeur d'âme, sont la loi suprême de sa vie amoureuse. D'ailleurs, voluptueux mais non sentimental, doué de plus d'imagination que de sensibilité vraie, il se drape systématiquement des voiles du rêve, il semble n'être amant que de la poésie la plus éthérée. C'est là son hypocrisie principale, la clé de son jeu plus redoutable par son secret que par son habileté propre ; et ce contraste entre ce que paraît être Don Juan et ce qu'il est en réalité provient non d'une dissemblance fortuite entre son visage et son caractère, mais d'une antinomie consciente entre sa physionomie et son tempérament.
Chez l'homme, le tempérament est la base du caractère. On pourrait presque confondre les deux termes, s'il n'était indispensable de distinguer, en biologie, les phénomènes organiques patents de ceux qui échappent à nos sens. Il importe de détailler tout ce qui chez Don Juan relève du tempérament. La perfection des organes, la subtilité et la sûreté d'épreuve des cinq sens ordinaires sont au nombre de ses qualités exceptionnelles. Rien de plus naturel. Le plaisir d'amour est le seul qui participe des cinq sens à la fois ; ceux-ci doivent donc être d'une extrême délicatesse chez l'amant.
On trouvera étudiée ailleurs l'action amoureuse de chacun des cinq sens. Disons, en attendant, que c'est à la surabondance d'énergie de leur centre
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commun, qui tend aussi bien à absorber d'autres énergies qu'à se répandre elle-même, que sont dus les désirs violents, orageux, passionnés en un mot, du séducteur. La constitution de celui-ci est remarquable par son relatif défaut de lymphe, par sa dose très mesurée de bile, par la prédominance du sang artériel, enfin par le parfait équilibre des forces nerveuses. Faisons remarquer complémentairement que, grâce aux qualités de son tempérament, la jeunesse de ses sens est d'une longévité prodigieuse, autre raison physique de son pouvoir. Mais le plus extraordinaire, c'est que, par une sorte de renversement des lois les plus normales de la physiologie, chez Don Juan le caractère domine le tempérament. Dans son organisme, le système nerveux commande pour ainsi dire à la circulation du sang, ce qui dans l'ordre moral se traduit par ce fait que le séducteur maître de l'amour n'en est jamais l'esclave. C'est la condition même de sa nature de ne pas subir l'ascendant des femmes, puisqu'il leur impose le sien. Cependant, cet ascendant est infaillible sur les hommes passionnés. Pour usurper sur le sexe un empire de despote, il faut donc que Don Juan sache ou puisse être froid quand il veut, et, quelque excitant que soit le charme de la femme, maîtriser le désir qu'elle fait naître, ou plutôt en régler l'allure comme le mouvement d'une machine. En cela consiste la démarcation profonde qui sépare
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Don Juan de tous les autres types d'amants, ou, mieux, qui consacre l'infériorité de ceux-ci vis-à-vis de celui-là. C'est ce qui explique encore comment la jalousie est bannie de son empire. Le séducteur ignore la jalousie comme les grands hommes de guerre ignorent la peur.
C'est aussi à son tempérament, plus qu'à son caractère, que Don Juan doit de posséder les menus attributs, aussi bien que les pires défauts, de la femme coquette. La coquetterie de Don Juan est sobre, mais savante, calculée, exprimée plus par ses bonnes manières et son savoir-vivre que par sa tenue et son vêtement. Le séducteur n'a pas besoin de rechercher l'élégance ; il la possède naturellement et la fait valoir sans effort. Qu'un homme ordinaire s'habille à la dernière mode, il n'a jamais l'air que d'un mannequin ; tandis que, sous une mise de bohème, Don Juan n'en attire pas moins l'attention des amoureuses. Aucun déguisement ne le rend ridicule. C'est que ce n'est pas l'habit qui est fait pour lui, mais bien lui-même pour porter l'habit ; il y a toujours des plis qui le trahissent sous n'importe quelle étoffe. Quant au visage, rien ne saurait en intercepter la lumière qui s'insinue au plus profond des cœurs féminins.
Au reste, l'irréprochabilité de la tenue est une qualité élémentaire qui ne compte pour rien si la politesse et le tact ne marchent de pair avec elle.
On ne peut pas plus supposer un Don Juan grossier qu'un Don Juan malpropre. Gela signifie-t-il, dès lors, que l'état d'homme du monde doive fatalement s'approprier à toute nature de séducteur ? Oui, à la condition de ne pas admettre comme réciproque qu'il importe, pour être Don Juan, d'appartenir à la classe des dandies,des hommes de sport, de club, ou toute autre catégorie d'épaleurs généralement imbéciles. Il ne faut pas oublier qu'à de rares exceptions près tout sportsman est le contraire d'un artiste.
En général, la destinée d'un individu dépend principalement de son caractère ; la preuve en est dans la fatalité des vocations. Chacun ne choisit-il pas, à moins d'empêchements exceptionnels, la profession qu'il sent le mieux convenir à ses goûts ? Don Juan plus que personne est soumis à cette loi. Voué au culte de l'art, de la beauté, et subséquemment au culte de l'amour, le séducteur, quand il ne se fait pas artiste dans le sens technique du mot : peintre, sculpteur, musicien, littérateur, n'embrasse que des carrières où la recherche des sensations élevées que procurent le goût, l'aspect et la possession du beau, lui soit facile. Ainsi, non seulement on ne verrait pas bien Don Juan courtaud de boutique ou commis-voyagour, mais on peut de plus affirmer que toute profession qui touche au commerce, aux échanges, aux affaires, à l'argent, est
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incompatible avec la vie donjuanesque. Les commerçants de toute sorte sont parmi les bourgeois bourgeoisants ceux qui paient au minotaure le tribut le plus considérable. Il ne faut pas les enplaindre. Rarement un commerçant a l'âme haute. Nombre d'entre eux, s'ils osaient, vendraient leur femme aussi bien que les produits de leur maison. Les hautes professions libérales: la diplomatie, la magistrature, la politique, la médecine, voilà ce qui convient à Don Juan.
Quant à la science pure, elle est le domaine négatif de l'amour. Les savants proprement dits sont, vis-à-vis des femmes, naïfs, indifférents ou trop réalistes. Il n'y a pas à se préoccuper d'eux ici. Certaines réserves sont cependant à faire au sujet de ces généralisations. Nous y reviendrons en entrant dans le vif de la carrière même de Don Juan. Mais une dernière règle générale, qu'il ne faut pas omettre de poser, c'est que, quel que soit son état, Don Juan n'est jamais un homme médiocre. On ne saurait l'imaginer dominé parle terre à terre d'aucune servitude. Une grande ambition — que la chance peut ne pas toujours servir et que corrige sagement une heureuse philosophie — marche de pair, dans son esprit, avec l'aspiration tout intime vers l'idéal. Si, dans l'ordre des appétences morales, le goût pour la poésie ou la philosophie est le plus noble que puisse connaître l'esprit humain, le premier
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d'entre les goûts physiques est certainement celui de l'amour. Infiniment plus rare qu'on ne le croit chez les natures ordinaires, ce goût est, au contraire, d'une intensité exceptionnelle chez les natures supérieures. Presque tous les génies ont été de grands, de puissants aimeurs. On en doit conclure que si Don Juan n'atteint pas parfois à la renommée des grands hommes, il en possède toujours l'étoffe. Pour si secrète qu'elle demeure, sa royauté ne s'en exerce pas moins, par l'effet d'une destinée peutêtre plus enviable que celle des seuls amants de la gloire, dont la postérité se plaît à retenir les noms.
Le caractère et les attributs de Don Juan définis dans leur abstraction, il reste à esquisser les quelques figures qui dérivent du type idéal. Entre celui-ci et celles-là nous avons déjà signalé certaines dilîérences. C'est encore au moyen de comparaisons descendantes, mieux que par des définitions trop tranchées, qu'il faut faire ressortir les physionomies de l'homme-à-femmes,du pseudo-Don Juan, du faux homme-à-femmes et de quelques autres vagues types d'amants, jusqu'au bas de l'échelle où pullulent les Georges Dandins, les Sganarelles, les Jocrisses et autres mufles innommés.
Faisons observer, au préalable, qu'il vaut mieux classer les amants d'après leur désir de plaire que d'après leur capacité. Les œuvres de séduction sont
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trop variées et trop complexes pour que l'aptitude à séduire se puisse estimer en degrés. Il est plus rationnel de mesurer la force que représente la passion et d'en rechercher au besoin la dynamie. La loi générale est que tout individu, beau ou laid, intelligent ou bête, capable de plaire ou non, désire se faire aimer. Ce qu'il importe d'étudier, ce sout les résultats de ce désir, selon sa force et les circonstances dans lesquelles il agit.
Gomme Don Juan, l'homme-à-femmes est un prédestiné, mais qui fait du plaisir, et non de l'art, sa préoccupation principale. La différence entre les deux n'est pas dans le pouvoir de séduire, mais bien dans l'acte même de la séduction, dans son caractère, et surtout dans la conduite à l'égard des femmes. Alors que la délicatesse supérieure de leur goût interdit aux Don Juans la poursuite des femmes sans esprit, des femmes tarées et des femmes viles, tout est bon au simple homme-à-femmes qui, plus près de l'animal, veut le nombre avant la qualité. Ce qui caractérise l'homme-à-femmes et ce qui le sépare en même temps de Don Juan, c'est l'infériorité de ses aspirations et son défaut d'idéal. Chez lui, le désir ne se transporte pas dans les hauteurs de l'imagination, il se traîne dans le sang. L'action amoureuse de ce voluptueux sans pensée est certes ardente, mais vulgaire, point raffinée ; c'est d'ailleurs celle, il faut bien l'avouer, qui
convient à la majorité des amantes, car l'hommeà-femmes vit exclusivement dans la société de l'autre sexe ; il se complaît aux niaiseries qui occupent le plus habituellement l'esprit des belles, il excelle à parler chiffons et à cuisiner des potins.
Les passions de Don Juan sont aussi rares que les chefs-d'œuvre en toute matière d'art. Eprouvées à fleur de peau, les passades de l'homme-à-femmes ne se comptent pas. Tout en ambitionnant de posséder le cœur des femmes, Don Juan ne vit pas pour elles ; son but est supérieur à l'amour même. L'homme-à-femmes reste sensuel sans poésie ; il n'ennoblit jamais l'œuvre de chair à laquelle il s'adonne comme l'ivrogne à la bouteille. En un mot, il possède le tempérament de Don Juan, sans le caractère.
Il n'existe guère d'entités précises qui correspondent aux dénominations couramment adoptées de « pseudo-Don Juan » et de « faux hommeà-femmes ». Pour délimiter à peu près l'individu dans chacune de ces variétés d'amants inférieurs, il faut procéder par élimination, c'est-à-dire indiquer d'entre les qualités du séducteur celles qui manquent aux sous-types désignés. Ainsi doit-on dire du faux Don Juan qu'il est doué de certains attributs du vrai, entre autres de sa beauté, sans en avoir l'âme. La plupart des séducteurs ordinaires, surtout ceux que le monde affiche pour tels, sont
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de faux Don Juana. Parmi eux doivent être rangés tous ces hommes qui, comme les artistes sans talent, empruntent à une tenue excentrique l'originalité dont manque leur esprit, et qu'on appelle dans les groupes de précieuses : « le beau, le séduisant, l'aimable Monsieur Un Tel ! » tandis que la beauté des vraies têtes de Don Juan demeure incomprise. Le faux Don Juan est toujours un sot, dépourvu de ce charme moral qui assure à la séduction sa profondeur et sa durée. Les femmes s'en détachent, s'en dégoûtent même, aussi vite qu'elles s'en éprennent. Elles en reçoivent des coups de soleil, jamais le coup de foudre. Privé de sens artistique comme de tempérament, faible, sans entregent — ce par quoi il se place au-dessous de l'homme-à-femmes — le faux Don Juan n'a point souci de la forme qui donne la volupté. Il est sans goût, sans flair. La trahison des femmes le confond, car il croit à l'empire de sa beauté, et n'aperçoit pas le désaccord qui existe entre celle-ci et le reste de sa médiocre nature.
Il existe une dernière catégorie d'amoureux singuliers qui se croient séducteurs, qui, du moins, affichent le plus ouvertement qu'ils peuvent leur prétention de l'être, et proclament bien haut, partout où s'exhibe leur fanfaronne naïveté, qu'ils sont, en amour, de grands scélérats. Ces gascons du donjuanisme, qui se réputent eux-mêmes si compromet-
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tants pour les femmes, ne sont amants, en fin de compte, que de leur cuisinière; mais leur maîtresse fût-elle, par hasard, impératrice, ils n'en useraient pas mieux que d'une maritorne. C'est à ceux-là que s'applique le long qualificatif de faux hommeà-femmes.
Autrement intéressants sont les quelques rares hommes qui, absolument disgraciés de la nature, n'en sont pas moins doués de tout le moral de Don Juan. Conscients de leur infériorité, sans illusions sur eux-mêmes, ils renoncent généralement à l'amour, qui n'est pour eux qu'un motif de souffrance. Ils aiment quelquefois cependant, mais sans espoir de retour, et leur passion prend aussitôt le caractère de la tragédie. Les drames qu'ils se créent sont encore plus humains que ceux où Don Juan brise, par excès d'idéal, de faibles existences de femmes. Userait injuste de passer sous silence cette élite de cœurs méconnus qui vivent de l'espoir d'être un jour compris par quelque femme supérieure, et à qui cette chance, parfois réalisée, procure des joies peut-être plus hautes que celles dévolues au donjuanisme vainqueur.
Dans cette revue des différentes conditions de l'homme moderne vis-à-vis de l'amour, il n*est pas besoin de noms nouveaux pour désigner les indifférents et les impuissants, en un mot les êtres sans passion. Bornons-nous à distinguer dans cette foule
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ceux qui sont amorphes par sagesse, de ceux qui le sont naturellement. Les premiers ont dans leur vie d'autres préoccupations que celle d'être aimé, mais l'amour va quelquefois à eux sans qu'ils le cherchent. Leur réserve même n'est point sans attrait pour les femmes. Il est inutile de parler des autres, dont le désir s'éveille tard, meurt tôt, et se tient, toute leur vie, dans les limites de l'instinct. Aussi incapables de penser que de sentir, ceux-là ne souffrent même pas. Ni l'amour, ni l'art, ni la science, ne sont faits pour eux. Ils existent en tant que multitude, mais pas comme individus.