‹ Essai sur le génie dans l'art (volume 2)Chapitre 21 sur 90 · Sainte-Beuve, Nouveaux lundis · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Nouveaux lundis

3. Edmond Dehodencq, fils d’Alfred Dehodencq, peintre de grande race, mort en 1882.

4. Cette famille Bach est un des plus beaux exemples de l’hérédité du talent; on la suit jusqu’en 1550. On compte du même nom jusqu’à soixantetreize musiciens. Voyez Th. Ribot, loc. cit.

5. Son frère composait et lui envoyait ses essais (voy. Nohll, Mosaïk. lettres de Weber). Son père était l’oncle de Constance Weber, la femme de Mozart; aventurier et fantaisiste, il fut tour à tour soldat, employé, maître de chapelle, directeur de théâtre; il promenait dans les petites

Gabriel SÉ.ULLES. — Génie dans l’art. 13

Haydn, on était charron de père en fils; mais le père de Joseph était grand amateur de musique, avec une petite voix de ténor; et sans connaître une note, il avait, pendant son tour d’Allemagne, appris à jouer de la harpe. Le soir, la journée finie, le père et le fils chantaient ensemble. Devenu vieux, le créateur de la symphonie se rappelait avec attendrissement ces récréations musicales de son enfance. Lointain souvenir! Joseph Haydn avait six ou sept ans quand il quitta te toit paternel pour entrer dans la vie. Son frère MicheL musicien distingué, devint maître de chapelle à Salzhurg.

Le génie donné, on trouve de bonnes raisons pour expliquer sa présence ; mais il est impossible de déterminer <) priori les conditions dont rensemhle le pose comme une conséquence nécessaire. Sans doute, les efforts de tous le préparent; sans doute, dans ce vaste milieu social, il est parfois possible de tracer des limites plus étroites, de suivre pendant plusieurs générations dans une famille l’existence d’une aptitude spéciale, qui semble la promesse que tieni l’homme de génie quand il apparaît. Mais combien pourraieni être appelés, combien peu sont élus ! Il y a toujours dans cette facilité merveilleuse une sorte de grâce, d’élection capricieuse. Que d’artisans chantent juste et sont l’honneur d’un orphéon de village qui n’auront pas pour fils un J. Haydn I N’est-ce pas encore un fait curieux que les grands artistes souvent sortent des rangs du peuple? La nature sans tâtonnement crée l’instrument du génie; elle semble franchir d’un bond tous les intermédiaires que supposerait une lente évolution et s’élever d’un seul coup aux sommets de l’esprit..

villes de l’Allemagne du Sud une troupe ambulante composée en partie des membres de sa famille. Des sœurs de Constance, rune, Josepha, chanta le rôle de la Reine de la Nuit {Flûte enchantée), qui avait été écrit pour elle; l’autre, Aloyse, devint une chanteuse célèbre. Elle avait reçu les leçons de Mozart, dont elle fut le premier amour et le premier chagrin. Au retour du voyage qu’il fit à Paris et où il perdit sa mère, elle ne voulut plus le reconnaître; en signe de deuil, il portait des boutons noirs sur son, habit rouge!

l’exécution de l’œuvre d’art

Quoiqu’on fasse, le génie garde quelque chose de mystérieux ou plutôt d’irréductible, comme l’individualité des traits et du caractère.

En fait, par un concours de circonstances heureuses, trop complexes pour être démêlées, un merveilleux instrument est créé. Il entre en jeu de lui-même, sans effort. La nature, en le traversant, devient l’œuvre d’art. L’amour qui sollicite l’action du génie n’est pas un sentiment réfléchi; il n’est pas brisé, fragmenté ; il n’est pas d’abord l’idée de l’œuvre, puis un jugement porté sur sa valeur, puis la volonté de la réaliser; il est tout cela à la fois, il est le mouvement naturel de la vie qui s’épanche. La nature incline vers l’œuvre, n’a qu’à ne pas se résister. Héréditaire ou non, le talent, la tendance à parler le langage de l’art, est inné.

Haydn, le plus simple des hommes, écrivait de lui-même : (( Le Dieu tout-puissant, auquel seul je dois la reconnaissance de cette grâce infinie, me donna une telle facilité dans la musique que, dans ma sixième année, je chantais en toute assurance quelques messes au chœur, et que je jouais aussi un peu de clavier et de violon. » Mozart avait six ans quand son père se mit en route « pour montrer au monde ce miracle de Dieu ». A cinq ans, il composait de petits menuets. Un vieil ami de la famille raconte qu’il n’avait de conscience que pour la musique, que ses autres sens étaient comme morts, et que, pour le faire passer d’une chambre à l’autre, il fallait lui chanter ou lui siffler une marche. Quiconque a causé avec un peintre de race a retrouvé dans son langage, dans son impatience de parler avec les doigts, des touches vives, des gestes qui voulaient peindre, esquissaient l’idée d’un trait rapide. « Je ne comprenais rien par les livres, écrit Th. Couture; il n’y avait qu’un langage compréhensible pour moi, celui des images.... J’étais stupide, j’avais dix ans, je savais à peine lire, mais j’écrivais d’une façon merveilleuse ; l’écriture était du dessin pour moi ; les mots n’avaient

ESSAI SUR LE GÉNIE DANS l’aRT

point de signification : c’étaient simplement des broderies pins oLimoins enchevêtrées » Qu’on le mène au Louvre, du premier coup il entend le langage pittoresque, celui de Yéronèse comme celui de Rembrandt, et sans catalogue il démêle l’énigme des sujets des tableaux. Ainsi le lien de l’image au mouvement dépend de l’attention, du désir, de l’amour qu’éveille cette image. Mais l’amour lui-même, c’est la substance, c’est le fond de l’être, c’est le penchant où l’entraîne sa nature, le penchant vers les actes qu’il accomplit avec le plus d’aisance. La langue de l’exécution que parlera l’artiste de génie, cette langue de lignes, de sons, de couleurs, cette langue de mouvements multiples de la main, de l’oreille, c’est plus que la langue de son esprit, c’est la langue de son corps, la langue dont toute son organisation physiologique et psychologique est l’instrument, c’est plus que sa langue maternelle, c’est son langage naturel.

Est-ce à dire que le génie soit une sorte de fatalité physique, à laquelle il suffise de s’abandonner? une grâce d’en haut qui n’attende rien du concours de l’individu? Rien de plus dangereux que ce mysticisme. Le corps vivant est prêt pour la vie, et cependant la vie ne s’entretient que par l’effort continu des éléments sans nombre que comprend l’organisme. Tout travaille dans le corps vivant, mais aussi tout tend à travailler, parce que tout veut vivre. Le devoir, si J’ose dire, se confond ici avec l’instinct : c’est une pente naturelle qui crée le mouvement. Il en est du génie comme de la vie. Il semble que tout lui soit donné et quhl se doive tout à luimême. Il faut qu’il se crée, qu’il se maintienne par le tra-

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