E. Renan, Etudes d'histoire religieuse, p. 307, sq
nier degré de rhumiliation, voulant le supplice des esclaves; souffrant mort et martyre avec des gémissements pour ne pas être surhumain, pour donner droit aux larmes, pour ne pas être l’orgueil, mais la résignation soutenue par l’espérance.
Comment se forment ces légendes? Quel est l’auteur de ces œuvres flottantes qui peu à peu se fixent et s’ariêtcnt? Nul ne le sait, personne et tous. L’imagination est contagieuse, elle unit tous les esprits en un seul esprit qui travaille dans la même inspiration. Comment douter de ce qu’on désire, de ce qifon aime, de ce que beaucoup ont vu, de ce qu’on aurait pu voir, de ce qu’on a vu soi-même ? La foi coiirl et s’allume dans les âmes sympathiques. La légende se répand, se propage, et en passant par toutes ces âmes elle prend quelque chose à chacune d’elles. Il y a dans les plus humbles une vague inquiétude du meilleur, une poésie, une beauté ; c’est cette poésie, c’est cette beauté, qui se dégage et se condense dans les légendes. Un homme a frappé les autres hommes par ses efforts sur lui-même, par sa vie étrange, par ses mortifications. Il est mort, c’est assez pour qu’il se prête à tous les caprices de la fantaisie. L’imagination populaire s’empare de lui. Il ressuscite dans les esprits, il y prend une vie nouvelle. Sans que personne croie ajouter à ce qui fut, la légende grandit, se forme d’images en accord, se développe comme un corps vivant. Elle se transmet, parfois se modifie selon les peuples, toujours répond aux instincts profonds de la race qui la crée. Le besoin de réaliser l’idéal moral, de le représenter dans des images fait les saints. Et ce besoin reste vivace dans les âmes les plus raffinées. Quoi que nous fassions, nous ne devenons jamais pur esprit. Toujours l’imagination reste l’intermédiaire par lequel s’unissent l’esprit et le corps, le centre où ils se touchent et se confondent. Ceux qui ne croient plus au merveilleux, ceux que les saints parfois rudes et grossiers du peuple ne peuvent plus satisfaire, ne sont-ils pas entraînés à symboliser
ORGANISATION DES IMAGES'
les idées morales dans la vie de ceux qu’ils admirent? Les libres penseurs de l’antiquité ont eu les Zénon, les Cléanthe, les Epicure ; les libres penseurs de notre temps sont en train d’écrire leur vie des saints. Et tous n’avons-nous pas nos saints, ceux que nous avons aimés, qui ne sont plus, que nous ne voulons pas laisser mourir, que nous faisons les témoins de notre vie, à qui nous en appelons sans cesse, et aussi ceux que nous aimons, ceux dont l’estime nous est précieuse et nous impose des devoirs dont elle est la récompense.
Qu’elle agisse en un même esprit ou qu’elle élabore lentement son œuvre dans l’esprit d’un peuple, d’une race, l’imagination suit toujours les mêmes lois. Que Tinspiration soit individuelle ou collective, son œuvre est une œuvre vivante qui se fait d’elle-même. La légende naît, se développe et s’organise spontanément. Une histoire réelle est confiée au souvenir de tous; sans qu’on y songe, par un besoin d’harmonie, qui n’est que la loi de la vie intérieure, les traits discordants sont effacés, oubliés; en même temps, toutes les images qui conviennent au caractère simplifié, à la nature idéale du personnage transfiguré, sont évoquées, combinées dans la légende. L’idéal n’est pas une idée abstraite, à laquelle la réflexion cherche des signes expressifs de sangfroid. L’idée est un germe vivant, elle court d’esprits en esprits, puise dans ces sols féconds les éléments qui lui permettent de grandir, de vivre et d’épanouir ses fleurs charmantes.
Comme l’idéal moral, l’idéal religieux devient une poésie L La métaphysique est une œuvre de réflexion qui reste inintelligible à la plupart. La foule ne raisonne pas sur des principes abstraits, elle ne distingue pas le réel du possible, ni le possible de l’imaginaire; pour elle, ses idées, ses émotions
1. E. Renan, Etudes d’histoire religieuse, p. 70, 71 ; Préface, p. xv, xvi.
sont la plus réelle des réalités. Le sentiment religieux se représente dans une poésie qui varie comme le sentiment qui la crée. Ce n’est que peu à peu, par le spectacle des choses, par la xie, par l’expérience, par la douleur que l’aine prend une conscience plus nette de ce qui est et d’elle-méme, des désordres du monde et de ses besoins de justice, de réparation, d’harmonie. Dans l’antiquité, il n’est rien qui ne puisse devenir Dieu. L’enfance répand sur les choses le merveilleux qui est en elle. Les imaginations naïves et fortes se troubleiiL s’hallucinent les unes les autres. La nature mobile de la mer, l’écume des vagues, les nuages qui courent, le soleil obscurci, la lune mystérieuse, douce et froide, qui monte à l’horizon et sur la terre endormie s’éveille silencieusement; une terreur, une joie, une impression vague et mal définie, la poésie qui sort de toutes choses par les sentiments qui s’y mêlent; tout ce qui étonne, tout ce qui épouvante, tout ce qui rassure, tout ce qui devient émotion devient Dieu. La nuit se peuple de fantômes, que dissipe le premier rayon du matin, âmes en peine, loups-garous, lavandières. Les dieux de l’antiquité naissent ainsi des aspects des choses, des sentiments qui sortent de tout ce qui est, des terreurs, des admirations, des émotions confuses qui créent la légende par une action spontanée, comme un vivant, dont la réflexion ne saurait déterminer ni les éléments ni le principe d’unité qui les pénètre et les ordonne.
Peu à peu, en se donnant des corps multiples, qui ne l’expriment jamais tout entière, l’âme prend une conscience plus claire d’elle-même, de ce qui seul pourrait la satisfaire. La souffrance avertit la foule que le monde n’est pas ce qu’il devrait être. D’instinct, elle a fait les héros de la moralité luttant, souffrant comme ejle, le plus souvent vaincus ici-bas après avoir épuisé toutes les douleurs. Elle ne peut s’arrêter à cette suprême injustice qui la laisse en face d’un problème douloureux. Le sentiment de tous, comme la pensée philo-
ORGANISATION DES IMAGES
sopliique, aspire à un monde intelligible qui satisfasse le cœur et la raison, à un monde de réparation, où l’esprit puisse se réfugier loin des contradictions qui le blessent. Si la religion commence par la crainte, elle ne se continue, elle ne s’achève que par l’espérance. L’âme courbée peu à peu se relève, et en se redressant elle redresse le monde. Mais la foule ne s’analyse pas, elle ne cherche pas des symboles à un dogme, elle ne raisonne pas, elle crée. Elle ne s’empare de ses idées et de ses sentiments qu’au moment où elle les voit, où elle les touche, réalisés dans un corps d’images. Nul ne sait comment se font les grands poèmes religieux. Un même sentiment vivait dans des millions d’âmes, des légendes se sont formées, ont traversé toutes ces âmes, se nourrissant de leur poésie, s’embellissant de leur beauté. Tous ces hommes d’imagination vive et contagieuse, de cœur ardent, ont travaillé ensemble à une même œuvre qu’ils ont faite tous à la fois dans une même inspiration. Le philosophe dirait : en tout homme vit le divin, l’intelligence qui comprend l’universel, l’amour qui par la charité nous agrandit jusqu’à nous unir à tout ce qui est. Comme la légende, plus étroite peut-être, plus exclusivement humaine à coup sùr, est aussi plus claire ! plus ouverte à tous ! Dieu fait homme naît, souffre et meurt, pour nous montrer dans une longue suite d’actes et d’images ce que doit être la vie divine en l’homme. Il unit le ciel et la terre; il comprend l’univers et l’homme dans l’harmonie d’une même pensée créatrice; il donne une raison même au mal, même à la douleur, à l’injustice et au péché.
Ainsi, par un travail dont la gloire revient à tous, l’idéal devient la poésie charmante des esprits simples, qui ont besoin de toucher les idées, les plus pures en apparence de toute forme sensible. L’œuvre la plus élevée de l’imagination spontanée fournit à l’art une matière qui est déjà la plus expressive des poésies. Quoi de plus propre à tenter le génie
de l’artiste que cette conception du divin réalisé dans un corps humain? Les sculpteurs de la Grèce ont reproduit, sans se lasser jamais, leurs dieux plastiques. Le christianisme a été le principe d’un art nouveau. La suprême beauté, qui esl ta beauté morale, toute l’intelligence, toute la vérité, toute la beauté, visibles sur un visage humain, quelle tentation ! Trouver dans la forme humaine de quoi rendre visible à tous Dieu lui-même! Et montrer cet esprit souverain dans tous les actes de la vie, le montrer enfant aux bras de sa mère, doux, familier, redoutable, jugé, insulté, condamné, mis en croix, mourant ; et dans tous ces actes, sous toutes ces formes, faire apparaître le divin, ce qu’il y a de supérieur à la souffrance, le courage, la résignation qui l’accepte, toute la grandeur de l’esprit qui en soulfre, qui en gémit, qui n’en esl pas atteint. Tout l’esprit dans un corps! Dieu dans riiomme ! quel chef-d’œuvre, créé par le génie de tous, proposé au génie de quelques-uns !
Le désir de tout rendre intelligible pour tout comprendre, qui domine la science, cherche à s’exprimer tout entier dans une œuvre qui ne laisse rien en dehors d’elle. Comme l’intelligence tente de soumettre le réel et le possible à la raison et de former un système d’idées, qui s’accorde à la fois et avec les besoins de la pensée et avec tout ce dont l’expérience impose l’aveu ; ainsi la fantaisie tente de créer un monde poétique, un monde de légendes en accord, qui pacifie l’esprit et le cœur. Dans l’individu, le désir égoïste fait oublier ou supprime tout ce qui le contredit, appelle et concentre les images qui l’expriment : selon la même loi se crée spontanément, dans des milliers d’âmes en sympathie, comprises dans une même contagion de croyance et de foi, le poème des sentiments universels, le poème des grands mythes religieux, des grandes formes symboliques, qui de moins en moins manifestent les désirs inférieurs et limités, de plus en plus s’efforcent de traduire avec plus ou moins d’ampleur la
ORGANISATION DES IMAGES 123
loi même de la vie, Tàme tout entière dans Tamour profond qui la constitue.
L’étude de l’intelligence nous a montré comment l’esprit se donne l’existence et au monde par le progrès d’un génie spontané, dont la loi est l’effort vers l’harmonie. L’imagination créatrice, c’est le génie intérieur, libre de toute contrainte, disposant à son gré d’une matière spirituelle, se représentant et ses lois dans une nature qui ne se distingue pas de lui. Les images reproduisent le monde, mais elles ne vivent que par l’esprit : elles obéissent à tous ses mouvements, elles en suivent la direction et les lois. Qu’on le veuille ou non, la vie est une perpétuelle poésie. Cette poésie transforme toutes choses par les images dont elle les entoure et qui semblent en rayonner ; elle ne nous laisse voir le monde qu’à travers le voile transparent et coloré de nos joies, de nos tristesses, de nos souvenirs ; elle donne du prix aux actes les plus humbles ; elle nous permet de jouir de ce qui n’est plus, de ce qui n’est pas encore, de ce qui ne sera jamais; d’opposer à l’heure présente tous les souvenirs, toutes les espérances. Comme la science cherche à résumer tout ce qui est dans quelques principes intelligibles, à faire ainsi de la nature même l’expression de l’esprit; ainsi la4oi d’harmonie, qui domine toutes les créations de la fantaisie, semble vouloir s’exprimer tout entière dans l’unité d’un poème grandiose qui embrasserait, concilierait, organiserait le monde et l’homme, toutes les images. Cette poésie n’a rien d’étrange, de mystérieux, de surnaturel; elle est la loi même de la vie intérieure. Le génie poétique dans la science est tout occupé à reproduire ce qui est; il s’affranchit dans l’imagination, quand il trouve une matière spirituelle, quand, au lieu de
iU
chercher et de deviner par quels procédés la nature travaille, il se fait nature à son tour, non par un effort, par une violence sur soi, mais en se laissant aller à la spontanéité, qui est son être même, comme sans doute TÉtre universel, dont la science analyse les œuvres.
L’imagination nous montre le commerce incessant de la nature et de la pensée, le perpétuel mouvement qui de run mène à l’autre. Il semble qu’elle franchisse l’abîme qui sé- 'pare l’étendu de l’inétendu, qu’elle résolve, sans même que nous y prenions garde, l’insoluble problème des rapports de l’esprit et du corps. L’esprit se fait corps, le corps se fait esprit. L’image est encore la sensation, et déjà elle s’en distingue : matière par son origine, esprit par sa vie tout intérieure, elle unit le monde et la pensée. L’esprit inétendu semble s’étendre pour reproduire les choses, se multiplie, se divise comme elles ; le monde perd l’étendue réelle pour se concentrer dans la pensée. Le sentiment, le désir, l’idée même n’est plus quelque chose d’abstrait; le sentiment, le désir et l’idée se créent un corps qu’ils animent et qui les manifeste.
Suffit-il pour expliquer l’invention de remarquer que l’esprit est composé d’éléments en rapport? Suivant les empiriques, si l’on s'étonne des œuvres de la pensée, c’est qu’on n’étudie pas d’assez près le merveilleux mécanisme qui les produit et les compose. Les images ne sont pas isolées, toutes se tiennent, il n’en est pas une qui ne puisse en suggérer mille autres, auxquelles elle est rattachée par des liens subtiia. Par la loi de contiguïté, les idées de toutes les choses, que l’expérience a présentées ensemble ou successivement, se suggèrent l'une l'autre; par la loi de similarité, les actions, sensations, pensées, émotions présentes, tendent à rappeler les états d'esprit qui leur sont semblables. Ces deux lois concourent pour associer et combiner tous les états de conscience. Une habitude, une émotion originale donne
rimpulsion ; le mouvement suit. En face d'une tempête, la femme du marin songe à ceux qui sont en mer, le paysan calcule les dommages qu'irattend, le savant pense aux lois nécessaires qui régissent ces forces révoltées. Des éléments qui dans l'expérience se sont présentés ensemble ou simultanément et qui se relient selon des ressemblances plus ou moins distinctes, une habitude, une émotion, une idée maîtresse, qui met en jeu le mécanisme, voilà tout ce que supposent les œuvres de l'imagination créatrice.
D'après les lois mêmes de l'association, une image est en rapport avec une multitude d'images qu'elle peut éveiller, et chacune de celles-ci tient à son tour à la foule de celles dont un hasard l'a rapprochée dans le temps, dont une analogie plus ou moins lointaine peut la rapprocher dans l'esprit. Les combinaisons se multiplient à l'infini. Est-ce cette agitation stérile de mouvements sans direction que nous montre l'observation de l'esprit et de ses œuvres? En fait, c'est mon idée, c’est mon émotion, c'est la fin que je poursuis, qui détermine et la nature des images et l'ordre dans lequel elles apparaissent. Selon le problème que je me pose, une idée peut s’associer tour à tour aux idées les plus différentes K Les éléments ne sont pas suggérés au hasard; sous une impulsion commune, ils s'élancent et se combinent, comme parcourus par un même esprit qui les embrasse et les coor-
1. E, de Hartmann, Philosophie de l’Inconscient, p. 313, 314 de la traduction française. « Si je considère, par exemple, un triangle rectangle, sans avoir un intérêt particulier à l’étude de la question, toutes les idées possibles peuvent s’associer dans mon esprit à la pensée de ce triangle. Mais si l’on me demande de démontrer une proposition relative au triangle rectangle, que je rougirais de ne pas savoir, j’ai un intérêt à rattacher à l’idée de ce triangle les idées qui servent à la démonstration demandée. Un intérêt de ce genre décide justement de la variété des associations d’idées dans la diversité des cas. L’intérêt ressenti (?) par l’âme est donc la cause unique du phénomène. » — « Même lorsque le cours de nos idées semble entièrement livré au hasard, lorsque nous nous laissons aller aux rêveries involontaires de la fantaisie, l’action décisive de nos préférences, l’influence de nos sentiments secrets ou de nos prédispositions, se fait sentir tout différemment à une heure qu’à une autre, et l’association des idées s’en ressent toujours. »
donne. Les lois de rassociation ne sont que les lois du réveil des souvenirs : ce qui se tient dans la perception se tient dans la mémoire. L'association reproduit les états intérieurs et leurs rapports, elle ne crée pas. Si on l'isole de la spontanéité organique, qui en la dirigeant la féconde, elle n'esi plus qu'une répétition stérile. On invoquera la loi de similarité, qui crée Tordre, en découvrant des analogies inattendues, rapproche des images en apparence sans rapport. La loi de similarité n'est pas une loi d’association passive, elle dépasse la mémoire. Elle suppose autre chose que le réveil des perceptions passées; elle suppose la vie intérieure des idées et des images, leur tendance à former un orfjanüme psychique^ dont les éléments soient en action réciproque. Encore l'invention poétique exige-t-elle plus que cette découverte des rapports réels, plus que cette divination des analogies lointaines; elle exige une activité vraiment spontanée de l'esprit, qui pose avec des idées nouvelles, avec des émotions originales, toutes les images qui les expriment. Les lois de l'association travaillent pour la vie et sont subordonnées à ses lois.
L'image est déjà quelque chose de vivant. Elle enveloppe tout un détail d'éléments qu'elle organise, elle manifeste sa puissance par le mouvement qu’elle engendre. Elle est à l'esprit ce que la cellule est au corps. La vie physique, c'est la création perpétuelle de la forme vivante. Le corps n'accepte que ce qu'il s'assimile, que ce qu'il confond dans son être, que ce qu'il emporte dans le grand courant de sa vie mobile et continue. La vie spirituelle, c'est la création de la forme spirituelle. A chaque instant, un certain nombre des éléments de la vie intérieure est compris dans Tunité d'une même conscience; mais aucun de ces instants ne ressemble tout à fait à ceux qui le précèdent ou le suivent. La vie est un drame multiple dont les actes se tiennent sans se répéter. Quand le centre de direction se déplace, les forces et leurs rapports
se modifient. Sans perdre sa forme générale, en gardant les traits caractéristiques qui le distinguent de tout autre, Torganisme psychique se varie à hinfini. La science est communicable, elle tend à nous confondre, elle unit dans tous les esprits les mêmes idées maîtresses aux mêmes idées secondaires. Dans rimagination les idées maîtresses et les éléments que groupe chacune d'elles varient selon les individus. La science cherche les éléments simples dans des combinaisons complexes données, elle va vers l'harmonie par l'analyse. L'imagination continue la fécondité de la nature, elle combine les éléments dans des formes originales qu'elle multiplie.
Comme toute action vitale, son œuvre est spontanée. Sans doute la volonté et la réflexion peuvent intervenir. Souvent elles fixent dans l’esprit l’idée à exprimer, elles l’y font vivre; mais souvent aussi elles luttent en vain contre le désir qui s’impose, et toujours c’est dans l’inspiration, par une action spontanée, dont nous ne sommes pas les maîtres, que tout à coup se précipitent et se groupent les images. Bien des choses se font en nous, sans que la volonté directement intervienne et sans que la conscience en soit informée. Nous avons beau nous observer, nous n’assistons pas au travail que supposent les créations de la fantaisie. Ce n’est pas nous qui décomposons les images en leurs éléments, qui faisons un choix entre ces éléments pour les combiner en images nouvelles. Il y a là un double travail d’analyse et de synthèse, qui s’accomplit de lui-même, en dehors de la conscience, avec une rapidité prodigieuse, et qui suffirait à occuper indéfiniment l’activité réfléchie. La conscience ne connaît pas toutes les images, moins encore leurs éléments; comment donc ferait-elle un choix entre ces matériaux qu’elle ignore? Elle peut bien rejeter le tableau qui surgit en elle, elle ne peut le créer. La conscience n’éclaire pas l’esprit tout entier, c’est une lumière mobile qui se déplace et ne nous montre jamais que des frag-
ments de tout ce qu’embrasse notre complexe individualité.
Il semble qu’un artiste inconnu, d’une agilité merveilleuse, travaille pour nous, embrasse d’un regard la diversité infinie * des images et de leurs éléments, et s’empare d’un seul coup de tout ce qui peut servir à son œuvre.
Le mystère des créations de la fantaisie, c’est le mystère de la vie. La vie n’est pas seulement inconscience et spontanéité. Elle est harmonie. Elle ne se maintient que par le perpétuel concours des éléments qui constituent l’étre vivant. L’esprit ne sait pas tout ce qu’il est; mais, par cela seul qu’il vit, il tend sans cesse à organiser, à concentrer dans l’imité de sa conscience actuelle tout ce qu’il peut des images qui sommeillent en lui. L’idée, le sentiment, qui domine l’esprit, qui pour un instant est l’esprit même, devient le centre autour duquel se groupe cet organisme idéal. Les images ne sont pas figées dans une forme immobile, elles sont composées d’éléments, dont chacun peut entrer dans des combinaisons nouvelles. Le mouvement se communique et se propage; il gagne les profondeurs que n’éclaire pas la conscience; de grands courants se forment qui, sur leur parcours, entraînent tout ce qui peut les grossir : de toutes parts les éléments accourent, se combinent; les images se composent et d’elles-mêmes se groupent et s’ordonnent dans l’unité des scènes vivantes qui expriment le sentiment intérieur. Ainsi imaginer, c’est vivre ; vivre, c’est créer. Le sentiment, qui s’impose à la conscience, se représente dans un corps d’images par un travail analogue à celui par lequel la nature construit un corps vivant.
L’œuvre de l’imagination est une œuvre vive : de là ses caractères. Tout ce qui n’est pas nécessaire à l’être vivant lui est nuisible; tout ce qui dans l’organisme ne conspire pas à la vie commune la divise et l’affaiblit. En composant les corps d’images dans lesquels il se voit lui-même, l’esprit spontanément rejette tous les éléments qui ne peuvent être
ORGANISATION DES IMAGES
assimilés, combinés, ne groupe que les images en rapport entre elles et avec l’idée maîtresse qui les suscite et les organise. Il ne reproduit pas ce qui est; les spectacles intérieurs qu’il crée sont pénétrés de ses lois. Tandis que dans le monde rien n’est complet, achevé, rien n’apparaît qui ne soit aussitôt nié, contredit, menacé, la fantaisie crée une réalité nouvelle, plus caractéristique, plus expressive, dont tous les éléments conspirent. Avant toub elle simplifie, élimine ce qui est inutile, ne tient compte que de ce qui l’intéresse. Du même coup, elle concentre, puisqu’elle supprime les contradictions, les banalités, les détails inutiles, ramasse et ordonne tout l’expressif. Simplifier la réalité, en la dégageant de l’insignifiant, concentrer tous les traits qui la caractérisent, après avoir supprimé tout ce qui l’atténue ou l’efface, n^est-ce pas idéaliser? L’esprit transforme la réalité en s’exprimant par elle; ilia spiritualise, il la simplifie, il la concentre en l’animant. L’idéal n’est pas hors de nous; il ne faut pas, pour l’atteindre, sortir de soi, s’élever jusqu’au monde inaccessible des idées éternelles ; l’idéal, c"est l’esprit même. Il n’y a pas un type immuable pour chaque genre, une idée immobile, vers laquelle doive se tourner en une sorte d’extase l’œil de l’âme. L’idéal est variable comme les esprits, il monte, il descend comme eux; il exprime toujours la même loi de simplicité, d’unité, de concentration; mais il est mobile, indéfiniment varié comme la vie. Nous ne pouvons imaginer sans idéaliser. Il y a, si j’ose dire, autant d’idéals qu’il y a d’objets et pour chaque objet d’esprits qui le contemplent.
Ainsi l’imagination créatrice, c’est encore le génie qui dirige la pensée scientifique et f entraîne vers la vérité en s’efforçant vers la vie. Mais c’est ce génie disposant à son gré d’une matière qui ne se distingue pas de lui, ne travaillant plus à reproduire ce qui est, mais à se produire lui-même dans une réalité qui exprime ses lois fidèlement. Avec cette liberté du
Gabriel SÉAILLES. — Génie dans l’art, 9
génie, l’art commence : art tout individuel encore, enlermé dans l’esprit dont il ne peut sortir sans renoncer à lui-même, mais où déjà s’entrevoient les procédés et les conditions de ’ l’art véritable, d’où déjà se dégage cette vérité : l’idéal n’esi que le mouvement naturel de la pensée vers la vie toute liar-
monieuse.