CHAPITRE IV
l’organisation des mouvements
DANS SON RAPPORT A l’oRGANISATION DES IMAGES
I. — Au milieu de ses complications, l’image reste en rapport avec le mouvement. — Les mouvements doivent donc se décomposer et se recombirier par un travail spontané, analogue et parallèle à celui qui résout les images pour les grouper en des formes nouvelles. — H y a ainsi une imagination créatrice du mouvement, que rend possible la mémoire motrice. — La traduction du désir en une scène où l’être se voit agir se continue par une tendance de l’être à réaliser les mouvements qu’il imagine et à jouer le rôle qu’il se donne.
II. — De l’instinct. — De l’habitude. — De l’adresse et de la grâce. — Danse, escrime. — Sorte de fantaisie motrice. — Dans tous ces faits, rapports d’une combinaison d’images à une combinaison de mouvements. — Quand la vie de l’esprit se dégage de la vie du corps, il est difficile d’établir un rapport immédiat entre l’image et le mouvement. — Que l’imagination reste seule, qu’elle domine, il reparaît. — Dans la vie, l’imagination est le principe de l’action. — Quand l’imagination s’affaiblit, la puissance pour Faction diminue. — L’homme, avant d’agir, pour agir imagine. — Quand l’homme veut faire d’une idée un principe d’action, il la traduit en images. — Dans l’antiquité, la morale pratique, c’est la vie des philosophes. — De même dans les religions. — La passion isole l’image, lui livre l’esprit; aussitôt le mouvement naît. — Les héros de la tragédie. — L’image au milieu de ses combinaisons reste liée au mouvement. — Il suffit d’exagérer ou d’isoler l’image pour produire le mouvement. — C’est le génie dans ses deux moments, conception, exécution.
La forme vivante n’est pas une forme inerte. L’harmonie visible, simultanée, qui naît du rapport de ses éléments, de-
vient rharmonie des mouvements externes par lesquels elle réagit au dehors. Il en est de même de la vie de l’esprit. L’image, nous l’avons vu, tend à se transformer en un mouvement qui lui répond et qui continué la réalise. D’une façon générale, imaginer un mouvement, c’est l’ébaucher ; l’imaginer avec persistance et intensité, c’est l’accomplir. Dans les tableaux mobiles et variés 'que crée la fantaisie, les images se désagrègent et leurs éléments spontanément s’unissent en des combinaisons nouvelles. Au milieu de ces complications et de ces métamorphoses, l’image reste en rapport avec le mouvement. Les mouvements doivent donc se décomposer et se recombiner par un travail spontané, analogue et parallèle à celui qui résout les images pour les grouper en des formes nouvelles. Sans doute il ne faut pas oublier que tonie image n’a pas pour conséquence nécessaire tout le mouvement qu’elle tend à susciter, que souvent l’ébranlemenl (|u’elle imprime reste intérieur ou ne se manifeste que par un nouveau jaillissement d’images. Mais, ces réserves faites, on peut maintenir qu’à l’organisation des images répond une organisation parallèle des mouvements qui, exécutés, les réaliseraient.
Il y a ainsi une véritable imagination créatrice du mouvement. Elle est moins libre que la fantaisie, dont elle dépend ; elle n’est ni aussi féconde ni aussi rapide; ses démarches sont le plus souvent mêlées d’hésitations laborieuses, mais elle est de même nature et obéit aux mêmes lois. Il y a une mémoire des mouvements. La mémoire n’est pas seulement une loi de l’intelligence, elle est une loi de la vie. Pas plus que la sensation, le mouvement ne meurt tout entier, quelque chose de lui persiste. La volonté ne meut pas directement les muscles; elle ignore leur nombre, leur place exacte, leurs attaches, leurs rapports; elle ne sait pas combien entrent en Jeu ni dans quelle mesure, pour produire les mouvements qu’elle ordonne. Elle pose le but; ce but est
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atteint par im mécanisme qu’elle ignore. Mais ce mécanisme est pour ainsi dire composé de pièces nombreuses qu’il faut ajuster; la première fois qu’on veut exécuter une action complexe, on ne peut coordonner les mouvements élémentaires dont elle suppose l’accord. Par tâtonnements, après des échecs, on rencontre cet accord, on s’efforce de le retrouver, on le retrouve de plus en plus facilement, et à la suite d^exercices répétés l’action semble s’nccomplir d’elle-même. Il y a là un acte de mémoire. Les mouvements accomplis modifient la forme vivante, s’y enregistrent, s’y organisent et durenl comme elle K Cette mémoire motrice chez l’animal devient l’instinct. La vie complexe, mobile de riiomme ne se laisse pas enfermer dans ces limites infranchissables; elle n’est jamais achevée. Mais, si nous ne sommes jamais des autoj liâtes, il n’est pas un de nos actes qui ne prouve l’existence et l’utilité de la mémoire motrice. Les mouvements réflexes, adaptés à une fin, que l’animal décapité exécute en réponse aux excitations de l’opérateur; les habitudes qui transforment les mouvements les plus difficiles au début en des actes automatiques; les aptitudes, acquises par Texercice, qui font du corps le plus souple des instruments ; la multitude des mouvements que nous confions à l’organisme et qui s’exécutent sans que nous y prenions part, tout nous atteste la puissance et le rôle de cette mémoire toujours active. Les sensations laissent en nous quelque chose d’elles-mêmes et peuvent reparaître sous forme d’images : elles sont autant d’éléments
1. « Une moelle épinière qui ne posséderait pas cette faculté de rétention (que nous nommons mémoire dans les centres supérieurs) serait une moelie épinière idiote, incapable de culture... (p. 145). Les mouvements, déterminés ou effectués par un centre nerveux particulier, laissent, comme les idées, leurs résidus respectifs, qui, répétés plusieurs fois, s’organisent ou s’incarnent si bien dans sa structure que les mouvements correspondants peuvent avoir lieu automatiquement. Il y a par conséquent entre l’impulsion volontaire et l’action une région comprenant les résidus moteurs qui sont les agents immédiats des mouvements, une région (psychologiquement parlant) de mouvements abstraits, latents ou potentiels. » ■-Maiidsley, Physiologie de V esprit, p. 433.)
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actifs, mêlés à la vie intérieure, entraînés dans son cours, sans cesse organisés par elle. De même les mouvements que nous avons exécutés laissent quelque chose d’eux-mêmes; ils vivent en nous de notre vie. La conscience ne les aperçoit pas; mais nous constatons leur présence quand nous voulons agir et que, comme sous l’impulsion immédiate de la volonté, l’acte s’accomplit spontanément.
Ces m ouvements possibles ne sont pas des abstractions ; ils sont, comme les images, des éléments vivants, soumis aux lois de la vie, sans cesse organisés par l’elTort vers l’unité, vers la concentration qui la constitue. L’image esl liée au mouvement : quand l’une apparaît, l’autre tend à se produire. Ce n’est que l’analyse qui isole les deux termes ; en fait, ils sont solidaires; l’imagination, comme la vie, est un phénomène à double face. Il y a donc des rapports intimes entre la multitude des images et des mouvements que la vie intérieure embrasse et contient, sans que la conscience les éclaire. Dès lors, quand les images, par une action vitale, se décomposent pour s’organiser en des scènes dont l’unité répond à l’imité d’un désir^ d’un sentiment, les mouvements qui répondent à ces images doivent se décomposer à leur tour, puis s’organiser en un mouvement complexe, dont les divers moments sont rattachés l’im à l’autre et expriment à leur manière l’imité qui coordonne les images et préside à leur combinaison. La traduction du besoin, du désir en une scène où l’être se voit agir se continue par une tendance de l’être à réaliser les mouvements qu’il imagine et à jouer le rôle qu’il se donne. Pas plus que la mémoire des images, la mémoire des mouvements n’est une vaine accumulation, un magasin distinct de l’esprit. La mémoire des mouvements, ce sont les mouvements mêmes participant de la vie intérieure, devenus ses éléments, sans cesse entraînés dans son courant créateur, en même temps que les images auxquelles ils sont liés et avec lesquelles ils sont harmoniquement organisés.
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Dans les cas les plus simples et les moins nombreux, le rapport de l’image au mouvement est constaté par une expérience directe : l’image est donnée, le mouvement suit. C’est ce qui a lieu par exemple dans l’expérience du pendule. A mesure que le phénomène se complique, il devient plus difficile de discerner, avec tous les éléments qu’il comprend, toutes les relations qui les relient l’un à l’autre. D’abord une multitude d’images passent comme à l’horizon de la pensée, sans s’y fixer assez longtemps pour poser toutes leurs conséquences. La rêverie se joue en arabesques capricieuses; c’est en se développant qu’elle s’épuise. Beaucoup d’images ne manifestent ainsi leur force d’impulsion qu’en faisant jaillir autour d’elles des images nouvelles. Le plus souvent aussi, les mouvements se mêlent aux images qui se succèdent, sans qu’il soit possible de faire à chacune sa part; leur rapport est un fait complexe, qu’on constate sans pouvoir en discerner tous les éléments. C’est seulement quand un désir impérieux s’empare de l’imagination et la contraint de travailler pour lui que le rapport réapparaît avec clarté. Les scènes successives, que crée la passion, comprennent l’image des mouvements qui exécutés lui donneraient satisfaction. La tendance devient une inquiétude qui parfois grandit jusqu’à devenir une impulsion irrésistible. Etudions les faits qui manifestent ce rapport d’un ensemble d’images à un ensemble de mouvements qu’elles suscitent, qu’elles dirigent et qui leur répondent.
Dans finstinct de l’animal inférieur, un ensemble d’excitations donne naissance à un ensemble de mouvements coordonnés, mais toujours les mêmes. L’imagination créatrice, comme la vie, est à son plus bas degré. A mesure qu’on
s’élève dans l’échelle des êtres, l'invention suit un développement parallèle à la vie. La faim pour le carnassier, c’est tout un drame. Sous l’action d’une douleur vague, l’être s’inquiète : le désir s’éveille, suscite les images, les groupe en tableaux successifs où l’animal se voit lui-même el repasse par tous les actes accomplis jusqu’au sommeil paisible et lourd qui suit l’appétit satisfait. C’est un mirage qui l’attire et le fascine. Il part en chasse : ses sensations ne le guident que parce qu’elles répondent aux images qui toul à la fois le poussent et le dirigent. Il joue la scène qu’il imagine, la modifiant selon les circonstances, inventant des ruses nouvelles dont il se souviendra. L’habitude confie nos mouvements les plus fréquents à une sorte de mécanisme organique qui agit pour nous. Mais cet automatisme se modifie sans cesse, comme les circonstances auxquelles il s’adapte spontanément. L’image d’un mouvement, analogue à ceux que nous avons accomplis mille fois, se dessine en nous, et du même coup ce mouvement s’exécute. La vie est une perpétuelle invention, une adaptation constante des mouvements aux images qui se forment selon les besoins de la vie ou même selon les caprices de la fantaisie. Sauter un fossé, franchir un obstacle, escalader des rocher^, accomplir pour la première fois le mouvement le plus simple, c’est l’imaginer avec plus ou moins de précision et laisser l’image se continuer, se propager, mettre en jeu certains muscles dont l’action se combine sans même que nous y songions.
Youlons-nous saisir plus clairement la nature et le rôle de ce génie qui pénètre le corps, l’assouplit, lui donne je ne sais quelle légèreté spirituelle? Qu’est-ce que l’adresse, qu’estce que la grâce, sinon la liberté de la fantaisie dans le mouvement? Que d’efforts, que d’attention d’abord pour dessiner, selon les lois de la cadence, les figures d’une danse peu compliquée! Mais quand la mémoire motrice s’est enrichie de souvenirs et d’expériences, le corps n’est plus
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lourd et stupide; il semble qu’un esprit harmonieux et léger comme la musique le soulève et l’accorde. La danse peut devenir un art, une poésie étrange. Il y a des corps de génie qui suivent toutes les improvisations d’une fantaisie qui les entraîne jusqu’à l’épuisement.
La science de l’escrime se ramène à un petit nombre de mouvements élémentaires que le maître fait répéter sans cesse. Mais de cette science acquise sort un art merveilleux. Que de combinaisons inattendues trouvées, réalisées dans une inspiration subite ! L’image et le mouvement se suivent de si près qu’il n’est plus possible de les distinguer. C’est ici qu’il faut parler d’invention, d’un génie présent au corps qui le pénètre tout entier. La réflexion ne saurait imiter cette sagacité admirable. Le calcul se fait tout seul, le corps raisonne par élans, conclut par intuitions soudaines, d’un mouvement brusque, infaillible comme l’instinct. L’épée en ligne se déplace si vite que partout présente à la fois elle fait à la poitrine une cuirasse d’acier. A un contact, à un choc elle pressent l’attaque et du même coup la prévient, jusqu’à ce que, sans découvrir la poitrine qu’elle enferme et protège, sous la détente du corps, d’un seul bond, qui répond à l’unique instant favorable, elle s’élance au but et frappe.
Quand la vie de l’esprit se détache de la vie du corps, il est souvent difficile d’établir un rapport immédiat entre l’image et le mouvement. Ce n’est pas à dire que ce rapport soit supprimé. Que l’imagination reste seule, qu’elle domine, comme dans la passion, il reparaît. Ce qui parfois l’obscurcit, c’est que les images passent trop vite, c’est qu’elles s’équilibrent ou qu’elles sont arrêtées dans leur effort par l’action de la volonté réfléchie. C’est que souvent aussi la vie de l’esprit est trop complexe pour qu’il soit possible de se reconnaître dans la diversité des actes qu’elle comprend, pour rattacher tel mouvement à telle image, pour suivre la marche parallèle des deux termes associés.
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L’imagination, nous l’avons vu, modifie, transforme les objets qui nous entourent. Le monde ne nous apparaît pas tel qifil est, mais tel que nous le voyons. A chaque objet plus ou moins se mêlent les images qu’il évoque. La nature prend les sentiments que nous lui prêtons, ou mieux, en devenant l’esprit, elle se fond dans ses émotions. Or dans quel monde vivons-nous, agissons-nous? n’est-ce pas dans ce monde où le réel se mêle à l’imaginaire, dans ce monde où nous nous voyons agir? Le sentiment se nourrit d’images, s’en construit un corps, corps tout spirituel, il est vrai, mais qui lui sert de point d’appui pour entraîner et mouvoir la machine corporelle. C’est quand la fantaisie est la plus active, dans la jeunesse, que l’action est la plus ardente. Le poème du regret, de l’espérance, devient l’effort pour retrouver le passé, l’etfort pour marcher vers l’avenir, pour le faire sortir du présent tel qu’on le rêve. L’histoire le plus souvent exprime les luttes de ceux qui voient l’âge d’or dans le passé et de ceux qui le voient devant eux et prétendent y marcher. Des deux parts, c’est l’illusion peut-être, l’imagination à coup sûr, qui est le principe de l’action. Le passé n’était pas ce qu’on imagine, l’avenir ne sera pas ce que l’on espère. Tradition et progrès, les deux idées ne s’opposent que dans l’esprit de leurs partisans; elles se supposent, elles s’impliquent; l’histoire est un perpétuel équilibre.
Quand l’imagination s’affaiblit, la puissance pour l’action diminue. Les peuples sans foi, sans enthousiasme, sont des vieillards marqués pour la mort prochaine. Sans doute l’expérience acquise, la connaissance des lois naturelles, la juste idée de sa propre puissance, permettrait d’aller plus directement au but. Qu’importe si le sentiment ne donne pas des raisons d’agir, si l’imagination ne projette pas devant nous, à l’horizon du temps, des images brillantes qui soutiennent l’effort. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait; dans la lutte pour la vie, la victoire sera au peuple qui, vieux par la
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science, restera jeune par l’imagination et n’aura pas tari par la critique négative, par le scepticime sénile, les sources (le l’action et de la vie.
Il est si vrai que l’image tend à se réaliser' elle-même que l’homme, avant d’agir, pour agir imagine. Il le fait d’instinct, par une application spontanée des lois de sa nature. Une formule abstraite peut résumer les lois de la vie ; elle n’est pas la vie, elle est sans force efficace, elle n’entre pas d’emblée dans la réalité. Pour agir il faut qu’elle se traduise dans l’esprit, qu’elle se décompose ou mieux qu’elle soit saisie dans les faits concrets qu’elle résume, que, transformée en éléments vivants, elle devienne quelque chose de la vie et se mêle à son cours. Voulant faire sortir la morale d’une abs-^ traction, Kant cherche un acte où le sentiment, où l’imagination n’ait aucune part. Il en est réduit à avouer que peut-être jamais sur la terre il n’y a eu un acte vraiment désintéressé. En ce sens, c’est fort probable. L’homme n’est pas un entendement pur, il ne saurait agir comme il n’est pas. Entre l’idée et l’action, il y a un intermédiaire, l’image, intimement liée au sentiment. Quand l’homme veut faire d’une idée un principe d’action il la traduit en images. Ou plutôt il n’y a là ni calcul ni réflexion : l’idée ne se sépare pas de l’image, elle forme avec elle un tout naturel. La vertu, c’est d’abord l’homme vertueux. Par cela seul que l’homme se plaît à imaginer une action, il est porté à l’imiter. Chez les peuples primitifs, il n’y a ni professeurs de vertu, ni systèmes de morale.
Il y a des héros et des poètes. Pour catéchisme, on a les épopées. Les saints sont les hommes très forts, dont les muscles puissants manient des armes redoutables. Le courage est le talisman qui enchante les épées, qui grandissant le corps à sa mesure d’un coup d’estoc ouvre la brèche de Roland. Toutes les images qui représentent l’homme dans l’action violente, voilà la morale. Libre aux philosophes de dégager aujourd’hui la formule abstraite de cette morale de la lutte pour la vie.
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Quiconque veut entraîner les hommes à raction, d’inslinct soulève en eux des images. Dans le dénuement moral des sociétés antiques, deux philosophies prétendent à la direction des âmes; y réussissent-elles par des formules abstraites? Nullement. La morale pratique, c’est la vie des philosophes. Le principe du mouvement, c’est l’image. Croyez-vous que la foule des Epicuriens se soucie fort de la définition du plaisir et des trois cents volumes du maître? Ils lisent la vie d’Epicure. Sa sobriété, ses paroles vivantes, ses aphorismes, sa sérénité dans la douleur, la preuve qu’il donne par sa vie même de la liberté que garde l’esprit dans un corps débile, son testament en faveur des enfants de Métrodore, voilà les images qu’ils évoquent sans cesse pour devenir « peu à peu semblables à l’objet de leur contemplation ». Pour l’action pratique du stoïcisme, les sept cent cinq volumes de Ghrysippe valent-ils le courage de Cléanthe? Cet ancien athlète, d’esprit lourd et tenace, qui la nuit puise de l’eau et pétrit la pâte pour gagner la liberté d’entendre Zénon le jour, voilà qui fait mieux qiCune dissertation dans les petits manuels que répand la propagande stoïcienne. En fait, un sentiment ardent, des images vives et persistantes qui, l’heure venue, suscitent les mouvements qui leur répondent, voilà la vraie morale pratique. A s’attacher à l’image d’une attitude morale, l’homme la prend spontanément.
Quel levier plus puissant que la religion fut jamais appliqué à la volonté humaine? Elle est une œuvre de la fantaisie, son œuvre la plus haute. Elle est l’idée morale se créant un corps d’images, qu’elle vivifie, pour entrer dans le monde des réalités. Elle est la transition naturelle de l’idée au mouvement, de la pensée pure à l’action efficace. Dieu est trop abstrait, trop loin de nous. Comment l’homme imiterait-il un Dieu incorporel, immense, éternel, qui est partout, qui n’est nulle part. L’homme a besoin de voir, dfimaginer, d’imiter. L’homme seul peut instruire l’homme. Dieu se fait homme.
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La morale bouddhiste, c’est Bouddha; la morale chrétienne, c’est Jésus-Christ. On est parfois surpris de voir le peu de place que Dieu tient dans les religions : il a le tort d’être invisible. Encore l’être en qui s’incarne Dieu est-il trop loin de nous. Il y a dans son attitude quelque chose de trop pur, de trop serein, de trop triomphant : il garde quelque chose d’inimitable. La loi de l’homme, c’est l’effort; sa victoire est rude et sanglante. C’est pour la lutte surtout qu’il a besoin d’exemples. Toutes les formes de cette lutte morale s’expriment dans des images qui sollicitent l’énergie. Les vies des saints sont les drames de la conscience religieuse, de la volonté dans son effort vers Dieu. Une religion qui ne fait plus de saints, qui ne crée plus de légendes, qui ne multiplie plus les exemples visibles est une religion épuisée, dont les sources vives sont taries. Quiconque prétend mettre les hommes en mouvement doit susciter le mouvement par l’image. Nul n’échappe à cette loi. S’il en fallait une preuve plus décisive, A. Comte, le fondateur du positivisme, pour mettre fin à l’ère des religions, n’a trouvé qu’un moyen : créer une religion nouvelle. Peut-être l’essence des religions est-elle moins le surnaturel que ce symbolisme des idées morales dans des images expressives, dans des exemples persuasifs, et à coup sûr de cette religion il est permis de dire qu’elle est éternelle.
Dans la vie de l’esprit, riche |de tant d’éléments qui se mêlent, se croisent ou se combinent, il est difficile de faire la part de chacun et de saisir en quelque sorte l’image au moment même où elle devient le mouvement. Mais la vie fait pour nous une expérience irréfutable. La passion isole l’image, la grossit, lui livre l’esprit. Tous les autres éléments étant pour un instant éliminés, il est facile de constater par ses effets son rapport au mouvement. La passion naît parfois subitement, sa frénésie éclate comme un orage que sa propre violence épuise : la colère lance l’homme comme un
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ressort brusquement détendu. Parfois elle couve de longues années dans Tâme silencieuse, et elle se satisfait lentement sans s’épuiser : la vengeance lâche et tenace des êtres humiliés prend ces allures sournoises et ces raffinements réfléchis (la cousine Bette). Elle n’est parfois qu’une forme de l’habitude; elle mène l’homme, comme l’instinct la dernière des brutes, jusqu’à boire la houe voliiptueusemenl (le baron Hulot). Quelle que soit son origine, la passion est une grande et redoutable puissance. Elle est pour nous ce qu’est la folie pour les peuples primitifs, une sorte de mal sacré. Elle nous impose une siqierstition craintive, presque respectueuse. Elle force l’intérêt et la sympathie. Elle déconcerte le jugement moral, elle fait des criminels des victimes, et elle se justifie tantôt par la terreur, tantôt par la pitié qu’elle inspire. Elle tente l’esprit des poètes, elle peuple les prisons et les drames*, et c’est assez de son image pour arracher des larmes.
D’où vient cette prédilection des poètes! C’est qu’à vrai dire la passion est le tragique dans l’homme, et que, si elle ne le fait pas meilleur, à coup sûr elle le fait plus grand et plus beau. Entrée dans l’esprit, elle s’en empare, elle l’envahit tout entier. Elle chasse toutes les images qui la contrarient; si elle les laisse un instant lutter contre elle, c’est pour s’exalter encore et s’exaspérer par le combat. A force d’être victorieuse, elle désespère la résistance. L’homme est à elle, elle est l’homme même. En faisant conspirer toutes les puissances de l’esprit, elle fait de l’intelligence un instinct limité mais infaillible; en supprimant tous les sentiments qui la contrarient, elle fait de la volonté une force aveugle et sûre qui va droit devant elle irrésistiblement. Comme elle concentre toutes les forces de l’individu, elle les multiplie : elle donne avec le génie qui conçoit l’audace qui réalise. Elle ne laisse voir que la fin qu’elle propose; tous les moyens lui sont bons pour l’atteindre; elle traverse jus-
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qu’au crime pour arriver à son dénouement : la joie exagérée par l’attente et par le délire de la fantaisie. A la fatalité de l’image répond la fatalité de l’action. Il y a une folie impulsive ^ qui, sans raison, sous la tyrannie d’une image soudaine, arme le bras de l’individu et le contraint à frapper. La passion est un vertige plus lent, aussi sûr, quand elle s’exalte. Elle fait de la vie le rêve d’un somnambule qui se meut dans son rêve. Toujours présente, l’image se réalise; l’effort même pour s’en délivrer, l’enfonçant davantage, ne fait que hâter le mouvement, qui se précipite.
L’homme n’est pas un héros de tragédie, il est bien rare qu’il s’élève à cette beauté tragique de la passion, dont il est la première victime. La vie comprend des idées, des sentiments, des instincts, des désirs, qui s’opposent, s’équilibrent et font de l’homme un être moins séduisant pour l’imagination, mais aussi moins redoutable et à lui et aux autres.
La tragédie est une abstraction. En isolant la passion de tout ce qui la dissimule, la complique ou l’éparpille, elle lui donne un relief extraordinaire. Elle la sertit dans un cercle de faits pressés qui ramassent et concentrent ses éclairs successifs. La passion étant seule, ses lois éclatent aux yeux : nourrie, oppressée d’images, elle se soulage par le mouvement. « Quand Je veux prier et penser, mes pensées et mes prières errent d’objet en objet! Le ciel a de moi de vaines paroles, tandis que mon imagination, n’écoutant pas ma langue, est ancrée à Isabelle ^ » Un moyen de la posséder se présente. Angelo le sage, le dédaigneux, le Justicier n’hésite pas : l’image née, le mouvement suit. « Tout moyen m’est bon qui peut servir à mon but, » s’écrie Edmond dans le Roi Lear K Le but, c’est le titre et la fortune des comtes de Glocester ; les moyens, c’est la calomnie contre un frère qu’il faut