‹ Essai sur le génie dans l'art (volume 2)Chapitre 22 sur 90 · Th. Couture, Entretiens d'atelier · texte numérisé non relu

Th. Couture, Entretiens d'atelier

l’exécution de l’œuvre d’art

vail; mais ce travail, c’est son existence même, c’est la forme naturelle de son activité. Il n’y a pas un grand artiste qui n’ait été un grand travailleur. Bach copiait la nuit, à la clarté de la lune, les morceaux pour clavier et orgue de Froberger, Kerl et Paclielbel, que son frère lui refusait, à cause de leur trop grande difficulté. JPlus tard, à vingt ans, il allait d’Arnstadt à Lübeck à pied pour recevoir les leçons de l’organiste Buxtchude. Mozart n’a d’autre histoire que celle de ses œuvres. Au milieu des angoisses d’une vie besogneuse, il travaille sans cesse, et quand il meurt'à la peine, à trente-six ans, il laisse une œuvre dont le seul catalogue remplit un volume in-8“ de 511 pages. Mais ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que ce perpétuel effort est l’expansion même de la vie. Haydn, dans une note biographique sur lui-même, raconte sa jeunesse laborieuse, sa voix perdue, la nécessité de donner des leçons, de jouer dans les orchestres, et il ajoute : « Mais, quand je m’asseyais à mon vieux clavier tout mangé des vers, il n’y avait pas de roi dont j’enviasse le bonheur. »

Pour être une sorte de besoin vital, le travail n’en est pas moins nécessaire. C’est à lui d’abord qu’il appartient d’achever la nature, de la préciser et de la fortifier par l’habitude. L’enfant apporte en naissant, comme un héritage organique, des tendances à répéter les mouvements qu’ont exécutés ses ancêtres. Ces mouvements se sont faits machine dans son corps. Et cependant que d’efforts pour calculer avec justesse la détente de ces ressorts prêts à jouer, pour diriger sûrement leur action combinée. A chaque art répond une science qu’il faut conqaître, un ensemble de procédés qu’il faut avoir employés, d’expériences qu’il faut avoir faites. L’architecte obéit aux lois de la pesanteur, en multiplie les applications. Le musicien construit son orchestration selon les lois de l’harmonie, le peintre son tableau selon les lois de la perspective, le poète ses chants selon les lois du rythme et de la mesure. Tout art comprend un métier dont les règles les

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plus générales ont été découvertes péniblemenl, mais désormais sont à tout le monde. Ces règles, on ne les possède vraiment que quand on les applique sans y songer, que quand elles sont devenues la forme instinctive de la pensée ou de l’aclion. Seule l’habitude réalise les puissances que la nature enveloppe obscurément. Créer en soi un instinct mobile et sûr, une sorte de fatalité qui, sous l’action du désir, fasse répondre à l’image le mouvement qui l’exprime, s’approprier le langage technique de l’art jusqu’à le parler couramment, voilà le premier effet du travail, la première condition et le premier résultat du génie.

« Tu feras copier à ton élève un de ces magnifiques os des hanches qui ont la forme d’un bassin et qui s’articulent si admirablement avec l’os de la cuisse. Quand tu auras dessiné et bien gravé dans ta mémoire ces os, tu commenceras à dessiner celui qui est placé entre les deux banches; il est très beau et se nomme sacrum.... Tu étudieras ensuite la merveilleuse épine du dos que l’on nomme colonne vertébrale. Elle s’appuie sur le sacrum, et elle est composée de vingt-quatre os qui s’appellent vertèbres.... Tu devras avoir plaisir à dessiner ces os, car ils sont magnifiques. Le crâne doit être dessiné sous tous les sens imaginables, afin qu’il ne puisse sortir du souvenir. Car sois bien certain que l’artiste qui n’a pas les os du crâne bien gravés dans la mémoire ne saura jamais faire une tête qui ait la moindre grâce. Je veux aussi que tu te mettes dans la tête toutes les mesures de Tossature humaine, afin que tu puisses ensuite la revêtir plus sûrement de sa chair, de ses muscles et de ses nerfs, dont la divine Nature se sert pour assembler et lier cette incomparable machine. » (Benvenuto Cellini.) Vous saisissez la méthode, et vous entrevoyez les résultats de l’étude patiente et passionnée. Que le peintre dessine tous les éléments du corps humain.; qu’il observe et qu’il rende ces éléments dans tous leurs rapports possibles; qu’il note les gestes, les attitudes;

l’exécution de l’œuvre d’art

que dans la rue, dans les marchés, sur les ports, sa main par des croquis rapides se fasse assez souple, assez prompte pour suivre les ondulations de la vie; qu’il ait sans cesse les yeux ouverts sur la nature, et qu’à toute image il associe le mouvement qui la fixe et qui l’exprime. Chaque image apporte avec elle la tendance à devenir le mouvement qui la traduit; ces tendances se combinent comme les images : l’exécution est contenue dans la conception. Yélasquez, le peintre le plus prompt à saisir un aspect fugitif dés choses, « avait avec lui, selon Pacheco, un jeune paysan qui lui servait d’apprenti et d’après lequel il étudiait les divers aspects du visage. » Il n’était jamais las de le peindre dans toutes les attitudes, avec toutes les expressions, pleurant, riant, criant, courante Sous la fougue apparente et réelle, Fromentin retrouve dans Rubens cette certitude d’un mécanisme, créé par le travail continu : u II y a dans une organisation pareille un rapport si exact et des relations si rapides entre la vision, la sensibilité et la main, une telle et si parfaite obéissance de l’une aux autres, que les secousses habituelles du cerveau qui dirige feraient croire à des soubresauts de l’instrument. Rien n’est plus trompeur que cette fièvre apparente, contenue par de profonds calculs et servie par un mécanisme exercé à toutes lés épreuves ^ »

Un second résultat du travail, qui tient au premier, c’est qu’en faisant l’artiste maître de son langage il l’aide à découvrir sa pensée. En apprenant ce qu’on a fait avant lui, il apprend ce qu’on peut faire encore. Il possède le dictionnaire et la grammaire de ses prédécesseurs. Il ose penser, sentir librement, et il peut dire tout ce qu’il pense, tout ce qu’il sent, enrichissant à son tour le langage de l’art d’un style qui seul lui donne la résonance de son âme. Avant de créer la musique simple et expressive, qui donne une voix à l’Eglise

1. Vélasquez et ses œuvres, par William Stirling, traduit par G. Brunet.

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