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Essai sur le fondement métaphysique de la morale

Il nous semble que dans l'ordre des questions métaphysiques, l'effort même pour repenser la doctrine des grands philosophes peut intéresser à défaut d'invention. Il est des études d'une importance à la fois si réelle et si peu visible qu'il est bon de savoir si le sens et la tradition ne s'en perdent pas. Si ce travail et la peine qu'il a coûtée lui paraissent inutiles , le lecteur peut se dire , pour tempérer ses regrets , que le but de l'auteur a été surtout de témoigner , par son exemple , que l'admiration des hautes pensées métaphysiques n'a pas encore disparu de la jeunesse philosophique d'aujourd'hui : ce qu'il n'est peut-être pas sans intérêt de savoir.

Notre objet essentiel est d'essayer de faire disparaître l'opposition établie par Kant entre l'ordre de la connaissance et celui de la moralité. Nous voudrions montrer que les idées de devoir et de liberté réalisent précisément les conditions que la raison spéculative elle-même exige de la vérité qui doit fonder toutes les autres. De plus, nous essaierons de dépasser par cette conciliation le rationalisme pratique de Kant, et de justifier non pas seulement Y idée ^ mais le sentiment de la liberté et du devoir, ou mieux, Vétat d'âme, qui nous fait capables de dévouement actif et de résignation, la communion des bommes, bumbles et penseurs, dans le sacrifice et la résignation nécessaires.

Mais nous ne nous élevons pas tout d'un coup à cette doctrine, et voici par quels degrés, allant du dehors au dedans des choses , nous espérons y aboutir.

Justifier la moralité, c'est justifier l'honnête homme, — celui qui se résigne et celui qui se sacrifie, — si incapable qu'il soit de rendre compte de sa croyance. C'est établir la supériorité du sentiment, de l'acte moral, de la pensée pratique , vivante et réalisée , sur la pensée spéculative et contemplative.

Par suite, il est évident d'abord que des philosophes ne reconnaissant que le fait, le donné, quand ils prolongeraient et multiplieraient ce fait dans l'infini de l'espace et du temps, ne peuvent nous fournir la justification que nous cherchons. L'idée même d'une hiérarchie des

choses leur est étrangère; et c'est la place du sentiment, de la vie, dans la hiérarchie des existences, que nous voulons savoir (1).

Mais la justification du sentiment, de l'acte moral ne peut être que le dernier effort de la pensée. Logiquement nous traversons, — pour nous élever à cette justification , — une doctrine qui semble rendre impossible la moralité, ou du moins la moralité proprement dite.

Une hiérarchie ne peut , en effet, être établie que du point de vue d'une doctrine qui distingue le fait et le droit , ce qui est et ce qui doit être et qui établisse que le droit est le véritable fait d'où le fait tire son apparence d'existence. Or comment établir cet ordre éternel idéal, sinon par une déduction nécessaire à partir d'un absolu dont l'existence soit type d'existence , et connu d'une connaissance qui soit type de certitude? Ce qui doit être ne peut qu'être objet de démonstration , et la démonstration ne se complète et ne s'achève que par l'absolue nécessité du premier Principe.

Mais dés lors, le philosophe supprime en assimilant Dieu à une définition géométrique , qui se développe , et la liberté et la certitude morale qui veut être libre elle-même ou participer d'une autre lumière.

De plus, et par suite, dans une telle philosophie, c'est l'ordre des choses qui intéresse le penseur plus que l'obéissance de l'homme à cet ordre : que tel homme connaisse cet ordre et tel autre non, c'est là un accident perdu parmi les effets qui vont à l'infini de l'universelle nécessité.

Enfin , celui qui peut être dit vraiment moral d'après une telle doctrine, c'est le penseur, le sage, seul capable

(1) Il va sans dire qu'on peut interpréter cette philosophie « dans un beau sens, » nous le verrons plus loin. Mais il nous a fallu donner par avance un aperçu rapide de la suite de notre développement; de là cette réfutation en apparence facile. Nous négligeons , dans ce résumé général, les systèmes qui ont essayé de concilier la morale naturaliste avec les morales métaphysiques.

de comprendre cette déduction et de jouir de l'ordre éternel. C'est une philosophie païenne, aristocratique, impuissante à justifier la « lumière du sentiment » ou ne lui donnant pas sa vraie valeur.

Une philosophie finaliste , tout en substituant l'harmonie à la nécessité comme loi de l'univers, et pouvant s'élever même jusqu'à placer dans la hiérarchie des choses le désir, l'amour, la volonté libre au-dessus de l'intelligence, ne peut encore que justifier le désir, la liberté universelle, non mon désir, ma liberté. Je suis encore partie d'un Esprit qui m'enveloppe et quoique j'en puisse être dit « partie totale, » la valeur incommensurable de mon effort n'est pas mise en lumière encore : c'est toujours un ordre éternel et donné qu'une telle philosophie établit. Mais ma lutte contre les choses , mon effort vers le mieux, voilà ce qu'elle ne justifie pas. Ou du moins, je suis le reflet d'une lumière éternelle, et ne vaux que par elle. Mais je veux être lumière moi-même, et il ne me suffit pas que la vérité me choisisse ; je veux être certain que je choisis la vérité.

Il faut donc une fois encore déplacer l'axe de la certitude, et montrer que l'absolu ne peut être une res aeterna analogue à la définition géométrique donnée , ou même à l'amour universel irréfléchi ou conscient ; que par la nature même de la certitude que nous en pouvons avoir , nous ne connaissons pas un absolu qui serait une notion ou un désir se développant spontanément dans et par les choses. Mais ce que nous connaissons plus que tout le reste , et en vertu même des conditions de la certitude première , c'est moi en tant que sujet raisonnable , non la Raison universelle mais ma Raison. Et le rapport de ma Raison aux choses n'est pas naturel ; c'est un rapport que nous connaissons pratiquement en vertu d'un acte. Je ne vois pas les choses dériver d'une res aeterna, d'une cause intelligible qui serait l'âme , mais j'agis comme si je le voyais. En cherchant

b INTRODUCTION.

à déduire les choses d'une notion intelligible , j'aboutis donc à un tout autre type de certitude ; et considérant cette Raison absorbée ou qui risquait de s'absorber, selon les anciens philosophes , dans les notions même qu'elle découvrait, je constate qu'elle ne me présente qu'elle-même , contrainte par elle-même « durch sich selbst gezwungeii » ou renonçant à elle-même par le péché : conception insensée au point de vue des sciences de la nature , mais qui est le « fait même de la Raison pure » et que l'on ne peut dépasser qu'au prix de contradictions, ou plutôt, par la ruine même de la notion de l'esprit. Tel est le sens de la doctrine de Kant. Kant a vraiment sauvé l'individualité morale et définitivement établi l'impossibilité pour le métaphysicien de prendre pour point de départ de son système une notion.

Mais faut-il, comme Kant l'a fait par peur, semble-t-il, de la chose éternelle , de la notion géométrique prise comme type d'existence, laisser la pensée comme désarmée en présence des choses, renoncer à construire le système du monde, parce que cette entreprise semble devoir nous ramener à la certitude géométrique ? Et ainsi ne sachant rien de l'absolu , de la réalité fondamentale , rien du rapport de l'absolu et des choses , nous pourrions nous demander si, dans le fond, la matière n'est pas la cause de la pensée. Et la dernière conséquence de ce doute serait l'aveu que l'honnête homme agit par un acte de foi désespéré; c'est à un coup d'Etat moral, comme on l'a dit, que le kantisme devait aboutir (1).

De plus le kantisme n'a pas encore atteint l'individualité morale dans sa source : Kant se défie du sentiment proprement dit et n'y voit qu'un accompagnement accidentel et extérieur de la pensée. Or ce que nous croyons vrai, c'est que le sentiment est dans cet ordre, raison ; et que cela peut s'établir rationnellement.

(1) Il est bien évident que c'est là seulement une des tendances contenues dans le Kantisme et qu'on pouvait trouver dans le système de Kant les germes d'une doctrine qui le dépasse.

Une philosophie peut seule justifier la morale qui relie l'esprit aux choses, comme l'ancienne métaphysique, et par suite la Raison spéculative et la Raison pratique; mais en partant d'un absolu autrement conçu, et dont la notion soit corrigée ou plutôt, à vrai dire, éclaircie à l'aide de Kant. Kant a bien analysé la certitude pratique, mais il n'a pas montré que la certitude pratique, la certitude de l'acte moral réalise les conditions qu'exige de la première vérité qui doit fonder toutes les autres , la Raison spéculative elle-même. Nous essaierons d'établir, au contraire, que la notion de l'acte ne contredit pas, mais continue et achève la notion de l'Idée. S'il en est ainsi , non seulement les deux Raisons ne s'opposent pas, mais seul l'acte moral satisfait aux exigences de la raison spéculative. Dès lors , la moralité cesse d'être l'opposé de la nature, la morale de la métaphysique. Ou plutôt la véritable métaphysique, c'est la morale , et les choses ne doivent pas être conçues sous forme de nature. Par suite , par l'affirmation première qui fonde toutes les autres, nous ne nous posons pas seulement nous-mêmes comme être moraux, mais nous affirmons aussi que la réalité toute entière est dans le sens de la moralité ; et nous concevons par cela même la source infinie de la réalité. Dieu comme le prolongement à l'infini de cette moralité , comme la réalisation de cette moralité. Seulement de cette réalisation nous ne pouvons nous faire une idée ; car la moralité est pour l'homme lutte, effort, et la sainteté même est une conquête de la moralité. Il n'y a donc pas d'ordre naturel ou de perfection, d'ordre métaphysique dont la moralité soit l'imitation mais la perfection même n'est que la moralité portée à l'infini. Et cet au delà, quoique certain, nous ne le connaissons que sous la forme de l'acte moral. Dieu est la limite certaine mais inaccessible de l'effort vers le mieux, limite idéale qui s'évanouit dès que nous l'immobilisons dans une notion donnée et toute faite ou même dans une personne naturellement bonne et sainte. C'est l'effort vers le mieux, le désir infini qui

l'exprime de la façon la plus approximative. Nous affirmons donc à la fois et en vertu môme des conditions que la Raison spéculative impose à la certitude première, nous-mêmes comme êtres moraux et Dieu comme la limite nécessaire de la moralité, limite qu'on ne peut cependant assimiler soit à une notion, soit à une personne.

De plus cette première vérité est connue par ce qui en nous est le plus intime , par l'action et la décision même, ou plutôt dans cet ordre le sentiment, l'action même est lumière ; de sorte que le véritable savant, celui qui a le sens de la vie, est l'humble qui se donne et se résigne. Comme le disait Pascal, pour parler plus précisément comme il le laissait entrevoir , le « cœur » est le principe de la Raison, le type de la certitude est dans la certitude immédiate dont le type parfait est le sens du divin; la charité est au-dessus de l'esprit, l'intelligence le proclame elle-même et son triomphe est de reconnaître sa défaite.

De cette première vérité, scandale au point de vue naturel , vraie lumière cependant , il s'agit ensuite de montrer l'expression dans l'harmonie universelle, harmonie cachée , conquise à la suite d'avortements , visible seulement pour ceux qui ont la foi. Nous justifions par là « l'ambiguité de la nature. » Nous en « déduisons, » comme dirait Kant, et nous en glorifions pour ainsi dire l'inintelligibilité ; car une certitude morale ne peut s'exprimer par une clarté et une nécessité absolue, et nous devons trouver — de ce point de vue une fois atteint — des germes de contingence et d'absurdité même jusque dans la nécessité et dans l'ordTe , germes qui eussent pu, si nous ne nous étions élevés jusqu'à la source de la certitude, à la liberté radicale, nous apparaître comme des traces, seulement entrevues, de la nécessité rationnelle géométrique qui lie profondément les choses.

Ainsi ériger en absolue la conception morale de la nature, y subordonner franchement la conception natu-

relie des choses, ce que Kant, par une superstition persistante de la certitude géométrique n'avait osé faire, se renfermant dans une sorte de positivisme métaphysique; ou encore concilier l'intellectualisme ou le géométrisme, le fînalismo, et le volontarisme moral, découvrir le passage naturel de l'un à l'autre en montrant que l'acte moral est non point un acte de foi désespéré mais bien l'achèvement exigé par la Raison spéculative ellemême d'une conception naturelle des choses ; tel est le but de ce travail. Et nous entendons par moralité l'acte moral lui-même qui est ainsi la véritable connaissance. La morale est bien, comme dit M. Fouillée, une métaphysique en acte, mais cette métaphysique en acte est le fondement de la connaissance proprement dite ; de sorte que la plus haute philosophie aboutit, comme voulait Pascal, à la justification de l'humble , sans qu'il faille cependant négliger la connaissance proprement dite qui exprime et complète le savoir suprême.

D'ailleurs nous trouverons dans les doctrines même que nous n'acceptons pas, dans le finalisme, le géométrisme et jusque dans la philosophie naturaliste contemporaine, des germes de la doctrine qui nous semble la vraie ; bien entendues, elles peuvent nous acheminer à la vue véritable des choses; et approfondies, elles nous apparaissent comme « gravitant » vers un système de la liberté.

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