‹ Essai sur le droit public d'AthènesChapitre 8 sur 35 · SES ATTRIBUTIONS · texte numérisé non relu

SES ATTRIBUTIONS

Cest à Selon que remonte la première pensée, la première organisation du Sénat. Loin den restreindre les privilèges et d'en diminuer l'importance, les conquêtes postérieures de la démocratie ne firent que mieux ressortir l'utilité, la nécessité même de ce rouage, sans lequel la constitution athénienne n'aurait pu se mettre en mouvement et marcher même quelques années.

L'antiquité n'a jamais connu le système représentatif, ou du moins n'a jamais su l'appliquer au gouvernement intérieur de l'Etat. Les différentes fédérations qui se sont succédé en Grèce, depuis les anciennes arophictyonies jusqu'à la ligne achéenne, la dernière de toutes et la mieux organisée, eurent chacune leur congrès ou diète, oii les différentes villes se faisaient représenter chacune par. un ou plusieurs députés. 11 peut paraître étrange, au

premier abord, qne Ton n'ait jamais eu Tidée d'expériiDenter, dans l'enceinte même de la cité, un procédé que l'on employait avec succès, depuis une époque très-reculée , pour rattacher l'une à l'autre les villes grecques par un lien religieux ou politique, et pour les réunir dans une action commune;

Ce qui commence ici par surprendre s'explique aisément, quand on y regarde de plus près. Pour les Grecs, qu'on ne l'oublie pas, Tidée d^Etat et l'idée de cité se sont toujours confondues. Parmi ces petits Etats indépendants qui se comptaient par centaines et qui se partageaient la Grèce proprement dite et les îles de l'Archipel , qui occupaient une étroite bande de terrain sur tous les rivages de l'Euxin, de la Propontide et de ses détroits, de la mer Egée, de la mer Tyrrhénienne et de l'Adriatique, de beaucoup le plus grand nombre ne se composaient que de la ville même et d'une banlieue de quelques myriamètres carrés; seules, quelques cités hors ligne, comme Sparte dans le Péloponèse, Athènes dans la Grèce centrale, avaient réussi à s'assurer la possession exclusive d'un territoire grand comme un de nos départements, et avaient réduit au rang de simples bourgades toutes les communes, jadis autonomes, comprises dans ce rayon. En Laconie, Amyclées ou Gythion; en Attique, Eleusis ou Rhamnunte n'étaient plus des villes, dans le vrai sens du mot, mais de simples dépendances, et, si l'on peut ainsi parler, des faubourgs à distance. Que l'on eût ses propriétés et sa maison patrimoniale, son domicile ordinaire à Gythion ou à Eleusis, ce n'en était pas moins de Sparte ou d'Athènes que l'on était citoyen. Entre ceux qui demeuraient à cinq minutes et ceux qui demeuraient à cinq ou six heures de l'Agora, la loi ne faisait aucune différence; il arrivait sans

doute que ces derniers venaient à rassemblée bien moins souvent, bien moins régulièrement que les autres ; mais c'était leur affaire, et le législateur ne se croyait pas obligé d'entrer dans ces détails ; il ne s'inquiétait point de ménager les jambes ou d'épargner le temps des citoyens. La difficulté se présentait d'ailleurs si rarement, que le droit public de la Grèce avait pu négliger d'en tenir compte. Presque partout , la voix et la trompette du héraut pouvaient porter assez loin pour parvenir aux oreilles de tout ce que la ville comptait de citoyens , qu'ils fussent occupés dans l'enceinte des murailles ou dispersés dans les campagnes voisines et sur les coteaux d'alentour. Dans de pareilles conditions, il était naturel que tous les égaux (opioi), comme on disait à Sparte, tinssent à exercer de la même manière et au même titre leur part de souveraineté collective. Or, l'égalité n'aurait-elle pas souffert, si les uns avaient osé en personne de leur droit après avoir assisté à un débat contradictoire et y être intervenus à l'occasion, tandis que tous les autres , privés de tous ces moyens de s'éclairer, n'auraient manifesté leur volonté que par l'organe de mandataires ? Du moment où les citoyens des républiques anciennes pouvaient aisément , dans le plus grand nombre des cas , supprimer les intermédiaires , on comprend qu'ils s'en soient volontiers dispensés, et que la pensée d'y recourir ne leur soit même pas venue à l'esprit.

Il n'est point, en effet, de système électoral , quelque ingénieusement combiné qu'il puisse être , qui réussisse à représenter, avec une parfaite exactitude , la volonté générale. L'élu d'un groupe d'individus ne doit le plus souvent son mandat qu'à une majorité, qui peut n'être numériquement supérieure à la minorité que d'un très-petit nombre de voix, parfois d'une ou deux seulement. Du jour où s'est

faite la désignation^ et où le groupe s'est résumé en un individu chargé de porter la parole et de voter pour lui , la minorité, quelque chiffre qu'elle ait atteint, quelle que soit la valeur personnelle des hommes qui la composent , se trouve complètement annulée; elle peut même, dans un certain sens, être réputée n'avoir jamais existé, puisque le résultat définitif ne tient d'elle aucun compte. Il en est tout autrement là où la minorité a sa place marquée dans l'assemblée qui discute et qui règle les grands intérêts du pays ; alors les avis ne se comptent plus seulement , mais ils se pèsent ; alors un mérite éminent , une éloquence persuasive, l'autorité morale qui s'attache aux paroles d'un honnête homme, peuvent avoir une influence décisive sur Tissue de la délibération.

Voici encore une autre cause d'inexactitude , un autre essentiel et inévitable défaut du système représentatif. Admettons qu'au moment où les députés viennent d'être désignés , ils représentent fidèlement , sinon l'opinion du pays tout entier, au moins celle de la majorité ; le mandat qui leur est confié a nécessairement une certaine durée. Or, avant que ce mandat soit empiré, l'état et les dispositions de l'opinion publique peuvent, de manière ou d'autre, se modifier plus ou moins profondément. Un changement analogue s'opérera-t-il dans le même temps et avec la même rapidité au sein d'une assemblée qui aura déjà peutêtre des partis pris et des engagements publics, qui, par ses votes, par quelque solennelle déclaration de principes^ se sera enrôlée sous telle ou (elle bannière, compromise dans telle ou telle politique? Une assemblée, si on la considère comme une personne morale dont les membres sont solidaires les uns des autres, a son honneur à garder; il est tel sénat, tel parlement que l'histoire admire et loue pour

sa coDslance, pour sa courageuse fidélité à ses principes; tel autre qu'elle flétrit pour sa légèreté , pour le scandale de ses promptes variations^ et des démentis qu'en peu de temps il s'est infligés à lui-même. La multitude n'a point la même responsabilité , les mêmes convenances ne l'enchaînent point; il n'y a qu'un droit que lui refuse la consci^ice humaine : c'est celui de violer ta justice au détriment d'un individu quelconque ou d'un peuple voisin ; pourvu qu'elle s'arrête devant cette barrière , n'est-elle pas maîtresse de comprendre , à sa manière et comme il lui plaît , ses intérêts et son bonheur? Comme un individu, un peuple est malheureux quand il ne lui est pas donné de réaliser ou de croire qu'il va réaliser l'idée qu'il se fait du bonheur. Cette conception, toute relative, change suivant les races, les lieux et les climats; elle peut, chez une même nation, varier très-rapidement , par l'effet d'un de ces grands événements qui remuent en quelques jours une nation jusque dans ses couches les plus profondes, qui transforment l'opinion, qui éveillent soudain toutes les forces endormies, et qui donnent une voix à des désirs qui s'ignoraient euxmêmes, à des instincts jusqu'alors inavoués. Quelle que soit son origine , une assemblée , nous avons dit pour quels motifs , résistera plus longtemps à cette action rénovatrice ; à tort ou à raison , elle persistera plus longtemps que le gros de la nation dans les convictions , dans la tendance qui prédominaient au moment où elle a été élue. Les exemples abondent, dans l'histoire de nos révolutions, de parlements qui se sont trouvés , à un certain moment de leur durée , tantôt en avant , tantôt en arrière du pays , cherchant ici à précipiter son mouvement, là, au contraire , luttant pour le ralentir et l'enrayer. D'une manière ou d'une autre, il y a ainsi désaccord entre le pays et

ceux qu'il a choisis pour mandataires ; alors ^ tout en contiouaut à porter le nom de représentants , ce que représentent les députés y c'est l'opinion de l'année ou des années précédentes ; ce n'est pas celle du jour et de l'heure même ; co n'est pas le présent , c'est le passé ; ce n'est pas le pays vivant , le pays actuel y mais une phase déjà terminée j une période déjà close de la vie nationale.

Que l'on ne se méprenne pas sur notre pensée : nous ne nous proposons certes point , par ces observations y de déprécier le système représentatif. Il a d'abord un incontestable mérite : c'est que l'on ne saurait se passer de lui ; c'est que , pour nos Etats modernes , qui embrassent une si vaste étendue de terrain , un nombre plus ou moins grand de villages et de cités ^ on n'a pas encore découvert et on ne découvrira jamais d'autre combinaison qui permette à un peuple de se gouverner lui-même , ou , tout au moins , de diriger et de contrôler son gouvernement. Si y d'ailleurs^ ce système , dans toutes ses variétés ^ ne donne jamais qu'une approximation , cette approximation se trouve^ dans la plupart des cas^ suffisamment exacte. Aucune des tentatives faites ou à faire ne saurait échapper aux inconvénients que nous avons signalés y et qui sont inhérents à la nature même de cette volonté humaine qu'il s'agit de représenter ; mais y tout réels qu'ils soient ^ ces inconvénients seront le plus souvent , dans la pratique y moins sensibles que n'aurait pu le faire craindre la théorie. Ils pourrons encore, presque toujours, être singulièrement atténués par le bon sens public, par le tact et l'instinctive dextérité d'un peuple qui n'en est plus à faire son éducation politique. On ne voit donc pas comment nos sociétés modernes pourraient renoncer aux institutions représentatives, ou les remplacer avec avantage par quelque

autre mécanisme non encore inventé ; mais il n'en demeure pas moins certain que toutes ces institutions reposent sur une véritable fiction , sur l'hypothèse d'une parfaite et constante concordance entre les opinions des mandataires et celles des mandants , entre le parlement et le pays. Pourquoi les citoyens des républiques grecques auraient-ils été adopter cette convention , quand aucune nécessité pressante ne leur en suggérait la pensée? A Rome 9 quand la cité s'élargit au point de comprendre d'abord toute la population de l'Italie, puis, bientôt après, celle des provinces voisines , il eût bien fallu trouver ou tout au moins chercher un moyen d'assurer la jouissance de leurs droits politiques à ces citoyens qui se comptaient par cent mille, et que séparaient du Forum et des Comices bien des journées de marche, des fleuves , des montagnes et des mers. Âurait-on résolu le problème de la même manière et dans le même sens que nous? 11 nous est permis de le croire ; mais , sur ce point , nous en sommes réduits aux conjectures : avant même que la question eût été posée dans l'opinion et publiquement discutée , le fer l'avait déjà tranchée. Les Césars tirèrent Rome d'embarras : ces pouvoirs que le peuple ne pouvait plus exercer directement, ils les concentrèrent entre leurs mains et les prirent tout entiers pour eux. Ils personnifiaient en eux le peuple, afQrmèrent-ils ; on les crut sur. parole , et ce fut à ce titre que leur volonté devint , pendant plusieurs siècles , l'unique source du droit et la créatrice de la loi.

La difficulté que Rome aurait bien été forcée, sans l'intervention des Césars , d'aborder un jour ou l'autre, Athènes ne la soupçonna jamais ; quand la conquête macédonienne mit brusquement fin à l'existence indépendante et à la vie politique de la cité , celle-ci n'éprouvait pas plus de

peine qu'au temps de Périclès à réanir sur la place publique le peuple tout entier ^ à recueillir le suffrage de tous ceux auxquels il plaisait de s'intéresser aux affaires de l'Etat. Ce n'est pas par excès ^ mais par manque de citoyens, par disette d'hommes j ainsi que le dit énergiquement Âristote à propos de Sparte , que périssent les républiques grecques. Athènes , malgré la sévérité de ses lois sur la naturalisation , était moins rigoureusement fermée que Sparte et que bien d'autres villes aux étrangers domiciliés, à des compagnons de gloire et d'infortune comme les Platéens, aux enfants naturels^ aux esclaves qui s'étaient conduits en citoyens sur le champ de bataille. Il y avait plus de chances pour que 1^ chiffre de la population s'élevât, ou. du moins, pour qu'il ne s'abaissât pas, à Athènes qu'à Sparte. Autant qu'on peut en juger en l'absence de ces renseignements statistiques, dont l'antiquité ne semble pas avoir soupçonné l'importance et l'intérêt , les familles devaient être plus nombreuses à Athènes qu'à Sparte. A Athènes, la fortune publique était plus également répartie ; la vie était plus laborieuse, plus utilement occupée, plus saine ; les mœurs étaient plus honnêtes et plus douces, les liens de famille plus respectés. Dans de telles conditions , selon toute vraisemblance, les unions étaient plus fécondes. Des enfants qui venaient au monde, un plus grand nombre' survivaient aux premières difficultés de l'enfance et atteignaient la maturité. Athènes n'était pas, comme Sparte, dédaigneuse et cruelle pour les faibles ; elle comprenait que l'homme n'est pas tout entier dans l'énergie musculaire, et qu'on peut bien servir son pays sans être un athlète ; aussi laissait-elle un plus libre cours aux sentiments naturels , aux compassions et aux tendresses maternelles. Ajoutons que, depuis la fin du cinquième siècle.

Athènes n'eut pas beaacoup à souffrir de la guerre : alliée tantôt de Thèbes^ tantôt de Sparte , elle ne joua dans cette grande lutte qu'un rôle secondaire et n'y engagea jamais qu'une faible partie de ses forces. Athènes avait d'ailleurs déjà commencé à faire un fréquent emploi des troupes mercenaires et à épargner outre mesure le sang de ses propres citoyens. Dans le long combat qu'elle soutint contre la Macédoine, elle n'éprouva pas de désastres qui pussent se comparer à ceux de la guerre du Péloponèse ; seule , la journée fatale de Chéronée lui fit éprouver des pertes que quinze années de paix suffirent à réparer. Ainsi s'explique un fait qui peut, au premier abord, paraître surprenant : Athènes , à ce qu'il semble, possédait plus de citoyens au temps de Démosthènes qu'au temps de Périclès, à l'heure de la décadence que pendant les beaux jours de sa jeunesse et de sa virilité. On a là-dessus peu de données précises ; mais un renseignement qu'avait recueilli Philochore, et qui paraît avoir été emprunté à des sources officielles, nous apprend qu'en 445 il n'y avait à Athènes qu'environ quinze mille citoyens qui pussent justifier de leur titre ; près de cinq mille personnes , qui avaient usurpé le droit de bourgeoisie, furent, à l'occasion d'une distribution de blé, impitoyablement rayées de la liste (i). Il résulterait, au contraire, de divers témoignages, que , pendant le cours de la lutte contre Philippe et au moment où se termina la guerre lamiaque, il y

(1) PhQochoros, ap. Schol. Àrlstoph.,ad Vespa8.,1i^. Plutarcfa., PericleSy 37.D*après l'évaluation que donne Thucydide des forces militaires d'Athènes au commencement de la guerre du Péloponèse , le chiffre de la population se serait élevé de quatre à cinq mille âmes dans les dernières années de Tadministration de Péridès et de la grande prospérité maritime d* Athènes ; mais les désastres qui suivirent durent bientôt la diminuer de nouveau.

avait de vingt mille à vingt et un mille citoyens (1): — Mais dans ce total étaient compris une foule de citoyens établis comme klérouques en Eubée ^ à Lemnos, à Imbros, à Samos ^ ou retenus par lears affaires dans les ports du Ponl-Euxin, de la mer Egée et de l'Adriatique. Parmi ceux même qui se trouvaient dans TÂttique^ il en était beaucoup que les travaux des champs ou les exigences d'un commerce de détail retenaient dans les plaines d'Eleusis ou de Marathon , dans les ravins du Parnès ^ ou dans les petits ports de la côte. C'est des temps de paix que nous parlons ici ; à plus forte raison ^ quand la république était engagée dans quelque grande guerre^ beaucoup d'Athéniens , envoyés en expédition ou chargés de la garde des forteresses, ne pouvaient s'empêcher de manquer à l'appel. Tenez compte encore des abstentions , toujours plus ou moins nombreuses, qui s'expliquent par le scepticisme politique, par l'indifférence et l'apathie de certains caractères , et vous comprendrez que , pendant la guerre du Péloponèse , l'assemblée , même quand il s'agissait des plus importantes délibérations, n'ait jamais réuni cinq mille votants (2). Quand il n'y avait à l'ordre du jour, comme nous dirions maintenant ^ que des objets sans conséquence, il devait arriver souvent que les Prytanes n'eussent autour d'eux, sur le Pnyx, qu'un bu deux milliers, parfois môme que quelques centaines de citoyens. Il y avait telle mesure exceptionnelle, comme Y ostracisme j où étaient intéressés l'honneur et la liberté d'un citoyen ; or , la loi

(1) Démoslh., C. Arisiogit., I, 51. Vitœ X orat.y Lycurgus, 34. Platarch., Phoklon^ S8. Diodor., XVIII, 18. Voir, sur ces variations du chiffre de la population et sur les différentes indications que randquité nous a laissées à ce sujet, Bceckh, Staafsaushaltung der Athener^ \, 7.

(2) Thuc, VIII, 72.

voulait qu'en pareille matière rien ne pût être résola à la légère^ et que la décision prise représentât, dune manière incontestable, l'opinion de la majorité. Elle avait cru pourtant devoir se contenter d'exiger un minimum de six mille suffrages exprimés ; demander un plus grand nombre de votants, c'aurait été s'exposer à ne jamais les réunir. Bœckh, qui a si longtemps et si bien étudié Athènes, croit qu'à aucune époque, même en pleine paix, aucune assemblée , quelle que fût la nature du sujet soumis à ses délibérations , ne compta dans ses rangs huit mille citoyens (1).

Ce chiffre même eût-il été parfois atteint, les Athéniens auraient encore pu, à la rigueur, suivre à peu près la discussion, et manifester* leur opinion en levant la main ou en refusant aux décrets proposés cette marque d'approbation. On aurait eu sans doute à craindre un certain encombrement, beaucoup de bruit , de confusion et de désordre; mais les désirs du peuple auraient toujours fini par se faire jour, la majorité aurait toujours trouvé moyen d'exprimer et de faire prévaloir sa volonté. En fait et dans l'usage ordinaire, le nombre de ceux qui se groupaient autour de la tribune pour écouter les débats et trancher les questions par leur vote , n'était guère que le double ou le triple du nombre de dé|)ulés qu'ont réuni quelques-unes de nos assemblées délibérantes (%). Dans de telles conditions, pourvu que le local fût heureusement choisi et bien disposé, pourvu que les orateurs eussent la voix sonore et la prononciation distincte, pourvu que le public prêtât

(1) B(eckh , Staatsaushaltung, II, 14.

(2) L^Âssemblée constituante de 1789 comptait, quand les trois ordres furent réunis, onze cent dix-huit membres. L'Assemblée constituante de 1848 se composait de neuf cents représentants.

a ax discours une oreille attentive et exercée^ la parole devait parvenir sans difficulté jusqu'aux derniers rangs des auditeurs. Le caractère prosodique de la langue grecque , le rôle important qu'y jouait l'accent tonique, le soin avec lequel s'exerçaient à la déclamation, dès l'adolescence, les jeunes gens qui voulaient prendre quelque influence sur le peuple , tout cela contribuait à donner un caractère utile et pratique à cette institution de l'assemblée générale : il s'établissait, entre l'orateur et la foule, une rapide et intime communication, et quand le moment était venu d'aller aux voix, les volants étaient sans doute exposés à se tromper, ils pouvaient c4der au caprice ou à la passion, mais ils avaient eu, pour se former une opinion , les mêmes ressources, les mêmes moyens d'information, que les membres de nos assemblées représentatives. 11 était facile à tout Athénien d'exercer, d'une manière effective , sur le Pnyx , le droit que lui conférait la constitution.

Ce qui me parait donner une idée assez juste de YEkklésia athénienne, ce qui aide à comprendre comment la délibération et le vote étaient possibles, ce sont les grands meetings anglais et américains. On s'y adresse à un public plus nombreux que ne l'était ordinairement l'assemblée athénienne; des résolutions y sont discutées et adoptées, quoique les votants se comptent parfois par milliers. Sans doute les choses ne s'y passent pas avec la même régularité méthodique que dans les parlements, et toutes les formalités y sont très-si mpli fiées ; mais on n'en parvient pas moins à s'entendre et à se concerter pour une action commune.

Mais une assemblée, qu'elle se compose de quelques centaines ou de quelques milliers d'hommes, a toujours besoin qu'on lui prépare son travail et qu'où dirige ses

délibérations. Ces soins, ces attributions se partagent , dans nos constitutions modernes , entre un Conseil d'Etat qui combine et rédige les projets de loi , un ministère qui les apporte à la chambre et les soutient devant elle y un président qui guide et qui modère la controverse. En ou tre , avant répreuve du débat suprême, nous avons ce que l'on appelle le travail des commissions ou des bureaux. Là ? dans des conversations à la fois familières et sérieuses , sans apparat, sans préoccupation de refTet à produire au dehors, on examine une première fois la mesure proposée. C'est alors surtout que Ion s'entoure de tous les renseignements nécessaires et que l'on consulte avec fruit les gens compétents; dans cette enquête préliminaire l'amour, propre se pique moins au jeu, la passion et l'esprit de parti parlent moins haut que dans les débats auxquels assiste la foule et que répètent les journaux. C'est souven' alors que se produiront les plus utiles observations, et que les plus sages améliorations pourront être introduites dans le projet primitif. Quand viendra l'heure de la discussion publique, il ne restera plus à débattre que les questions de principes ; c'est affaire alors à l'éloquence de prêter une voix aux grands intérêts du pays, et d'assurer le triomphe de la justice et de la vérité.

Tout ce travail de préparation et d'incessante direction avait été remis, par la sagesse de Selon, à un corps sans lequel l'assemblée n'aurait pu que s'agiter dans le vide 5 sans lui , embarrassée de sa propre souveraineté , elle eût été obligée ou de siéger tous les jours, ce qui n'était pas possible, et de se perdre dans les détails, ou bien d'abdiquer entre les mains des magistrats tout pouvoir réel, et de se réduire au rôle tout passif de VAgora homérique. Le vrai nom de ce corps, son titre officiel et complet, c'était le

Séiat des Cinq-Cents {-h PouV^; twv revToaoGÎwv); on l'appelait aussi quelquefois le Sénat den bas (i xaTw ^ouV/j), parce qu'il se réunissait dans un édifice situé sur le Vieux-Marché, tandis que le Sénat de T Aréopage ou Sénat den haut siégeait sur le rocher qui fait face à l'entrée de l'Acropole (1). Le plus souvent pourtant, lorsque auditeurs ou lecteurs ne pouvaient s'y tromper, on disait, par abréviation, le Sénat (-h ^ouV/i); le Sénat des Cinq-Cents étant bien plus mêlé aux affaires de chaque jour, c'est ordinairement de lui qu'il s'agit quand on emploie, sans autre qualification, le terme de ^ouV/i (2).

Les attributions de ce conseil étaient assez étendues, assez variées, assez complexes, pour quil soit impossible de les énumérer et de les faire comprendre sans entrer dans quelques détails (3).

Dans le plan de Solon, le Sénat se composait de quatre cents membres; chacune des tribus en choisissait cent dans son sein , en les prenant parmi les citoyens qui apparte-

(i) PlaUrch., Solon, 19, 2. Heliod., ^thiopicOy I, 9.

(2) NoDS nous serrons du mot de sénat pour désigner la ^\j\r\ athénienne, afin de nous conformer à Tusage généralement adopté dans les lÎTres qui traitent de Thistoire grecque ; le tenne conseil serait peut-être préférable , et fournirait un plus exact équivalent du mot grec , en rappellerait mieux le sens étymologique. Au contraire , le mot sénat , si Ton se reporte à son étymologie , éveille Tidée d'une assemblée de vieillards , d'hommes considérables qui ont passé par les magistratures et qui siègent, pendant la dernière partie de leur vie , dans une sorte de conseil des Anciens. Ainsi , quand il s'agit de la povXi^ i^ il àpeioi» tziyjv , Fexpression sénat est certainement celle qui convient le mieux. Une des raisons qui nous ont décidé à garder au conseil des Cinq-Cents le nom de sénats c'est le désir de ne pas donner deux noms différents à deux corps que désignait à Athènes le même terme générique de ^o^J>.ri ; or, on ne peut guère songer à retirer à l'Aréopage ce titre de sénat qui lui convient si bien , qui rappelle le vrai caractère et le rôle historique de celte vénérable compagnie.

(3) Sur l'histoire du sénat athénien , on peut consulter avec fruit une thèse soutenue devant la faculté de Leyde. Elle a pour titre : Disputaiio litteraria de senatu Alheniensium , quam... publico ac solemni examini submittit. G. van Oscnbruggen. Hagae Comitom , 1834, in-io, X, 66 pages.

naient aux trois premières classes (1). Après la réforme de Clisthènes^ le nombre des séna leurs fût porté à cinq cents ^ chacune des dix tribus nouvelles n'en désignant plus que cinquante (2). Quand Aristide, après la seconde guerre médique, ouvrit l'accès de l'archontat et de toutes les magistratures aux citoyens de la dernière classe, il en fut certainement de même pour le Sénat, et tous les Athéniens indifféremment, pourvu qu'ils eussent trente ans révolus, purent entrer dans ce conseil (3). Ce fut bientôt après, sans doute vers le milieu du cinquième siècle, que, pour un certain nombre de magistratures, le tirage au sort se substitua à l'élection proprement dite. Ce nouveau mode de désignation fut, selon toute apparence, appliqué au recrutement du Sénat en même temps qu'à la formation du collège des archontes. Ce qui est sûr, c'est qu'au temps de la guerre du Péloponèse , il suffisait , pour être sénateur, d'avoir l'âge requis, de donner son nom au magistrat, et de tirer de l'urne une fève blanche (4). Il fallait seulement, avant d'entrer en charge, subir l'espèce d'examen préalable que nous appellerons, faute d'un autre mot, dokimasie (Soxijxaata), et qui portait sur les antécédents du candidat, sur toute sa vie publique et privée (5). C'était devant le Sénat sortant que s'ouvrait cette enquête. Celui qui succombait dans cette épreuve ou qui mourait dans l'exercice de ses fonctions , était remplacé , sous les mêmes conditions, par le suppléant que le sort avait attaché à

(1) Platarcb., Soîon, 19.

(2) Harpocration , s. v. UpuTàveiç.

(3) Xénoph., MemoraUl., I, 3, 35.

(4) D*où Texpression , employée dans un sens méprisant par le parti oligarchique , de « Sénat de la fève, » i^ pouXi^ àn^h xuapLou, ol àTiô x'jajiou pouXevTai. Thuc, VIU, 65 et 69.

(5) Lysias, XVI, XXVI. Démoslh. C. Neœr.y 3. C. Mid,, III.

chaque place de sénateur^ au moment où se dressait la liste (1). On en usait de même pour celui que, dans le courant de l'année , ses collègues venaient à frapper d'un vote d'exclusion, à la suite de quelque acte d'infidélité ou de prévarication ; en pareil cas , c'étaient des feuilles qui servaient, au lieu de fèves, de cailloux ou de boules, à exprimer les suffrages ; d'où le nom d'èx(pu>.\o<popta donné à cette condamnation (2).

Avant de s'installer, au commencement d'Hékatombéon, dans le Palais du Sénat (pouT^euTr'piov), les sénateurs (^ou- >.ÊUTai) prêtaient un serment (pou'XeuTixoç opjcoç), où étaient spécifiés en détail , autant que l'on peut en juger d'après quelques allusions rapides , les services que la république attendait d'eux, les devoirs qu'elle leur imposait et qu'ils acceptaient (3). En retour des engagements contractés , l'Etat accordait, sans doute depuis le temps de Périclès, une paie d'une drachme par jour (4). Cette espèce de solde

(1) Haq)Ocr., s. ▼. ^EizCkayjay. iEschin., C. Ctesiph., 62.

(2) Ponui,VlIÏ,i8. Harpocral.,69, 12. iïschin., C. rimarc/»., 111. Il y avait, à ce qu il semble d'après ce dernier texte, après ce premier scruliD, qui n'avait pas un caractère déGnitif, un second scrutin où Ton votait, comme dans les tribunaux, au moyen de 4/^901. D arrivait parfois qu'entre ces deux votes de censure , le sénateur menacé d'élimination réassit , soit en réfutant des bruits calomnieux , soit à force d'intrigues, à changer l'opinion de la majorité , à détourner le coup , et à se maintenir en place. Sur l'origine de Péx^uX- Xoçopta , il y a dans les Aé^iç ^riTopixaC , publiées par Bekker , une anecdote qui me parait très-suspecte (Anecdota grœca, 1. 1, p. 248). Un discours de Dioarque, aujourd'hui perdu , avait pour titre : Kaxà IloXveuxTou èx^uXXoçopriOévTo; Oirà ttj; ^ovXtjc ttèziltç. Denys, t. V, p. 651. Rdske.

(3) Lysias, XXI, 1. Xenoph., Memor. Socr., 1, 1, 18. Demoslh., C. Ntœr,^ 4. C. TU mocr.f 144. Âristoph., Scholiast. ad Plutum^ v. 793.

(4) Hésych., s. v. BovXïjç Xa^eiv, dit : Tè Xaxsîv pouXevT^,v, xal Spa^ixi^v -rij; i?2|xép«ç Xaêeiv. C'est là le seul texte qui fixe la quotité de l'indemnité sénatoriale ; mais je ne vois aucune raison de révoquer en doute l'exactitude du renseignement. Un passage de Xéno« phon {HelUnic., Il, ch. 3, g 48) peut être regardé comme une confirmation indirecte de Fassertion d'Hésycbius. Quant au fait de Findemnité , il n'est pas douteux. Dans le dis* cours contre Tknocrait (97), Démosthènes dit qu'au commencement de l'année on pré-

était-elle payée aux sénateurs pendant toute la durée de leurs fonctions , ou plutôt ne leur était-elle accordée , comme celle des citoyens qui assistaient à l'assemblée et de œux qui siégeaient dans les tribunaux , qu'en échange de leur temps , les jours où ils faisaient acte de présence ? C'est ce que nous ignorons ; il semblerait plus conforme à la coutume athénienne qu'il n'y ait eu indemnité distribuée que là où il y avait dérangement réel et service rendu à l'Etat (i).

Il était rare, en effet, nous en sommes avertis par de nombreux indices, que le Sénat fût au complet. La loi même semblait autoriser , ou du moins elle tolérait l'absence d'une partie des sénateurs ; elle n'imposait, en effet, qu'aux sénateurs d'une tribu à la fois l'obligation de lassiduité. C'était une combinaison originale que le système des Prytanies ; c'était un des traits qui distinguaient la constitution d'Athènes, et je croirais volontiers que les villes grecques où on le retrouve , Cyzique par exemple , l'avaient emprunté à la glorieuse cité qui marchait à la tête de la race ionienne. Aussitôt le Sénat constitué , il se

parait les fonds nécessaires poar les frais des assemblées , des sacriGces , du Sénat , de la cavalerie et des autres dépenses. »

(1) On pourrait tirer une conclusion contraire d*un curieux passage de Thucydide. Quand les Quatre-Cents , en 411 , s*cmparent du pouvoir et s'installent dans le palais du Sénat , ils congédient les sénateurs de Tannée , en leur faisant distribuer leur solde pour tout le temps qui restait à courir (tov uttoXoittou xpôvou TcavTÔç ), c'est-à-dire sans doute pour trois ou quatre mois qui devaient encore s'écouler avant Hécatombéon. Chacun reçoit sa paie et s'en va. Faut-il en conclure nécessairement que, dans la règle ordinaire, tous les sénateurs étaient payés pour tous les jours où quelque fête n'empêchait pas le Sébat de siéger? Non certes. On peut croire que , pour ne mécontenter personne et pour dédommager, par un bénéflce pécuniaire , ceux qu'ils destituaient et dépossédaient, les chefs aristocratiques auront bien voulu supposer que tous les sénateurs présents ce jour-là le seraient à toutes les séances du reste de l'année. Ce serait en prenant comme point de départ cette complaisante hypothèse que les auteurs du coup d'état auraient réglé le compte de ceux qu'ils mettaient à la porte. Thucyd., VIII, 69, 70.

trouvait divisé de plein droit en dix bureaux^ comme nous dirions, dont chacun comprenait la dixième partie du Sénat, les cinquante sénateurs d'une tribu. On lirait au sort Tordre dans lequel se succéderaient les tribus; une fois les rangs ainsi réglés, chacune de ces dix commissions avait, pendant la dixième partie de Tannée , la présidence dii Sénat et de l'assemblée du peuple. C'était ces divisions décimales de l'année que l'on nommait Prytanies (npuTaveiai), et, pendant le temps oxx leur tribu se trouvait ainsi en première ligne, les cinquante sénateui*s qui la représentaient prenaient le nom de Prytanes (npjTaveiç) (1). On donnait alors à la tribu le titre de -h TrpoTavsuouca , « celle qui exerce la Prylanie. » Pendant toute la durée de la Prytanie, les sénateurs de la tribu à laquelle appartenait, pour le moment, ce privilège, étaient de service ^ pour parler notre langue politique; ils étaient tenus, nous ne savons sous quelles peines , de se rendre dès le matin dans la salle des séances, et de passer la journée à expédier les affaires courantes (SI). Ils ne retournaient pas chez eux même pour prendre leur repas ; mais ils s'asseyaient à une table qui était tous les jours dressée et servie aux frais de l'Etat dans le TholoSy édifice situé lui aussi sur l'Agora; ils retrouvaient là les ambassadeurs étrangers, et quelques

(1) Le nombre des jours de Y«tmée notant pas exactement divisible par dix, les Pnftanies notaient pas toutes dYgaic durée. Elles se trouvaient aussi allongées quand revenait Tannée oit, pour raccorder Taunéc lunaire et Tannée solaire, on ajoutait un mois intercalaire. Sur la durée moyenne de ces périodes et sur leurs variations, voir G. -F. Schœmann, Griechische AUerihiimer, 1, p. 378. Voir aussi, sur celte division, Harpocration, s. v. Ilpvxàvsi;; le second argument du discours de Démoslhènes contre Androtion,

(2) Platon , qui est si sévère pour la démocratie athénienne, lui emprunte pourtant, dans ses Lois, sans en avertir ses lecteurs, cette ingénieuse et simple combinaison, et il insiste sur les avantages qu'elle présente (L., VI, p. 758). On pourrait citer dans cet ouvrage plusieurs antres emprunts de même nature, ainsi : la dokimasie (p. 751, c), la responsabilité des magistrats (p. 761, e), l'organisation de la juridiction arbitrale (766, e ; 767, b], etc.

citoyens que l'Etat s'était chargé de nourrir leur vie durant, en récompense de leurs propres mérites ou des hauts faits de leurs ancêtres (1). Le Sénat n'était autorisé à interrompre ses travaux que pendant les grandes fêtes (2). Tous les jours non fériés , il se réunissait sur la convocation desPrytanes; mais, à moins que la séance, dont ceux-ci avaient dressé d'avance le programme (3) , ne présentât un intérêt particulier , beaucoup des sénateurs dont la tribu n'avait pas la Prylanie restaient chez eux et vaquaient à leurs affaires. Suivant les circonstances, le Sénat était plus ou moins nombreux ; il devait arriver rarement qu'il se trouvât au complet. D'ailleurs, pour tous ces détails d'administration , où , nous le verrons , devait entrer le Sénat , et qui occupaient la plus grande partie de son temps, un comité de cinquante à cent personnes valait bien mieux , était dans de meilleures conditions qu'une assemblée de quatre à cinq cents. 11 est probable qu'aux Prytanes s'adjoignaient habituellement d'eux-mêmes, pour les aider à tenir le travail au courant , ceux des sénateurs de l'année qui avaient le plus l'habitude et le goût des affaires. Démosthènes nous apprend, dans la Midienne , qu'au début de sa carrière politique le sort l'avait une fois désigné comme l'un des représentants de la tribu Pandionide, à laquelle il appartenait (4). Peut-on croire qu'il ait laissé échapper cette occasion de s'initier, par une pratique et une participation quotidienne , à tous les détails de la politique et de ladministration ? Etait-il plus commode

(1) Harpocratioa, Suidas, s. v. BoXoç. PoUux, VIH, 155; IX, iO.

(2) Pollux, VIII, 95. Aristoph., The$mophoria%.y 78.

(3) PoUux , VIII, 95.

(4) C. Mid., III.

apprentissage y meilleure manière de s'essayer , devant un auditoire restreint , à la parole et au conseil?

Le collège des Prytanes était donc comme une section permanente du Sénat ; il lui fournissait en même temps son président. Tous les matins, le sort désignait un direcleur (èrKiTotTY);) , qui était, pendant toute la journée, le véritable chef du gouvernement, le président du Sénat, et, s^il se tenait une assemblée du peuple , le président de celte assemblée. C'était entre ses mains qu'étaient déposées les clés de Yopisthodome du Parthénon, où l'on conservait le trésor public , et celles du temple de la Mère des dieux , où se gardaient les archives publiques ; c'était à lui qu'était confié le sceau de l'Etat (1). La loi défendait qu'un même citoyen exerçât deux fois, dans le cours d'une Prytanie, celte haute prérogative.

De toutes les attributions que possédait le corps dont nous venons de décrire l'organisation, la plus importante était l'étude et la préparation des mesures qui devaient être proposées, des décrets qui devaient être soumis à l'approbation du souverain , c'est-à-dire du peuple réuni sur le Pnyx en assemblée générale. C'était une des maximes les mieux établies et les plus constantes du droit public d'Athènes , qu'aucun projet de loi ou de décret ne pût être porté devant l'assemblée avant d'avoir été examiné , discuté , et , sinon toujours approuvé , au moins visé par le Sénat (2). 11 y avait là une utile et sage précaution :

(1) Suidas, s. t. 'EictatàTri;. PoUux, Vlll, 97. Alterum argumentum orationit in Androtionem,

(2) Plutarch., Solon, g 19. Demosth.» C. Androt. 5. G.-Fr. Schœmaim {De comiiils Atheniensium , p. 96-98) explique très-bien qu*il ne faudrait pas croire, comme paraissent le faire certains grammairiens anciens et certains commentateurs modernes , que le peuple ne pût voter qu'une résolution déjà adoptée par le Sénat ; à quoi aurait-il serri alors

quoique tirés de la foule par le seul hasard , les sénateurs arrêtaient certainement au passage plus d'un projet chimérique, illégal ou dangereux^ qui aurait eu chance de réussir auprès de cette même foule. Les sénateurs ne sont pas les premiers venus; la condition d'âge faisait d'eux des hommes dont les plus jeunes touchaient déjà à la maturité , tandis que la plupart l'avaient déjà atteinte ou dépassée. En même temps ^ ceux des Athéniens dont la réputation était le plus compromise se voyaient écartés par la dokimasiey ou, d'autres fois, en ne donnant pas leur nom au magistrat, ils s'épargnaient le risque et l'ennui d'avoir à affronter cette enquête. Enfin , on délibère en petit comité tout autrement et sur un tout autre ton que dans une nombreuse assemblée. Bien des gens honnêtes et sensés, qui, faute d'habitude et d'aplomb, n'auraient jamais osé monter à la tribune du Pnyx , faisaient volontiers profiter le Sénat de leur jugement et de leurs lumières. Souvent, le Sénat ne laissait les Prytanes mettre un décret en délibération (/pr.jxaTrCeiv) et le proposer aux suffrages populaires (èTui^Yîçîî^eiv) qu'après avoir aidé celui qui l'avait rédigé à en fortifier les considérants ou à en améliorer les dispositions. En tout cas , il y aurait eu extrême imprudence à permettre aux orateurs de s'adresser d'emblée au

de consulter le peuple? Les liistorieDs d'ailleurs nous citent plusieurs circonstances où le Sénat s*étant prononcé dans un sens, le peuple, après avoir écouté ses orateurs, décida en sens contraire. Ce qu'il faut entendre par ce principe , c'est que l'on ne pouvait soumettre à l'assemblée aucune proposition sans en avoir avisé le Sénat. Les sénateurs , quelque opinion qu*ils eussent au sujet de la motion, devient, presque toujours, réserver la décision au peuple, dont personne ne songeait à contester la souveraineté. Il arrivait pourtant que les Platanes , qui se savaient personnellement responsables , se refusassent formellement à introduire dans l'assemblée certaines propositions. Ce qui devait être beaucoup plus fréquent chez un peuple habitué à ces tempéraments sans lesquels ne va pas la pratique des gouvernements libres , c'est qu'après un échange d'observations , les orateurs s'entendissent i Tamiable avec le Sénat.

peuple^ et de le prendre tout d'abord pour confident de toutes leurs fantaisies, de tous les rêves que leur aurait suggérés une imagination échauffée ou une ambition surexcitée. A Athènes plus que partout ailleurs, entre le peuple et ceux qui prétendaient le conduire , qui souvent cherchaient à Texploiler, il fallait l'opportune intervenlion et rincessant contrôle d'une autorité modératrice.

Nous reviendrons au Sénat; nous suivrons ses délégués, les Prylanes , TEpistate , les Proëdres , dans le sein de rassemblée populaire, et nous verrons comment ils en dirigeaient les délibérations ; il convient auparavant d'indiquer en quelques mots les fonctions secondaires que la force des choses et les nécessités du gouvernement avaient peu à peu réunies dans les mains du Sénat des Cinq-Cents. Athènes avait en fait , sinon en titre , de véritables ministres dirigeants, qui se partageaient, comme nous le montrerons , les différentes branches du gouvernement ; mais elle n'avait rien qui ressemblât à ces différents départements ministériels entre lesquels se répartissent, chez nous, toutes les affaires administratives. C'est l'Egypte ptoléraaïque, c'est l'empire romain qui ont inventé ce que nous appelons les bureaux. A Athènes, l'administration était, si l'on peut ainsi parler, réduite au minimum ; c'était le Sénat qui la dirigeait tout entière et qui contrôlait la gestion de tous les. magistrats , de tous les collèges entre qui se distribuait le travail que se divisent entre eux nos sept ou huit ministères (1). Ainsi, c'était ce conseil qui avait

(1) Voici comment Xënophon résume les attributions du s^oat athénien {De republ. athen.f III, 2) : Ti^v 3è povXiQv ^ouXeufrourOat §ei, iroXXà {Jièv irspi toO 7CO>i(iou, TtoXXà ôè «Epi «opou xpT;(iaTa>v , itoXXà ôè uspl v6|X6dv OéTEox; , icoXXà Se «epl tûv xatà wôXtv ad 'YiT^û|jL£v(i>v , noXXà 2è xal toîç <7V|<.{jâxoi; , xal 96pov SsÇa^Oai , xal vEupitûv &Yci(uXr,Oï}vai xal Upùv.

la haute main sur les finanœs de la république. Au commenœment de Fannée y il visait les comptes des magistrats de raunée précédente , et il dressait le budget des recettes et des dépenses pour Tannée courante (1). Le Sénat athénien jouait ainsi le rôle qui appartient chez nous à une haute commission administrative qui^ chaque année, est composée , par un décret spécial y de membres de la Cour des Comptes y du Conseil d'Etat et des assemblées législatives. Cette commission arrête le Journal et le Grand-Livre de la comptabilité générale des finances y rapproche , des écritures passées sur ces livres y les comptes présentés par les ministres ; constate la concordance des résultats et rédige le procès-verbal de ses observations. Le Sénat des Cinq-Cents faisait en même temps Te travail dont est chargée la section de notre Conseil d'Etat qui prépare le budget. C'était aussi sous le contrôle du Sénat que se donnaient à bail les domaines publics et le fermage des impôts, que s'adjugeaient les travaux publics, que se vendaient les biens confisqués (2) ; c'était sous ses yeux que se faisaient les paiements; c'était lui qui appliquait la contrainte par corps aux débiteurs de l'Etat quand ceux-ci ne s'étaient pas mis en règle à temps, ou qui recourait conti'e leurs cautions (3). Les trésoriers d'Athéné et ceux des autres dieux avaient à lui présenter et à lui faire approuver leurs inventaires (4). C'était lui qui ordonnançait les paiements qu'avaient à faire les différentes caisses

(i) Lysias , XXIV.

(2) C'était le collège des IIb>XT)TaC qui foisait, sous la direction do Sénat, ces ventes et ces adjudications. Harpocrat., s. v. Metoixiov.

(3) Andocid. , De myster., 13i.

(i) C'est ce dont.témoignent les inscriptions. Voyez celle que cite Bœckh , StaalsauS'haltung. Beilage , III (À), § 7.

de TEtat. Il avait à surveiller tout particulièrement les dépenses qui se rattachaient à la marine et à Farmée ; ainsi y il inspectait la cavalerie à certaines époques déterminées, et, en temps de guerre, des commissaires choisis dans ses rangs parcouraient les dèmes pour présider aux enrôlements (1). Mais c'était surtout la marine qui était recommandée à l'attention et aux soins du Sénat ; Athènes n'oubliait pas que , depuis Salamine , c'était à ses escadres, maltresses de la mer et protectrices de son commerce, qu'elle avait dû puissance, gloire et richesse. Au cinquième siècle , le peuple avait l'habitude de décerner au Sénat sortant, comme témoignage de satisfaction et de reconnaissance , une couronne que cette assemblée consacrait, avec une inscription commémorative, dans un des sanctuaires d'Athènes ; il n'y avait qu'un cas où cette faveur dût être refusée : c'était quand le Sénat dont les pouvoirs expiraient n'avait pas , pendant la durée de son administration, fait construire une seule galère (S). Quand le peuple avait décidé de mettre d'urgence une flotte à la mer, la surveillance qu'exigeaient les préparatifs nécessaires devait absorber toute l'attention du Sénat ; pendant les quelques jours qui précédaient le départ de l'escadre , transformé en une sorte de conseil dt amirauté y c'était sur le quai même du Pirée qu'il tenait ses séances (3).

Le Sénat rendait encore d'autres services qu'il serait

(1) Xénoph., De administr. domestic.y IX, 15. Hipparch., l, 8 et 13. Cf. Harpocr., s. V. doxt(ia(TOe(^. Demostb., C. Polyclem,

(2) Demosth., C. Androt,, 5-12.

(3) Demosth. (?), De corona trierarchica , passim. Pour plus de détails sur ce rôle du Sâiat, sur ses rapports avec les entrepreneurs de constructions navales, les préposés aux arsenaux de FEtat et les Triérarques, voir Tintéressante dissertation de M. A. KirchhofT: Ueber dU rede vom Ttierarchischen Kr(m%e dans les Abhandlungen der kœnigl. Akademie der Wimnschaften %u Berlin, 1865, p. 65-108.

trop long d'énumérer en détail. Cétait devant lui qae les neuf Archontes^ après avoir été désignés par le sort, avaient à prouver qu'ils remplissaient les conditions exigées par la loi (1). C'était les Prytanes qui recevaient, au nom du Sénat, les accusations connues sous le nom de dénonciations (eicaYYEXiai) ; ces dénonciations étaient destinées à atteindre tous les actes répréhensibles que n'avait expressément prévus et frappés aucun article de 1^ loi , mais qui étaient de nature à compromettre les intérêts et le salut de l'Etat (2). L'Isangélie, ou dénonciation, atteignait ce que nous appellerions les crimes de haute trahison; comme , en pareil cas , il faut souvent se hâter pour empêcher les tentatives coupables de produire leur eifet, le Sénat avait le droit et le devoir d'arrêter immédiatement les inculpés, si les griefs allégués lui paraissaient avoir quelque vraisemblance. Ensuite, après avoir mis le peuple au courant de l'affaire, il traduisait, aussitôt l'instruction terminée, les prévenus devant une cour de justice (3). Dans certaines causes de cette nature, où le délit commis n'avait pas de gravité réelle, le Sénat pouvait terminer lui-même le procès en condamnant à une amende qui ne dépassât point cinq cents drachmes (4).

Le Sénat servait aussi à défendre contre les inconvénients d'une publicité prématurée certaines négociations cachées^ certains projets délicats dont on ne pouvait foire

(i)Ponux,yiii,86.

(2) Ponux, vin, M, 51 Demosth., inMid.,\îi, Cf. Harpocration, s. v. elcrayyeXCa. Sur la conduite que devait tenir le Sénat quand lui était adressée une de ces dénonciations , voir une loi très-curieuse, citée dans le discours de Démosthènes contre Timo^ craie , g 63.

(3) Ce renvoi se faisait par rintermédiaire des Thesmothètes, qui, dit Pollux, « saisissent les tribunaux des mises en accusation décrétées par le Sénat, >» VIII, 85.

(4) Demosth., C. Everg., 43.

encore confidence à la Grèce tout entière. Ainsi , les séances dn Sénat étaient ordinairement publiques (1); mais il pouvait, quand il lui plaisait, se former en comité secret (èv àxoppTiTw) (2!); alors les archers de police (roÇoTai) qu'il avait à sa disposition faisaient évacuer la salle et tenaient la porte fermée. Une fois tous les curieux exclus, la parole était donnée au député qui revenait de quelque ambassade, au général, à Thomme d'Etat qui voulait proposer une expédition, une mesure que l'on n'aurait pu divulguer avant l'heure sans en compromettre le succès. Les indiscrétions paraissent avoir été rares; les sénateurs étaient tenus , par une des clauses d'un solennel et religieux serment, de ne rien révéler de ce qu'ils auraient ainsi appris, et savoir garder le secret des affaires passait, dans l'opinion générale, pour un des premiers devoirs, pour un des premiers mérites d'un sénateur (3). Ces confidences faites au Sénat n'avaient rien qui blessât le peuple ; on voit Ândocide , dans une harangue où il cherche à se concilier la faveur populaire, faire des allusions répétées à une proposition avantageuse pour le peuple qu'il a communiquée au Sénat, sous le sceau du secret (4).

Le Sénat, on le voit d'après celte énumération trop incomplète peut-être , était le plus occupé de tous les corps entre lesquels se partageait, à Athènes, tout le travail de la justice, de l'administration et du gouvernement. En théorie, le Sénat ne possédait qu'une très-faible part de

(i) Demosth., Défais, leg., 18. Platon, Meneoçen., p. 234. Les jeunes gens qui se destinaient à la carrière politique suivaient avec intérêt , comme le fait Mënexène , les s6uïce& da Sénat.

(2) Andodd., De reditu sWf 19.

(3) Lysias,XXI,31.

(i) Ândocid., De reditu, 19.

cette autorité souveraine qu'exerçaient eu matière politique et judiciaire l'assemblée et les tribunaux. Les décrets préalables (xpoêouXeutJLaTa) qu'il rendait ^ gardaient toujours un caractère provisoire tant que le peuple ne les avait pas sanctionnés, et tombaient d'eux-mêmes au bout d'un certain temps (1). Il n'était, à ce qu'il semble, aucune de ses décisions qui ne fût susceptible d'appel , pas même ces légères condamnations qu'il avait le droit de prononcer. Pourtant le Sénat touchait à tant de questions , réglait tant de détails, était si bien mêlé à toutes choses, que son influence sur la marche des affaires devait être considérable. C'était sans doute les hommes d'Etat , les orateurs , comme on les appelait , qui imprimaient à la politique athénienne telle ou telle direction , tel ou tel caractère ; mais , quels que fussent , à un moment donné , les principes et le parti qui triomphaient, le Sénat restait toujours la maîtresse pièce de la machine, l'axe sur lequel s'appuyait et autour duquel tournait tout le système.

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