‹ Essai sur le génie dans l'art (volume 2)Chapitre 2 sur 90 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DU GÉNIE DANS l’iNTELLIGENCE

L esprit continue la vie: sans que la conscience intervienne, par une sorte de mouvement vital, ses idées tendent à s’organiser. — Il travaille spontanément pour la beauté en luttant pour la vie.

I. Le génie dans la connaissance sensible. — La sensation est composée de sensations élémentaires, celles-ci de mouvements en nombre indéfini (ondes aériennes, vibrations de l’éther). — Perception de l’étendue, de la torme. — - Sans le travail spontané de l’esprit, chaque sens donnerait un monde irréductible. — Gomment les sensations des divers sens sont combinées dans la notion de l’objet. — Comment la synthèse du monde sensible s achève par 1 éducation de la vue^ qui permet de l’embrasser comme d un regard. — Les sensations ne sont pas seulement associées, mais organisées.

II. Le génie dans la connaissance scientifique. — L’esprit s’organise en organisant les choses qui pour lui ne sont pas distinctes de ses idées. — Le travail de l’intelligence est une forme de la lutte pour la vie. — Formation des idées générales. — Analyse et synthèse. — La classification ordonne les genres comme les genres les individus; des caractères dominateurs. — Progrès du génie intérieur qui spontanément s’élève à la lois vers l’ordre et vers la vie. — Recherche des lois, de l’ordre dans la succession des faits. — Il n’y a pas de règle pour découvrir. — La formation des hypothèses est un acte spontané, vital. — La vérité se crée en nous par le libre jeu des idées qu’organise un acte synthétique. — L analogie, étendant les genres, étend les lois. — Rôle de la volonté et de la réflexion; elles ne sont pas fécondes par elles-mêmes. — C’est la vm devenue le génie inconscient, spontané, en effort vers l’harmonie, qui fait la fécondité de l’esprit. — La science n’est-elle pas une analyse? ne tend-elle pas à prendre la forme déductive? à tout ré-

Gabriel Séailles. — Génie dans l’art. \

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duire à quelques principes abstraits? à supprimer rharmonie en l'expliquant? — Tant qu’il y aura des vérités à découvrir, le {^énie aura occasion de s^exercer. — La science achevée, devenue déductive, le travail de l’esprit obéirait aux mêmes lois, révélerait les mêmes tendances.

— Dans le monde donné, l’esprit cherche les éléments simples, parce qu’il a la diversité et que, aspirant à rharmonie, il doit découvrir l’unité; si l’esprit avait les éléments "simples, le génie synthétique serait plus que jamais nécessaire, puisque le problème serait de faire sortir de cette pauvreté .élémentaire la riche diversité des choses, — Les sciences mathématiques montrent ce que deviendrait la science de la nature en prenant la forme déductive. — Dans les mathématiques, nous créons les éléments de la science, leurs combinaisons. — Comment se pose le problème? comment il est résolu? — La science, c’est la vie; elle naît et se développe quand les idées s’organisent; elle atteste à tous ses degrés l’action spontanée, inconsciente d’un génie épris d’ordre.

11, Le génie dans les hypothèses rationnelles. — La science faite, l’esprit n’a pas la plénitude de l’existence. — Dans son oeuvre même, il trouve des raisons de douter de lui-même en doutant de la réalité de l’ordre. — L’esj)rit ne peut se donner vraiment l’existence qiCen rattachant les lois des choses à ses propres lois. — Tout est intelligible. — Telle est l’afllrmation que pose implicitement l’esprit par cela seul qu’il est et qu’il veut être. — Loi des causes efficientes. — Son insuffisance. — La vie est une unité riche et mouvante, qui se multiplie par la diversité des actes qu’elle coordonne. — L’unité dans la diversité, c’est rharmonie. — Donner la vie à la pensée, c’est donner la beauté au monde, — Loi des causes finales. — Réalité du mal. — L’optimisme est eu dehors des faits, le pessimisme est en dehors de la raison. — Réaction de la vie contre les désordres qui l’amoindrissent. — L’idée du progrès. — Même problème et même solution dans l’ordre pratique. — Le devoir. — On ne démontre pas l’intelligible, on l’affirme. — Le devoir est une forme de cette affirmation.

IV. Le génie dans la création du moi. — Le génie, c’est la vie, l’effort spontané vers l’être. — Avec la réflexion naît le doute. — On ne prouve pas que tout est intelligible, mais l’esprit n’existe réellement, entièrement que par cette croyance. — La question dernière. — Être ou ne pas être.

— On dit : le moi est la collection de ses états intérieurs. — Mais ces états représentent le monde et nos propres actes ; ils sont des éléments qui ne constituent la vie spirituelle qu’ordonnés dans l’unité de la conscience. — L’esprit se donne l’être en créant l’harmonie. — Des défaites sont possibles. — Douleur. — Désordre moral. — Folie. — Ainsi, penser, c’est vivre. — La logique se subordonne à la vie, la réflexion à la spontanéité, — L’esprit de système est un besoin vital. — Valeur relative de l’erreur; elle consiste à créer des organismes non viables. — La certitude est une forme de cet effort vers l’être. — Gela est vrai, parce que je ne puis nier cette vérité sans m’anéantir moi-même. — Le postulat, c’est la vie.

— La réflexion reconnaît l'existence du mal; mais, sous l’impulsion du génie, elle fait rentrer le désordre dans l’ordre. — La certitude s’achève ainsi par l’espérance. — Vivre, c’est affirmer. — L’action supprime le doute.

Le génie, au sens le plus étendu du mot, c'est la fécondité de Fesprit, c’est la puissance d’organiser des idées, des images ou des signes, spontanément, sans employer les pro-

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cédés lents de la pensée réfléchie, les démarches successives du raisonnement discursif. Si Tonne saisit pas le rapport qui Tunit à la pensée, c’est qu’on imagine qu’il s’ajoute à l’esprit comme une grâce d’en haut,^ et qu’il apparaît et disparaît soudainement, selon les caprices d’une puissance surnaturelle. Il n’en est rien. L’esprit n’est pas un miroir que la nature, suspendant son action et sa fécondité, se présente h elle-même pour regarder ses œuvres antérieures : en lui agit la puissance qui organise le monde et crée le corps vivant. Il ne reçoit pas ses connaissances, il se les donne; il ne les subit pas, il les crée. Toujours il agit, et le plus souvent spontanément, sans que la conscience soit informée de ce travail, si ce n’est par les fruits qu’elle en recueille.

Une même loi dirige toutes ses démarches, une même tendance est présente à tous ses actes : la multiplicité des idées le disperserait; par cela même qu’il vit, il les ordonne. Il n’est que parce qu’il met l’unité dans les choses; il ne peut s’organiser qu’en organisant le monde, et d’un mouvement naturel il va vers l’harmonie, qui seule lui permet l’existence. De la pluralité des impressions il fait l’unité de la sensation; de la pluralité des sensations, l’unité de Tobjet; de la pluralité des objets dans l’espace, il compose le spectacle de l’univers visible; et cela sans intervention de la conscience réfléchie, par un travail que tout homme accomplit si spontanément que volontiers il le nie. Cette harmonie tout extérieure ne suffit pas à le satisfaire, il veut en saisir les raisons secrètes, et il cherche ses raisons dans les rapports qui unissent les êtres entre eux, dans les lois générales qui résument et expliquent les faits particuliers. De ces lois générales, il tend vers l’unité plus vaste encore des principes universels et nécessaires qui embrassent tout ce qui est, et il s’efforce de se comprendre lui-même et ses actes dans l’univers harmonieux, qu’il crée pour se créer lui-même.

S’il en est ainsi, si l’esprit agit spontanément pour Tordre,

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et si ses actes dépassent sans cesse la conscience, l’inspiration, sans perdre son caractère mystérieux, est l’état naturel et normal de l’esprit, elle est la vertu propre de la pensée. Si l’esprit travaille pour l’harmonie, si c’est la condition meme de son existence que d’organiser le monde et ses idées, à vrai dire il travaille pour la beauté, en luttant pour la vie. L’art et la science sont des formes de la vie; ils ont une même origine : les tendances spontanées de l’esprit, les lois de son être et de son action. Le génie artistique n’est plus un monstre ni un miracle; il est l’esprit même. Les hommes qui le possèdent ne sont que les hommes en qui l’humanité est à son apogée, ce qui explique à la fois l’admiration qu’ils inspirent et l’intelligence universelle de leurs œuvres. Suivons donc ce travail spontané de l’esprit, étudions son rôle à tous les degrés de la connaissance, et préparons-nous ainsi à éviter les surprises décourageantes quand nous aurons à le contempler dans la liberté de son action créatrice.

L’activité intellectuelle semble ne pas intervenir dans la connaissance des corps : nous n’avons ni la conscience d’un effort actuel, ni le souvenir d’un effort passé. Dès que les yeux s’ouvrent, il faut voir la lumière. La sensation s’impose, on la subit, et les philosophes qui veulent réduire l’esprit à l’inertie se contentent de ramener toutes ses idées, tous ses jugements à des complications progressives de cet élément primitif. Est-il vrai que dans la perception extérieure tout se fasse sans nous? Son œuvre achevée, l’artiste s’étonne lui-même de ce qu’il a fait en le comparant à ce qu’il a voulu; n’en est-il pas de même de l’esprit? ne compose-t-il pas le spectacle du monde dans une sorte d’inspiration, en obéissant spontanément à ses propres lois? et n’est-il pas possible

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en faisant, si j’ose dire, la critique de cette œuvre d’art, de retrouver par l’analyse les éléments divers qui se sont unis harmonieusement en elle?

La sensation paraît simple, irréductible; elle ne l’est pas; elle est composée d’abord de sensations élémentaires. Dans un son musical très grave, les sensations élémentaires, bien que s’unissant en un tout continu, peuvent être perçues distinctement. On peut décomposer une sensation de son qui dure une seconde en mille sensations qui durent chacune un millième de seconde et sont toutes perceptibles, et chacune de celles-ci en deux vibrations successives qui n’arrivent plus Jusqu’à la conscience. Dans chaque couleur prismatique perçue sont présentes et diversement combinées les trois sensations élémentaires du rouge, du vert et du violet : quand les trois sensations sont excitées avec une force égale, nous avons la sensation de blancheur; quand le rouge domine et que les deux autres sensations sont excitées faiblement, nous avons la sensation du rouge spectral, et toutes les couleurs, toutes les nuances résultent ainsi des combinaisons variées de ces trois éléments.

Si nous considérons non plus nos événements intérieurs, mais les phénomènes qui leur répondent en dehors de nous, les vibrations de l’air ou de l’éther, c’est alors surtout que nous sommes surpris de tout ce qui s’unit, de tout ce qui se résume et se concentre dans une sensation. Les vibrations de l’éther, auxquelles répond l’impression lumineuse, sont en nombre prodigieux; dans le rouge, qui est constitué par les ondes les plus lentes et les plus longues, on en calcule des centaines de millions ^ La vie mentale commence à peine, et voilà assez d’éléments pour occuper l’esprit à un calcul stérile, pour le disperser et l’anéantir, s’il ne concentrait spontanément toute cette multitude dans l’imité de la sensation.

1. Voyez De V intelligence, par H. Taine, t. I®*", Les sensations de l’ouïe et de la vue.

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Le travail de l’esprit est aussi spontané dans la perception de l’étendue, mais on voit plus clairement sa nécessité. La couleur n’est d’abord qu'une modification interne, un changement d'état qui survient en nous et se caractérise par son intensité. Comment donc percevons-nons par la vue l’étendue à deux dimensions ? L’œil ne saisit distinctement qu’un point à la fois, mais il se meut sur lui-méme de droite à gauche, de gauche à droite, de bas en haut, de haut en bas. et en se mouvant ainsi il parcourt tour à tour les divers points d’une surface : il reste à constituer de ces points l’étendue même, à les unir, à les relier, à mettre la continuité dans les impressions successives et à composer de leur multiplicité l’unité de la perception. Supposez l’impression réduite à elle-même, tout s’etface, tout s’évanouit : l’objet agit, l’esprit ne réagit pas; il n’unit plus en une perception ses changements successifs ; il commence sans cesse une œuvre qu’il n’achève jamais.

L’œil fixé dans l’orbite, où il se meut sur lui-même, ne peut saisir que la ligne, la surface et leurs rapports; c'est en allant d’avant en arrière, c’est en se mouvant en tout sens, qu’on perçoit avec la profondeur la forme, la distance et la grandeur. iX’est-ce pas dire déjà qu’il faut faire l’étendue à trois dimensions pour la percevoir? A la contraction d’un muscle répond une sensation originale; cette sensation varie selon le nombre des muscles mis en jeu, selon l'amplitude et la vitesse du mouvement. Si elle se continue librement, nous avons la sensation de l’étendue vide; si elle s'interrompt brusquement, sans intervention de notre part, nous avons la sensation de résistance; si la résistance tout à coup cesse, nous avons l’idée de limite. Avec l’étendue, la résistance et la limite, nous pouvons construire les formes et les grandeurs^; mais les sensations musculaires, étant successives, doivent

1. Voyez les analyses des psychologues anglais, Stuart Mill, Bain, Herbert Spencer, et M. Taine, De ï' intelligence, t. II, ch.

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être reliées entre elles, unies, coordonnées. Ce n’est pas tout : il faut tenir compte de la durée du mouvement et de sa vitesse, établir un rapport entre ces deux termes, qui varient selon les expériences, faire de l’un l’équivalent de l’autre. N’est-ce pas dire qu’il faut dominer les impressions passives, les embrasser d’un même regard qui saisisse ce qu’il y a de commun et de différent entre elles? Percevoir l’étendue, c’est la parcourir, puis c’est unir ses points successivement parcourus dans une intuition simultanée ; connaître la forme, c’est la construire. Ici intervient la main, merveilleux instrument, qui va au-devant de l’objet, se plie à la forme des choses, les mesure, s’en empare. Mais rarement la main saisit à la fois toutes les parties d’un corps, elle les perçoit tour à tour, elle insiste sur les surfaces résistantes, elle suit les limites, elle dessine la figure de l’objet dans l’espace, peu à peu, par des mouvements successifs. C’est l’esprit qui, présent à toutes ses démarches, les dirige; c’est lui qui calcule, mesure et compare; c’est lui qui fait de toutes les impressions un ensemble, un tout, et met l’imité de la forme dans cette diversité d’éléments.

Ainsi, que nous analysions le son ou la couleur, l’étendue lumineuse ou l’étendue résistante, nous trouvons tout d’abord un nombre effrayant de mouvements extérieurs, qui, sans effort apparent, se ramassent et se concentrent dans l’imité d’une même intuition; puis une succession de sensations ordonnées dans l’harmonie d’une perception qui les résume et les comprend toutes. Ni la conscience ni la volonté n’interviennent dans ce premier travail, par lequel s’élaborent les matériaux de la connaissance. Tout se fait spontanément, par une sorte de privilège, de grâce efficace. Mais déjà, quoiqu’encore inconsciente et comme immédiatement réalisée dans ‘ les organes des sens, apparaît une puissance dont l’imité est à la fois la tendance et la loi. Les impressions s’organisent en traversant l’organisme, s’ordonnent en arrivant à la pensée.

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Comme la cellule vivante déjà concentre une multitude de mouvements, ainsi la sensation est quelque chose de vivant; elle concentre une quantité indéterminée dans une qualité distincte, et elle fait concourir et concorder dans son unité la multitude effrayante des mouvements externes qu’elle coordonne.

De toutes parts m’arrivent des odeurs, des sons, des couleurs; je vois, j’entends, je touche, je me meus; tous mes sens sont ouverts à la fois aux impressions qui les émeuvent; mais les sensations étant irréductibles, le son ne pouvant être ramené à la lumière, ni la lumière à l’odeur, ni l’odeur au contacC il y a autant de mondes qu’il y a de sens différents. Et même chaque sensation ayant une certaine intensité, qui la distingue de toutes les autres sensations du même genre, il y a autant de mondes qu’il y a de nuances dans les sensations des divers sens; le bleu n’est pas le rouge ni le vert; le bruit n’est pas le son musical, le grave n’est pas l’aigu : voici que l’esprit de nouveau est menacé d’une totale dispersion et va se réduire en une poussière d’éléments. Avant tout, nous saisissons dans la multitude des nuances qui s’offrent successivement à la vue, l’unité de la sensation de couleur; dans la multitude des bruits, la sensation générale du son, et déjà nous nous recueillons en mettant une première unité dans cette infinie diversité.

Mais, cette œuvre faite, nous nous trouvons encore en présence de cinq mondes différents, qui, n’ayant rien de commun, semblent à jamais irréductibles. Sommes-nous donc condamnés à passer tour à tour d’un monde dans un autre monde, du son dans la lumière, de la lumière dans la résistance, sans parvenir jamais à faire coïncider ces sensations hétérogènes et à fondre ainsi ces divers mondes dans l’unité d’un seul et même monde? L’esprit ne peut se réaliser luimême qu’en échappant à cette existence multiple dont l’anarchie l’anéantirait. Il y échappe en confondant les sensations

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des divers sens dans Tunité de l’objet qu’elles constituent. Un objet n’est qu’un ensemble de sensations coordonnées. Qu’estce qu’une rose?sinon l’ensemble des sensations qu’elle suscite en nous par sa présence. Percevoir une rose, c’est la faire, c’est la composer de la douceur de son parfum, du rose de sa corolle, du vert des feuilles qui la soutiennent et l’entourent, du contact caressant des pétales veloutés, c’est faire concourir ces sensations diverses, ne plus les distinguer, en former une sorte d’accord en lequel toutes sont vivantes et résonnent à l’imisson. Ainsi il n’y a plus cinq mondes irréductibles : l’esprit ramène à l’unité les sensations des divers sens en les combinant dans la notion de l’objet. La sensation était la résonnance d’impressions sans nombre; dans l’objet, ces harmonies partielles s’unissent à leur tour et s’accordent en une harmonie plus complexe qui les comprend et les maintient toutes.

Ici encore, tout se passe hors de la conscience ; nul ne se souvient d’avoir accompli cette oeuvre compliquée, ni d’être intervenu dans la création des objets qui lui apparaissent. C’est spontanément que l’esprit, obéissant à ses propres lois, organise ses sensations et crée les matériaux de la connaissance. Tout ce qui pénètre en lui participe de sa vie, devient quelque chose de vivant. L’objet, comme la sensation, est un tout organisé ; toutes les expériences faites avec les divers sens y sont concentrées, et, comme les membres d’un corps animé vibrent sympathiquement, il suffit qu’une des sensations ainsi unies apparaisse pour que plus ou moins distinctement toutes les autres s’éveillent.

Les sensations saisies dans leurs rapports et coordonnées dans l’idée de l’objet, il n’y a plus autant de mondes irréductibles qu’il y a de sens différents ; mais le monde est limité pour nous à l’objet que nous percevons, et les objets successivement perçus sont innombrables. Ne pourrons-nous jamais les embrasser d’un seul regard? comprendre pour ainsi dire

leur multitude dans runité crime sensation? Alors serait vraiment réalisée runité du monde considéré dans son apparence visible, du monde tel cju'il est perçu par les sens, avant que n’interviennent les facultés supérieures de l’esprit. Comment accomplir celte oeuvre que tout semble rendre impossible? Les objets sont sans nombre, les sensations sont successives.

11 n’y aurait qu’un moyen : parcourir en un instant une longue série de sensations, les faire se suivre avec une telle rapidité que leur succession devînt en quelque sorte une simultanéité : le monde sensible nous apparaîtrait ainsi comme concentré en une seule intuition. Cette œuvre est-elle audessus de la puissance synthétique de l’esprit?

L’œil reçoit les rayons lumineux de tous les points de l’horizon, et le moindre mouvement du corps ou de la tête lui permet de parcourir des distances considérables. Le malheur est qu’il est incapable par lui-même de discerner ces distances, parce que pour lui tout se réduit à des couleurs juxtaposées sur un plan. Quand pour la première fois les yeux d’un aveugle-né, qu’on vient d’opérer, s’ouvrent à la lumière, il ne peut rien dire de la forme, de la distance, de la grandeur des objets; il ne perçoit qu’un ensemble confus de taches colorées qui semblent toucher le globe de l’œil, un rideau bigarré qu’il cherche à repousser et qui recule devant lui. Seul le toucher, aidé du mouvement, nous donne l’étendue à trois dimensions, la forme, la direction, la grandeur. Et la main n’atteint que les objets voisins, et nos mouvements sont d’une lenteur désespérante! Il reste de faire des sensations visuelles les équivalents et les signes des sensations tactiles et musculaires.

L’œil nous instruit à la fois par les sensations de couleurs : elles sont plus ou moins nettes, plus ou moins claires, selon l’éloignement; par la diversité de ses mouvements : selon la distance la courbure du cristallin varie pour concentrer les r,ayons lumineux sur la rétine, et les deux yeux couver-

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gentplus ou moins ; selon la direction, c’est tel ou tel muscle moteur qui se contracte, tourne l’œil vers le haut ou vers le bas, vers la droite ou vers la gauche. En même temps que nous voyons, nous nous déplaçons, nous allons vers l’objet, nous faisons sur lui mille expériences qui nous permettent de juger de sa forme, de sa grandeur, de sa distance, de sa direction. Les sensations visuelles, jeux de lumière, atténuations des couleurs, contractions des muscles moteurs de l’œil, étant dans un rapport constant avec les sensations tactiles et musculaires, nous pouvons faire des unes les signes des autres. Je vois un objet, c’est-à-dire que je perçois tel ensemble de taches colorées en rapport les unes avec les autres, tel mélange d’ombres et de lumières; je m’approche, je touche l’objet en même temps que je le regarde ; après quelques expériences, la sensation visuelle devient pour moi le signe et le résumé de toutes les sensations que pourrait me donner la main, si je me saisissais de l’objet. J’aperçois au loin une maison, une forêt; la sensation de couleur est plus ou moins nette, les muscles moteurs de l’œil entrent en jeu et se contractent d’une façon déterminée selon la distance et la direction. Je marche vers la maison, vers la forêt; j’ai toute une série de sensations musculaires qui me permettent d’apprécier avec exactitude leur éloignement; que je retrouve l’ensemble des sensations visuelles éprouvées, elles pourront se substituer pour moi aux sensations tactiles et musculaires qui précédemment les ont suivies et dentelles sont désormais les signes et les équivalents. L’œil est comme le centre d’un compas dont les branches s’étendraient indéfiniment : le moindre déplacement au centre représenterait aux extrémités une distance considérable. Ajoutez que les mouvements, par lesquels l’œil s’accommode aux distances et se dirige en tout sens, à droite, à gauche, en bas, en haut, sont d’une très grande rapidité; que ces mouvements instantanés, substitués à la longue série des

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sensations musculaires, nous permettent de résumer en une intuition des espaces immenses; que les rayons lumineux nous arrivent de tous les points de l’horizon et qu’un mouvement du cou, de la tête ou du corps changeant soudain toutes les sensations visuelles, elles peuvent se multiplier indéfiniment sans perdre leur continuité. Résumant ainsi des mouvements sans fin dans un seul regard, concentrant leur durée dans un instant^ nous nous affranchissons de la diversité des choses, nous nous faisons le centre du monde visible, que nous pénétrons de toute part. Nous ne sommes plus enfermés dans le monde étroit que nos mains hésitantes ouvraient devant elles, nous avons reculé jusqu’à l’infini le mur mohile et coloré qui se dressait et fuyait devant nous. Quand nous suivons l’Océan qui monte jusqu’au ciel, le plaisir physique de cette contemplation ne vient-il pas de ce que nous imaginons dans une intuition rapide tous les mouvements qui se concentrent dans cette vision instantanée? Regarder l’océan, n’est-ce pas le parcourir? éprouver tout à la fois l’effroi et la fierté de cette course libre qui, plus rapide que le vol, légère comme la pensée, concentre dans un instant la multitude infinie des mouvements qu’elle résume?

La difficulté^ que nous éprouvons à mettre les objets en perspective et à imiter les sensations de la vue telles qu’elles nous étaient primitivement données, nous avertit de la complexité du travail que nous avons spontanément accompli. La loi de cette activité inconsciente, vitale, est encore l’effort vers l’unité, la tendance à se dégager des phénomènes, à les dominer en les embrassant dans une intuition qui coordonne leur diversité. On dit que les sensations s’associent, il serait plus juste de dire qu’elles s’organisent. Quand je vois la distance, toutes les sensations musculaires que j’éprouverais pour la parcourir ne sont pas imaginées dans leurs rapports avec les sensations visuelles et musculaires de l’œil. S’il fallait repasser ainsi par leur série, le temps serait aussi long

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que pour les percevoir directement. Les sensations musculaires de l’œil, qui varient comme la distance et la direction; leurs rapports aux mouvements nécessaires pour atteindre l’objet; la diversité des Jeux de la lumière et de l’ombre, leurs rapports aux mouvements de la main, nécessaires pour en percevoir la forme; tous ces éléments multiples, ces milliers d’expériences sont organisés dans l’acte unique et instantané par lequel Je perçois l’objet coloré, étendu devant moi, situé à telle distance et dans telle direction. Par la combinaison de sensations hétérogènes, nous composons en les organisant la sensation visuelle de la forme, de la grandeur et de la distance; c’est une unité nouvelle, un point vivant, la résonnance et l’accord de toutes les expériences passées.

Il semble que l’esprit n’intervienne pas dans la connaissance des choses, qu’il ne soit qu’un miroir passif où elles se réfléchissent. Rien de plus faux. Cette illusion naît de ce que le travail spontanément accompli se fait en dehors de la conscience, qui n’en perçoit que les résultats. La sensation semble simple, elle ne l’est pas : supprimez le travail spontané de l’esprit et essayez de concevoir ce qui reste du monde. Vous êtes pris de vertige et d’épouvante devant ce chaos obscur et silencieux de mouvements lancés en tout sens : au lieu du son, vous avez les milliers de vibrations de l’air; au lieu de la couleur, les millions de vibrations de l’éther; tout s’agite, se décompose et se multiplie. C’est assez d’une sensation visuelle pour rendre impossible avec l’unité la vie de l’esprit ; au premier pas, nous voilà fous, ivres, dispersés, anéantis. L’esprit, par un art encore tout instinctif, dont les procédés semblent vivre dans les organes des sens, se délivre de cette diversité infinie qui menace de le décomposer. Les vibrations de l’éther sont en nombre incalculables, il les ramène à l’unité de la sensation visuelle ; les sensations des divers sens le transportent dans cinq mon* des sans rapport, il les identifie dans l’unité de l’objet, qu’il

compose de leur ensemble harmonique; les objets sont distincts, perçus tour à tour, il met entre eux Tunité en les saisissant comme dans une seule intuition, en les parcourant si vite qu’il les embrasse d’un seul regard. L’esprit ne réfléchit pas le monde, il le crée; son premier acte est un effort spontané vers l’harmonie; il commence à vivre en réalisant la beauté. Il ne reproduit ni ne compte les milliards de mouvements que conçoit l’analyse scientifique; il en comipose la sensation, puis l’objet, et de l’ensemble des objets le tableau mouvant de runivers visible, premier chefd’œuvre du génie qui vit en tout homme par cela seul qu’il est; de la puissance créatrice et spontanée qui tend vers l’imité par cela seul qu’elle agit; de cet art intérieur, dont les procédés sont organisés dans le corps vivant et qui est la vie même, l’art de se recueillir, de se faire soi-même en réduisant le nombre des éléments pour les embrasser dans l’unité d’une même pensée.

Par son travail spontané sur les données des sens l’esprit déjà s’organise. Mais cette connaissance superficielle, rapide, tout extérieure, ne lui donne encore et au monde qu’une existence fragile et menacée. Chaque objet reste distinct, l’imité n’est qu’apparente, la multiplicité réelle est indéfinie. Pour nous, réduits aux sens, que sommes-nous? Un être d’un instant, entraîné dans le perpétuel devenir des choses, incapable de rattacher leurs états successifs, changeant de monde comme d’horizon, et dispersant son existence dans des perceptions sans lien. L’esprit ne se contente pas de cette généralisation superficielle des sens, qui le rapetisse en limitant le monde qu’il pense à l’horizon visible et ne lui laisse que l’apparence de l’être. Spontanément, parfois sous

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l’impulsion de la conscience, souvent en dehors d’elle, il tend à ordonner ses idées, c’est-à-dire, puisque ses idées constituent pour lui toute réalité, à ordonner le monde même. Il saisit entre tous les êtres qui existent en un même instant de la durée certains rapports ; il discerne les caractères généraux, permanents, communs à tous ; il les classe ; il formule les lois partout présentes qui relient les états successifs du monde, font de la pensée de ce monde une seule pensée, de l’être qui le pense un seul et même être étendant sa vie dans l’espace et dans la durée ; il ramène les lois particulières à des lois de i3lus en plus générales; il cherche l’idée maîtresse qui, coordonnant toutes les autres idées, les concentrerait dans une pensée sans contradiction, vraiment une et identique à elle-même.

Voyons à l’œuvre cette inquiétude d’être, ce vouloir vivre, et suivons les démarches successives par lesquelles le monde et l’esprit s’organisent simultanément. Les sens nous donnent des individus sans nombre et dans chacun de ces individus des qualités qui varient en degré de l’un à l’autre, une poussière d’intuitions qui se disperse dans l’espace et dans le temps en nous aveuglant. L’esprit ne se laisse pas emporter dans ce tourbillon; il regarde, il se recueille et il agit. Il compare ces êtres divers; il néglige les différences ; il remarque les traits communs; il dégage les qualités toujours présentes; il obtient des caractères généraux, et de ces caractères comme éléments il crée l’idée générale, en laquelle ils sont résumés et vivants. Par les sens nous percevons vaguement les qualités multiples de l’individu ; ce n’est pas encore une connaissance. Pour former l’idée générale de rose, il faut analyser en les discernant les qualités communes, porter son attention sur les traits caractéristiques, parfum, couleur, forme, puis, ce premier travail fait, comparer les roses aux autres fleurs pour les en distinguer, enfin de ces éléments composer la notion de la rose où vivent les caractères de

toutes les roses, et ces seuls caractères. L’idée générale n’est pas un appauvrissement, la réalité vidée, le squelette banal des individus mutilés; elle n’est pas un je ne sais quoi d’abstrait et de mort, elle est féconde, elle est riche de tout ce qu’elle résume et concentre.

Voyez par quels progrès successifs se forment les idées de l’enfant. D’abord la généralisation est indéfinie, c’est seulement la spontanéité de l’esprit qui entre en jeu et, de traits vagues, sans précision, compose une idée sans forme et sans limites : c’est un organisme homogène et simple, comme ces masses de matière vivante qui llottent sur la mer et qu’elle jette au rivage. A mesure que riiomme se développe, que les expériences se multiplient, les idées se différencient, les distinctions s’établissent, les rapports sont mieux définis. La vie de l’esprit se complique. Les idées se divisent en organismes qui s’enveloppent, s’accordent et se relient dans l’imité d’une même pensée. Ce qui fait la vie de l’idée générale, c’est la multitude des individus qu’elle résume; isolée, elle ne serait qu’une unité vide, mais en elle vit toute la réalité qu’elle concentre et qui en jaillit à notre appel. Comme le point où la pierre frappe l’eau devient le centre de cercles concentriques qui s’enveloppent, ainsi au choc de l’idée générale tendent à se former des images réelles et des images possibles, comme si une agitation sourde soulevait la masse des expériences passées. Nous ne vidons pas la réalité, nous l’organisons : d’idée générale de rose, c’est plus et c’est moins que la rose individuelle, ce sont toutes les roses réelles et toutes les roses possibles. L’esprit ne travaille pas à se vider de plus en plus lui-même, il ne tend pas vers l’être indéterminé, sans contenu, vers le zéro, vers le rien; il se crée en mettant l’unité dans la diversité des choses, en organisant cette diversité, en faisant ainsi de lui-même une activité riche d’actes réels et possibles, mais maîtresse de cette richesse et ne s’y dispersant plus.

DU GÉNIE DANS l’iNTELLIGENCE

J’accorde que « l’individu n’est qu’un tissu de propriétés générales diversement entrelacées ^ » ; mais l’esprit, en possession de ces quelques propriétés, entrevoit la multitude de leurs combinaisons possibles et, par suite de sa fécondité propre, tend à les recréer dans leur diversité infinie.

Les idées générales naissent comme les mots, sans que la conscience intervienne, par le développement progressif de la pensée, qui spontanément s’organise. Mais les idées générales rapprochant les individus par des analogies trop souvent superficielles, s’attachant à ce qui se voit, à ce qui frappe les sens, elles distribuent les choses selon des rapports plus apparents que réels; ne tenant pas compte de l’importance des caractères, elles forment des groupes qui restent en présence sans s’unir. L’unité est incomplète; les individus s’ordonnent dans les genres, mais les genres sont juxtaposés ; l’ordre est extérieur, superficiel; n’étant pas dérivé d’un ordre supérieur qui l’implique, il n’est qu’un hasard heureux, rien ne le garantit. Nous vivons encore d’une vie incertaine et provisoire. N’est-ce pas assez des genres pour nous étourdir et nous disperser? Que de plantes, dont chacune a ses feuilles, sa tige et sa fleur! Que d’insectes perdus dans ces plantes ! Nous ne pouvons connaître ce que nous écrasons; le génie de la nature nous défie par sa fécondité.

L’esprit peu à peu se rassure, domine ce vertige; obéissant à la loi qui est son essence même et le constitue tout entier, il intervient avec la conscience de ce qu’il veut : il s’efforce d’organiser les genres, après avoir organisé les individus. Dans les propriétés générales, il en distingue qui, moins variables, plus étendues, sont présentes à des groupes d’êtres plus nombreux; dans la diversité des espèces il retrouve l’unité du genre, dans la diversité des genres l’unité de la classe. Ce n’est pas tout : il cherche et il découvre la raison de cette

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