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Essai sur le génie dans l'art

MEMBRE DE l'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES -LETTRES ET DE l’académie DES SCIENCES MORALES

Hommage de reconnaissance et de profond respect.

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INTRODUCTION

Sommaire. — Le génie n’est pas un monstre. — Il n’est jamais qu’une différence de degré et non une différence de nature. — La pensée continue la vie, on peut la définir aussi justement que la vie du corps une « création ». — Pour comprendre le génie, il faut étudier cette puissance créatrice à tous ses degrés et sous toutes ses formes. — Distinction de la science et de l’art. — Une loi fondamentale de l’esprit : la tendance à organiser tout ce qui pénètre en lui; la renaissance de la sensation dans l’image; le rapport intime de l’image au mouvement qui la réalise’: tels sont les éléments de l’explication du génie. — Utilité de Uétude du génie pour l’esthétique.

Il semble que la beauté veuille être aimée silencieusement et d’un peu loin, qu’elle ne se révèle qu’aux âmes naïves qui vont vers elle, sans lui demander la raison du charme mystérieux qui les attire, et que, dès qu’un œil hardi ou une main brutale se portent sur elle, elle s’évanouisse, ne laissant à l’analyse qu’un corps inanimé. Et cependant l’homme n’aime pas seulement la beauté, il la crée : c’est donc qu’elle est en lui, qu’elle est lui peut-être. Pourquoi ne pas chercher à la saisir au moment où elle naît? Le génie, c’est la beauté vivante dans ses lois, devenue puissance : une puissance réglée, capricieuse et féconde, capable de toutes les métamorphoses. Au lieu de nous tourner vers le dehors, d’interroger la nature, qui se prête à toutes les réponses et

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dont rindifîérence pour le beau n’est peut-être corrigée que par un hasard heureux, étudions le génie, regardons la beauté se faire, cherchons à surprendre avec ses éléments le secret de leurs combinaisons.

Mais le génie n’est-il pas lui-même un mystère? Comment analyser le génie qui s’ignore lui-même, qui dans l’inspiration crée des œuvres dont l’artiste de sang-froid s’étonne? Le poète n’est-il pas l’écho d’une voix divine que seul il entend aux heures privilégiées? Nous ne croyons plus aux miracles. Dans la nature, tout a ses lois : l’esprit comme les choses. La fièvre se représente, se raconte dans des courbes régulières dans leur irrégularité même. Si l’inspiration est une fièvre, elle doit avoir ses lois exprimées dans ses œuvres. Le génie, quoi qu’on dise, n’est pas un monstre. Si nous le comprenons, c’est qu’il a quelque chose de commun avec nous; s’il nous charme, c’est que ses créations répondent aux lois de notre esprit. Il n’est un problème aussi redoutable que parce qu’il est un problème mal posé. Il n’est inaccessible que parce que les regards fixés à son sommet ne voient plus ce qui élève jusqu’à lui.

Le génie est humain, il est une différence de degré, non une différence de nature. C’est une vérité aujourd’hui reconnue par tous les psychologues que l’esprit n’est pas un réceptacle vide de tout contenu , qu’il intervient dans la connaissance, qu’il a ses habitudes, ses instincts, qu’il s’empare des choses et ne les connaît qu’en les soumettant à ses lois. La pensée continue la vie, elle tend à s’assimiler, à organiser tout ce qui pénètre en elle; on peut la définir aussi justement que la vie du corps « une création ». Pour

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comprendre le génie, il faut étudier cette puissance créatrice à tous ses degrés, sous toutes ses formes, marquer son rôle dans les divers actes de l’intelligence, son intervention dans l’étude de la nature ; montrer enfin comment l’image lui permet de s’affranchir, de s’exprimer librement dans une matière qui ne lui résiste plus. '

L’intuition sensible, qui donne l’élément de la connaissance, n’est-elle pas le premier acte de l’esprit qui s’organise? La perception n’est-elle pas une combinaison plus complexe, une forme supérieure, dont la sensation serait la matière ? Avant d’être une froide analyse, la vérité n’estelle pas comme une beauté vivante dans l’esprit de celui qui la découvre? L'induction, l’hypothèse et l’analogie, tous les procédés de la recherche scientifique ne sont-ils pas fécondés par le travail de cette activité spontanée qu’un mouvement naturel entraîne vers l’harmonie? L’effort constant de l’esprit pour se constituer, pour former de ses idées un tout en accord avec lui-même, n’est-il pas enfin la révélation la plus claire de ce génie, plus ou moins présent à toutes les démarches de l’intelligence? Cette étude achevée nous montrerait dans la pensée la vie, au delà de la réflexion la spontanéité, les tendances primitives, au principe de tout la- loi d’organisation, d'où dérive toute la fécondité spirituelle.

Mais les phénomènes, matière indocile, ne se plient pas aux exigences de l’esprit, ils le troublent, ils font passer en lui leurs contradictions. La vie incomplète ne se maintient que par un effort. Pour que le génie pût se manifester librement, il faudrait une matière qui ne se distinguât plus de l’esprit. La vie intérieure des images permet la création de

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ce monde tout spirituel où, la matière même étant idéale, l’esprit est tout-puissant. Les éléments intérieurs tendent d’eux-mêmes à s’organiser sous Faction d’une idée maîtresse, d’un sentiment impérieux; c’est déjà la conception de l’œuvre d’art. Le rapport de l’image au mouvement relie l’œuvre conçue à Fœuvre exécutée. Une loi fondamentale, qui rattache la pensée à la vie : la tendance à organiser, à ramener le divers à l’un, et à varier l’unité en groupant autour d’elle les éléments qu’elle peut ordonner ; la renaissance de la sensation dans l’image; le rapport intime de l’image au mouvement qui la réalise : il ne faut rien de plus pour expliquer le génie. L’art est la conséquence nécessaire de la vie des images dans l’esprit.

Loin d’être un miracle, qui rompe brusquement la continuité des choses, le génie est peut-être le fait le plus général de la vie intérieure. Le plus souvent, il est vrai, le mouvement vital, qui prépare Fœuvre synthétique du génie, se fait hors de la conscience. Mais la conscience, en limitant son propre domaine, nous révèle indirectement ce qui se fait en nous et par nous, sans qu’elle intervienne. Les découvertes imprévues, les idées soudaines, les surprises heureuses l’avertissent qu’elle n’est pas toute la pensée, que le plus souvent elle recueille les fruits d’un travail vital qu’elle prépare, mais auquel elle ne saurait suppléer. L’observation extérieure et l’analyse critique des œuvres de Fart achèvent de déterminer par tout ce que la réflexion y découvre après coup la part qui revient à la nature, à la spontanéité vivante dans Fœuvre du génie. L’emploi simultané des deux méthodes (subjective et objective), la comparaison de leurs

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résultats, montre Tunion et les rapports de la nature et de la réflexion dans leur travail simultané.

L’étude du génie nous met d’abord en garde contre les formules inflexibles. Partir d’une définition absolue de la beauté, c’est s’exposer à l’oubli de tous les faits qui la contredisent. L’esthétique ne doit pas être la théorie d’une école ni d’un art; elle doit trouver de la beauté une définition mobile, largement ouverte, qui se prête à des formes nouvelles. En voyant le beau se faire, nous apprenons à le connaître dans ses lois ; en le saisissant dans la puissance mobile et féconde, qui en varie sans cesse les formes, nous évitons de faire la théorie de nos préférences et d’ériger nos goûts en lois nécessaires. Si la beauté dépend du génie, nous ne sommes plus tentés d’emprisonner le génie dans une définition arbitraire de la beauté.

La beauté définie par l’esprit, par le jeu libre et harmonieux de ses facultés en accord, par la plénitude de la vie spirituelle, nous comprenons la sympathie qu’elle inspire. Elle est nous comme nous sommes elle; mais elle nous achève, et l’amour naît spontanément en sa présence de la joie de se sentir vivre d’une vie plus complète et plus intense.

Il semble du moins que le génie nous enferme dans le monde de l’art! Le beau a-t-il une réalité en dehors de nous? Dans la nature, n’est-il pas créé par un accord fortuit entre l’esprit et les choses? Nous ne sommes jamais assurés des intentions de la nature. Est-il vrai qu’une inquiétude secrète la tourmente et l’agite, que nous devions nous confier à la sympathie qui nous porte à lui prêter quelque chose de nos

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désirs et de nos sentiments? N’est-elle pas plutôt la créatrir aveugle, indifférente, qui ne réussit qu’à force de multiplii les combinaisons, et ne crée le durable qu’à force de dé truire l’éphémère !

On ne sort pas de soi, on ne devient pas la conscienc d’un être étranger à soi. S’il fallait sortir de l’esprit pour entrer dans la nature, elle nous serait à jamais fermée. Ce n’est qu’en nous étudiant nous-mêmes que nous pouvons oser quelques conjectures sur la vie universelle. Le monde est ma représentation, ses phénomènes sont mes idées, i! n’existe pour moi que par ma pensée, dont il doit prendre la forme: Il y a dans cette condition même de toute connaissance un premier trait d’union entre l’esprit et les choses. Si de plus l’intelligence continue la vie, si la spontanéité inconsciente prépare des œuvres qu’éclaire soudain la conscience, si le génie nous montre ainsi le passage incessant et insensible de la nature à l’esprit et de l’esprit à la nature, peut-être n’est-il pas impossible, en suivant les analogies auxquelles nous invite la continuité des choses, de rejoindre le sujet et l’objet, la beauté qui se crée en nous à la beauté que semble réaliser l’univers sensible.

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