‹ Essai sur le génie dans l'artChapitre 38 sur 41 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

I. — Résumé. — Rôle de la spontanéité vivante dans Tœuvre de Tintelligence. — La pensée continue la vie; son effort est l'effort vers l'être, donc vers l'harmonie. — Dans le monde réel, opposition de la pensée et de son objet. — Limage est une matière spirituelle qui ne résiste plus à Tesprit. — Conception spontanée et harmonieuse de l'artiste. — Rapport de rimage au mouvement. — Union intime de la conception et de l'exécution. — Inspiration, accord de toutes les puissances intérieures.

— Unité de Tinconscient et de la conscience.

II. — Le génie ne rompt pas la continuité des choses. — Il est la vie même, l'accord spontané de tous les phénomènes intimes, sentiments, images, idées, mouvements. — Solution des contradictions apparentes qu'on oppose à l'intelligence du génie. — La nature et la volonté — Le génie ne raisonne pas, et il est la raison. — L*originalité et la manière.

— Influence du milieu et individualité de l'artiste. — Le génie est libre et se justifie par cela seul qu'il existe.

III. — Du sentiment esthétique. — L'étude du génie montre dans la nature de l'âme la raison de son amour de la beauté. — Nous aimons la beauté comme nous aimons la vie. — L*art nous donne ce que la réalité nous refuse : un monde, qui fait de l'esprit, répond à toutes ses lois.

— La contemplation de l'œuvre d'art nous met dans un état analogue & celui de l'artiste qui la créait, donc accorde toutes nos puissances. — L'art est un paradis momentané. — Activité que suppose le plaisir esthétique; jouir de l'œuvre, c'est la recréer. — Le plaisir esthétique se distingue des autres plaisirs. — Il identifie la sensibilité et l'intelligence. — Il est désintéressé; pourquoi? — Sérénité. — Caractère religieux.

IV. — Que savons-nous du beau par l'étude du génie? — Théories idéalistes, impossibilité de définir le beau par l'idée. — La théorie des idées n'arrive pas à se constituer. — Les faits la contredisent, -r- L'art n'est pas plus l'imitation de la nature. — Preuves. — Le réalisme n'est pas dangereux, parce qu'il est impossible. — Le beau n'étant ni dans les idées, ni dans l'imitation servile, ni dans la nature, ni hors de la nature, il reste qu'il soit dans l'esprit. — Ars homo additxis natwâe. — Le beau se définit par la vie, répugne comme elle aux définitions exclusives. — Le génie fait la beauté avec la laideur même. — Ce n'est pas à dire que

GabBIEL SÂAILLES. — Génie dans l'art. il

la beauté soit purement formelle. — Le beau se définit par Tiinité d'une émolion viviflante qui fait parler et penser les choses. — Le choix de ridée a son importance, c'est elle qui organise le corps d'images. — Le beau a donc ses degrés comme la vie. — Il dépend de la puissance du sentiment, de ce qu'il est capable d'organiser d'éléments intérieurs. — Au plus haut degré est le sentiment religieux, qui cherche l'harmonie totale .

V. — L'étude du génie ne jette-t-elle pas quelque lumière sur la nature de l'homme et sur ses destinées? — Absurdité d'opposer la réflexion au sentiment. — Abus de la réflexion. — Dilettantisme. — Vie spéculative. ~ Les exagérés du sentiment. — Le sentimentalisme, par l'abandon aux passions, supprime le plus élevé de nos sentiments, l'amour de l'ordre, qui répond au plus profond de nos instincts, l'amour de la vie. — Le sentiment ne doit pas plus être opposé à la pensée dans la vie morale que dans l'art.

VI. ~ Le génie ne semble pouvoir rien nous apprendre sur la beauté hors de nous. — Réfléchir sur soi, c'est approfondir ce qui est. — La nature et la pensée sont réconciliées dans le génie. — L'esprit, c'est encore la nature, mais se voyant elle-même. — L'art rapproche aussi le sujet et l'objet, la matière et la pensée. — La beauté, c'est l'unité des sens et de la raison, du sujet et de l'objet. — L'étude du génie semble nous inviter à voir dans l'univers l'acte d'une pensée dont nous sommes la conscience et dont la loi est l'effort vers la beauté. — Objections. — L'harmonie n'est pas principe, mais conséquence. — Méthode analytique. — L'analyse ne peut que dissoudre un tout donné; par définition, elle est stérile. — Impossibilité de supprimer de l'esprit l'idée du bien. ^ La nature et le génie.

La conscience se joue à la surface de Tesprit ; le plus souvent, elle ne peut que constater les résultats d'un travail obscur qui se fait en dehors d'elle. Elle ne sait rien des agitalions profondes, des eflforts latents, de tout ce qui précède et prépare le phénomène qu'elle éclaire. Que de fois nos idées nous surprennent! Nous ne savons pas tout ce que nous sommes, nous ne voulons pas tout ce qui se fait en nous. La conscience n'est pas toute la pensée. Le travail réfléchi luimême est soumis à des principes instinctifs qui lui marquent sa direction. On peut dire de la vie de l'esprit ce qu'on a dit de la vie du corps : elle est une perpétuelle création. Pourquoi s'en étonner? Les deux termes sont identiques, ce n'est que l'opposition des moyens par lesquels nous les connaissons

. CONCLUSION 2ù9

qui les opposent. N'est-ce pas le libre mouvement de la vie qui concentre en une sensation les innombrables vibrations de Tair ou de Téther^ qui des sensations compose l'objet, et des objets répandus dans l'espace le tableau ordonné et mouvant de l'univers visible?Le progrès de la science, c'est l'évolution progressive de ta vie spirituelle. Des individus aux genres, des genres aux lois, des lois particulières aux lois générales, de celles-ci aux théories qui coordonnent les phénomènes dans l'unité d'une hypothèse simple et féconde, ce que l'esprit poursuit, c'est Fexistence. Les savants ont raison : du point de vue de l'espace et du temps auquel ils se placent, je ne vois rien à leur contester. Les lois intellectuelles sont les lois biologiques. Ëll^s ne sont pas seulement des principes abstraits, indifférents, elles sont des mouvements et des tendances, elles expriment l'effort vers l'être. La conscience les éclaire, elle ne les crée pas.

Le travail inconscient, que nous ne connaissons que par ses résultats, comme le travail volontaire et réfléchi, dont nous prenons l'initiative, nous révèle une même tendance vers l'harmonie. C'est qne cette tendance n'est que le désir primitif de vivre. L'harmonie organise la pensée ; c'est la vie que nous cherchons en la poursuivant. Nous voulons être, et nous ne pouvons être que par elle. L'esprit n'est pas plus distinct de ses idées que le corps de ses éléments, tant qu'elles ne s'accordent pas, il est divisé. Leurs contradictions le dédiirent, leur anarchie le dissout. Gomme il existe par leur unité, il existe d'autant plus que leur accord est plus parfait. Si elles se dispersaient en une succession sans suite, au lieu de s'ordonner en un tout organique, il cesserait d'être, et il n'obtiendrait la plénitude de l'être que si, tout étant intelligible, il saisissait toutes choses en accord entre elles et luimême en accord avec toutes les choses. Ne se distinguant pas de ses idées, l'esprit ne se distingue pas du monde; pour se faire lui-même, il faut qu'il le crée, qu'il l'organise^

qu'il le soumette à ses lois. L'effort pour mettre Tordre dans les choses, c'est une forme de la lutte pour l'existence. Le désordre est une souffrance, une blesuure ; c'est l'être diminué, la conscience affaiblie. De là les théories de la science, les systèmes de la philosophie ; de là nos révoltes contre l'inintelligible, nos négations de l'absurde qui s'impose, notre optimisme entêté, les tentatives toujours renouvelées de redresser r univers par des hypothèses métaphysiques et religieuses.

Le monde résiste à la pensée ; il brave la science par l'inconnu, la morale par le mal. La foi de l'esprit en lui-même est un acte de volonté. Il faut un effort pour faire de l'intelligible la seule réalité; il faut un effort douloureux pour confirmer cette croyance par ses actes, pour se convaincre de plus en plus de cette suprématie de la raison et du bien, en la réalisant en soi-même. L'ordre logique et l'ordre physique, malgi'é leur apparente indifférence, ont-ils leur raison dernière dans Tordre moral? L'instinct nous porte à le croire, le doute est toujours possible. L'univers, tel qu'il iious apparaît, avec ses contradictions et ses obscurités, ne satisfait pas pleinement aux lois de l'esprit. Le bien et le mal. Tordre et le désordre s'y mêlent étrangement. Pour créer et maintenir Tharmonie qui est notre âme même, nous sommes condamnés à rectifier le cours des choses par un effort constant et à faire rentrer violemment le mal dans le bien, l'inconnu dans l'intelligible. Mais la pensée ne trouve-t-elle pas enfin une matière docile qui ne se distingue pas d'elle et qu'elle pénètre tout entière? n'a-t-elle pas ainsi un monde qui est tout à elle, parce qu'elle Ta créé d'elle-même?

L'objet ne nous est connu que par la sensation ; mais la sensation ne disparait pas, elle est désormais un élément de notre vie intérieure; elle peut renaître ; ainsi s'accumulent en nous des images qui, étant quelque chose de l'esprit, suivent tous ses mouvements, n'ont d'autres lois que les siennes et

peuvent par leurs combinaisons créer un monde tout spirituel. Ce monde, où, la matière même étant spirituelle, Tesprit est tout, c'est le monde de Fart; cette toute-puissance de la pensée, qui se manifeste librement et s'exprime tout entière, c'est le génie. Plus encore que dans la science nous trouvons dans l'art et la puissance inconsciente et créatrice et le désir vivant de l'harmonie qui préside à toutes ses démarches.

Que le sujet soit librement choisi ou imposé, que l'artiste soit peintre, musicien ou poète, après des efforts infructueux, des hésitations, des défaillances, l'idée maîtresse apparaît à la pensée tout à coup, comme par un hasard heureux : c'est une attitude qui se dessine encore vague; c'est l'écho lointain d'un chant qui s'approche. L'artiste concentre sa volonté, il veut saisir cette forme incertaine, s'emparer de cette réalité qui n'est pas encore ; il réfléchit, il évoque ses souvenirs, il raisonne ; efforts en apparence impuissants! Mais de proche en proche l'impulsion de la volonté se transmet et se propage, les profondeurs inconscientes de l'esprit s'agitent; l'idée maîtresse y pénètre, comme le gefrme s'y enrichit, s'y nourrit et s'y transforme ; à son appel, selon les lois de la vie, toutes les idées qui la complètent et l'achèvent comme attirées dans son attraction se combinent, s'organisent, et toutes ensemble remontent, coordonnées dans l'unité d'une œuvre vivante, vers les hauteurs superficielles de la conscience, qui s'étonne et jouit d'une beauté qu'elle n'a pas faite.

L'œuvre est conçue, elle vit dans l'esprit; mais comment s'en échappera-t-elle? Du mouvement réflexe à l'idée la plus abstraite (qui suppose le langage au moins intérieur), tout phénomène vital est double, unit les deux moments de l'excitation et de la réaction. A vrai dire, l'analyse seule distingue la conception de l'exécution ; les deux moments du génie sont intimement unis. Pas un sentiment qui ne tende à s'exprimer, qui plus ou moins, par un jeu de physionomie, par un geste,

SC2 ESSAI SUR LE GÉNIE DANS l'aRT

par une attitude, ne s'exprime ; pas une image qui ne veuille devenir mouvement, se réaliser elle-même. Ensemble de sentiments et d'images, Tœuvre d'art dont tous les éléments coordonnés se concentrent en une unité puissante est en nous vraiment vivante. Elle s'agite, elle cberohe une issue, et i'esprit ne peut trouver le repos ^u'en s'en délivrant. Mais id encore la volonté consciente ne peut que donner Timpulsion. La pensée réfléchie hésite, sent son impuissance, désespère de traduire jamais tout ce qu'elle aperçoit plus ou moins confusément en elle. Peu à peu, l'inspiration émeut et adapte toutes les puissances intérieures ; le mouvement delà vie suit librement son cours, et par une sorte d'instinct, qu'ont préparé la nature et Thabitude, la pensée se transforme en tous les mouvements nécessaires à son expression. Dans l'œuvre «d'art, la pensée réfléchie ne se distingue pas de la pensée spontanée, ni l'esprit de la vie. La conscience donne une impulsion qui se poursuit sans elle. L'inconscient travaille pour la conscience, et à tous les moments les deux ordres de phénomènes sont tellement impliqués qu'il est impossible de marquer leurs limites et que l'identité de leur nature se révèle par la continuité d'un effort qui ne s'interrompt pas.

Le génie n'est donc pas un miracle divinement absurde,. le délire sacré de quelques prophètes en qui descend l'esprit d'en haut. Le génie n'est pas hors de nous, il est nous-mêmes. Il est la vie, la tendance primitive, le désir incessant, qui imprime l'élan à notre activité; il est le besoin impérieux de l'ordre, l'instinct vital auquel se ramènent toutes les lois, tous les procédés -de l'intelligence. Il crée le monde visible où, dans la magnificence de l'ordre physique, déjà l'âme naïve pressent l'ordre intelligible; par les catégories de l'entendement , par les hypothèses de la science, il crée cet ordre intelligible en le découvrant; pour soutenir l'esprit, que découragent les violences et les sottises imperturbables des choses, il crée l'ordre moral, devient l'espérance >et la foi.;

et, quand ii trouve dans Timage une matière spirituelle, docile à ses lois, il crée un monde tout à lui, ou il s'exprime tout entier et où il s'apaise et se réconforte dans la contemplation sereine, dans la jouissance toute pure de la beauté née de Tamour qu'elle inspire*

Nous ne nous sommes pas contentés de célébrer le génie en phrases poétiques. Nous avons résisté à l'éblouissement qui semble troubler la réflexion dès qu'elle se tourne vers lui. En rétudiant dans ses origines et dans ses éléments, nous avons montré qu'il ne rompt pas la continuité des phénomènes spirituels. Il n'est pas hors la nature, suspendu dans le vide par un miracle capricieux ; il est un sommet, soutenu par tout ce qui élève peu à peu vers lui. Le rapport du sentiment à l'image et de l'image au mouvement, voilà son humble origine. Les lois de la vie, présente» aux lois de Tintelligence (qui n'en sont qu'une forme plus haute), la complexité croissante de l'harmonie que composent ces lois par leur libre jeu, voilà le principe du mouvement qui élève de l'instinct immobile et limité de l'animal très humble à l'instinct libre, mobile, indéfmi de l'artiste et du poète. On monte vers le génie comme on s'élève de l'animal rudimentaire è l'homme, par l'évolution progressive d'une puissance plastique. Nous sommes dupes de nos propres analyses. On distingue divers ordres de phénomènes internes, on les oppose en les classant; parfois même, on les rattache à des facultés différentes. On oublie qu'ils sont compris dans l'unité d'une même vie, que la vie est leur concours même. Le génie ne «'entend que par un accord spontané de tous les phénomènes internes, sentiments, images, idées, mouvements. Du point de vue physiolo^^ique, il est un mécanisme admirable. Loin

d'être une névrose, il est la santé de Tesprit, son retour à la nature ; il mêle à la sûreté de Tinstinct Tinstabilité féconde de la pensée réfléchie. L'inspiration» c'est l'état heureux où l'artiste jouit du concert de toutes ses forces. Le sentiment, rintelligence et la volonté s'enveloppent; les images et les idées, suggérées par les émotions, s'organisent, puis s'écoulent en une suite de mouvements qui leur répond et les traduit; il n'y a plus de phénomènes distincts, tous se fondent dans l'unité de la vie qui les concentre.

Ayant fait rentrer le génie dans la continuité des choses, nous ne sommes plus surpris, déconcertés par son existence. Ayant rattaché l'intelligence à la vie, nous comprenons qu'il tienne des deux, qu'il nous fasse passer de l'une à l'autre, qu'il soit leur unité même. Pour la pensée réfléchie, comprendre, c'est analyser, c'est chercher la raison du tout dans ses éléments et dans leurs rapports. Le génie ne s'entend que par une action synthétique, où l'idée du tout détermine les actes nécessaires à le réaliser. Il s'oppose à la réflexion comme la nature à la science, comme l'instinct à la volonté, ou plutôt il comprend la science et la volonté, mais dans Tunité d'une action vivante, qui ne décompose pas ses divers moments. Dès lors, nous sommes en état de résoudre les contradictions apparentes qu'on oppose à l'intelligence du génie.

Le génie précède le travail ; il est une sorte de fatalité organique, le mécanisme prédisposé d'un instinct; il agit dans l'inspiration, il crée d^enthousiasme. Le génie est une longue patience; il n'existe que par l'effort continu, que par un travail absorbant, exclusif, poussé parfois jusqu'à l'oubli de vivre. Contradiction apparente! D'abord l'instinct est une pente naturelle qui entraîne l'action et la dirige. Surtout sensible aux formes et aux couleurs, le peintre a dans l'esprit un langage d'images qui le prédispose aux idées et aux sentiments qu'elles peuvent traduire. Les aptitudes d'une main adroite, que les images visuelles agitent d'un frémisse-

ment qui déjà les ébauche, achèvent d'incliner sa volonté. C'est ainsi que les sensations de l'abeille et leur correspondance aux mouvements qu'elles sollicitent décident de la destinée de Tabeille. Mais Tinstinct de l'artiste n'est pas enfermé dans quelques sensations exclusives auxquelles répondent certains mouvements toujours les mêmes. C'est un instinct mobile, vivant, qui n'est jamais achevé et qui sans cesse crée de nouvelles formes d'action; c'est une force plastique qui sans cesse combine de nouveaux groupes d'images auxquels répondent de nouveaux groupes de mouvements. L'instinct de l'artiste n'est pas figé dans une structure organique arrêtée pour jamais; il n'est qu'indiqué, il garde toujours quelque chose de provisoire, de momentané; toujours il a besoin du travail. Il en a besoin sinon pour naître, du moins pour se développer, pour s'achever; il en a besoin, à chaque œuvre nouvelle, pour préparer le libre mouvement de la vie, pour se transformer lui-même. Oui, le génie est une longue patience. Par le travail, il précise, il fixe les aptitudes, qu'il tient de l'hérédité ou d'un hasard heureux; par les études de la jeunesse, il assouplit l'organisme spirituel, il lui donne la plasticité d'un moule mobile qui multiplie les formes vivantes ; il prépare l'instrument merveilleux qui, à toutes les secousses de l'esprit ému, répond par un mouvement approprié, par un signe expressif. Mais le travail prépare l'inspiration, il n'y supplée pas. Le musicien étudie l'harmonie, la composition, les œuvres des maîtres, afin de pouvoir n'y plus songer, afin de faire vivre en lui des habitudes qui, l'heure venue, le dispensent de réfléchir. De même les longs efforts, le travail pénible, les méditations laborieuses, toutes les angoisses de l'artiste n'ont de sens et de valeur que par ces intervalles d'inspiration, de vie libre, heureuse, où tout semble se faire de soi-même, et l'œuvre apparaître dans l'esprit pour en rayonner au dehors. Le génie ne raisonne pas ce qu'il fait; il ne mesure pas sa

route, il Touvre devant lui ; Taudace inconsciente et naïve est sa loi; son œuvre est un jeu dont Teffort détruirait le charme. Il y a plus d'art dans la fantaisie d'un enfant que dans les longs et lourds poèmes d'un versificateur savant. Le génie est la raison même, il suppose le goût, il contient la science, et ses œuvres sont justifiées par la pensée réfléchie qui les analyse. Ici encore, tout le monde a raison. Les règles sont pour lart, Tart n'est pas pour les règles. La science de la perspective et la théorie des couleurs ne font pas un génie pittoresque. Il ne manque pas d'œuvres exécutées froidement selon tous les procédés de la technique. Si l'œuvre est d'un très habile homme, on observe avec un certain plaisir intellectuel ce qu'a voulu l'auteur, ce qu'il a fait, comment il l'a fait; on s'amuse un instant à découvrir les excellentes raisons qu'il se donnait à lui-même. L'œuvre est un problème savamment résolu ; ce que surtout elle démontre, c'est que le génie n'est pas cette froide habileté, c'est que l'art n'est pas la science, c'est que le jeu n'est pas ce pénible effort, c'est que le sourire de la beauté n'a rien à voir avec cette contraction laborieuse et grimaçante.

Est-ce à dire que l'art ne soit qu'un jeu capricieux et sans règles? Nous ne voudrions laisser à personne le soin de défendre contre nous la raison. L'ignorance va bien avec la vanité qui se console de son impuissance par l'incorrection. Tout art est une langue, dont il faut connaître la grammaire. Dans un grand artiste, il y a un artisan modeste qui sait son métier. A la technique répond une habileté qui doit être acquise, une science dont les lois le plus souvent peuvent être déterminées, toujours doivent lêtre suivies. La juridiction de la raison n'est pas limitée au langage de sensations, aux signes expressifs par lesquels se manifeste l'esprit. La raison prononce sur la composition de l'œuvre, sur le groupement des personnages dans un tableau, sur l'unité des plurases mélodiques dans une symphonie, sur la suite des

pensées dans un poème, sur Tonité de Taction et des caractères dans un drame. La logique impassible soumet Tœuvre d'art à ses froides analyses.

Est-ce donc que Tart se ramène à la science, que Tordre esthétique se confonde avec Tordre logique et qu'il faille envoyer le poète à Técole d'Aristote? est-ce donc que Tatelier soit un laboratoire, que 4a beauté doive être jugée avant d'être sentie et les œuvres faites de sang-froid selon les formules d'une logique rationnelle? L'artiste peut toujours rejeter les lois a\i nom desquelles on prétend le juger; même s'il a tort, il est dans son droit. Le génie est créateur; son orgueil fait sa force, c'est son devoir de n'y pas renoncer. La contradiction n'est pas pour nous embarrasser. Le génie est libre, mais il est la loi vivante. Il réconcilie l'esprit et la nature; la raison en lui est un instinct. Il a sa logique, mais une logique supérieure, toute de sentiment, qui dans une émotion, dans un plaisir, dans une vague douleur, résume de longs calculs. C'est assez qu'il obéisse à la tendance primitive qui nous pousse à chercher partout Tordre et l'harmonie. Dans le corps vivant, les diverses fonctions combinent leur travail, se supposent, s'impliquent : le cœur bat, le sang circule, l'oxygène dans les poumons régénère le sang, les glandes sécrètent, les muscles se contractent, le système nerveux partout présent coordonne, modère, dirige et concentre ces phénomènes simultanés et harmoniques. Dans l'unité de son action vivante, le génie accorde tous les phénomènes intérieurs, sentiments, images, idées, mouvements; la pensée suggère, évoque son expression, en groupant autour d'elle les signes qui la manifestent; tout est fait à la fois, tout «e tient, tout s'implique; une même idée présente à tous les éléments les pénètre; toutes les lois de l'esprit sont observées, parce que Tesprit est tout entier dans cette œuvre qu'il crée par une conspiration de toutes ses puissances. La pensée réfléchie est comme l'œil : elle ne voit distinctement

qu'un point à la fois; pour créer un tout, il faut qu'elle examine chaque élément et le rapport de chaque élément à tous les autres. Le libre jeu de la vie sans effort réalise un accord que la logique de l'entendement, contrainte à des calculs sans fin, ne saurait atteindre par ses combinaisons savantes.

On peut multiplier ainsi les antithèses et toujours les résoudre, en ramenant le génie à l'instinct, à l'action simultanée, naïve de l'esprit, tout entier soulevé par une émotion puissante. L'artiste est dans son œuvre, il s'y exprime, s'y révèle, et cependant il ne doit pas se préoccuper de lui même, se mettre en montre, faire étalage de science et d'habileté. Nous nous intéressons passionnément à lui, et nous ne voulons pas qu'il nous parle de lui. Le virtuose, le dilettante, nous irritent par leur fatuité. C'est que le virtuose est moins lui-même que l'artiste naïf. C'est un raisonneur, un réfléchi; sa manière est calculée pour le plus grand effet à produire ; ce que je vois dans ce qu'il fait, ce n'est pas lui, c'est l'habile homme qu'il veut paraître. Se connatt-on soi-même? Rien n'est plus incertain. Vouloir s'exprimer, parler de soi, c'est se condamner à mentir, et en art on ne ment pas impunément. L'artiste n'est jamais autant lui-même qu'au moment où il s'efface et s'oublie devant son œuvre. Les idées toutes faites, les sentin^ents artificiels, les caprices de la mode, tout ce qu'il tient de l'école, tout ce qui est étranger à sa nature vraie disparaît. C'est quand l'esprit redevient nature, c'est quand il nourrit une œuvre de soi, comme la terre fait la plante, quand il la compose de ses propres éléments, quand il lui donne et sa forme et sa vie, c'est alors qu'il se manifeste, qu'il rayonne en elle. C'est assez qu'on cherche l'originalité pour qu'on ne la puisse trouver. Pour être soi-même, il faut se détacher de ce qu'on croit soi-même, s'éprendre de ce qu'on fait et sans y songer, en aimant une idée pour elle et non pour soi, se donner tout entier.

On o/)jecte à la théorie des milieux d'expliquer l'art sans

tenir compte de Fartiste, de ne laisser aucun rôle au génie en ne laissant rien qui permette de distinguer les individus. Pourquoi le xvn« siècle prend-il voix par la bouche de Racine? — Pourquoi des hommes les uns sont-ils beaux et les autres laids? les uns bien portants et les autres malades? et pourquoi ces états opposés se varient-ils en des nuances infinies? C'est la même question. Il n'y a pas plus lieu d'opposer à rinfluence des milieux la forme individuelle des esprits que la forme individuelle des corps. En fait, à mesure que la vie s'élève, de plus en plus elle se réalise dans des individus qui, en reproduisant les caractères généraux de la race à laquelle ils appartiennent, les caractères plus déterminés du peuple dont ils sortent, se distinguent de tous les êtres semblables par des traits irréductibles. Ce qui différencie les esprits comme les corps, c'est le milieu dans lequel ils sont plongés. Selon le climat, l'intensité de la chaleur et de la lumière, la nature du sol, la proportion de la terre et de l'eau, les êtres vivants, plantes et animaux, diffèrent, aussi bien que les mœurs, les institutions, l'idéal national et religieux des peuples. Évoquez le souvenir des musées de la Flandre et de l'Italie : des images confuses, qui se mêlent dans votre esprit, avant tout se dégage l'idée très intense, sinon très claire de l'opposition des deux races. Vous avez oublié les écoles particulières, les maîtres et leurs contrastes, Rubens, Rembrandt, Franz Hais, Anvers, Amsterdam, Harlem ; Raphaël, Léonard de Vinci, Michel Ange, Rome, Milan, Florence ; vos sensations accumulées, vos jugements de détail, vos émotions multiples se résument en une idée générale qui d'abord s'impose : les Flamands ressemblent aux Flamands et diffèrent des Italiens. Mais restez en Italie, insistez sur les images intérieures qui accourent à votre appel : l'idée générale et vague, qui n'exprime que les caractères généraux de la race, se détermine, se précise; vous distinguez les époques, vous séparez les écoles, et pour arriver enfin au con-

cret, au réel, vous en venez aux maîtres, comme vous en venez aux individus quand vous voulez voir la vie elle-même et non plus ses conditions et ses lois. L'art continue la vie, il est individuel dans la même mesure qu'elle. Le génie se définit par la vie et la vie par le milieu ; Tinfluence du milieu et l'action du génie, loin de s'opposer, se supposent. L'homme de génie, c'est l'individu le plus individuel, c'est Thomme qui donne aux sentiments de tous une forme qui n'est qu'à lui, qui les éprouve avec la plus vive intensité, ou qui par contraste les rejette avec le plus de violence; c'est la sérénité décorative de Raphaël, c'est la grandeur violente et tourmentée de ^i" chel-Ange; ce sont les raffinements inquiétants de Léonard de Vinci. L'homme de génie, en c^ sens, forme comme un genre à lui seul*; il est un individu qui ne se reproduit pas, distingué de tous par des traits si frappants qu'on ne l'oublie plus, et c'est pourquoi la postérité s'en souvient.

Rattacher le génie à la vie, ce n'est pas seulement résoudre les contradictions dont s'embarrasse la pensée réfléchie quand elle veut le comprendre, c'est briser les barrières dans lesquelles on prétend enfermer la nature. Les philosophes ne résistent pas à la tentation d'imposer des tofs au génie. Quand on a un système, on y tient ; volontiers on supprime ou l'on oublie les hommes et les choses qui le contredisent. Telle définition du beau, acceptée dans ses conséquences logiques, ne laisserait sur leur piédestal que quelques statues grecques, aux murs de nos musées que quelques tableaux de l'école italienne. L'esthétique doit être mobile comme son objet, ses formules souples et vivantes doivent avoir l'unité d'un principe fécond qui comprend une multitude indéterminée de conséquences possibles. La beauté dépend du génie et non le génie d'une définition arbitraire de la beauté. Rejetons tout idéal imposé, laissons les horizons grands ouverts, les espaces libres aux créations nouvelles. Rendons la Uberté au génie. Que la nature dans l'art multiplie les formes

vivantes. Jouissons de toute beauté sans M demander de quel droit elle existe. Ne demandons rien aux artistes qu'un peu de ce génie dont l'indépendance est proclamée. Qu'ils apprennent pour oublier, qu'ils soient savants comme l'abeille est géomètre, que la science soit en eux un instinct qui travaille silencieusement; qu'ils soient émus^ qu'ils aient la naïveté, la sincérité de l'amour; il n'y a pas d'autre loi • «'est l'amour et lui seul qui propage et transmet la vie.

Les définitions abstraites de la beauté n'expliquent pas le sentiment esthétique. Que m'importe la proportion, l'unité dans la variété, l'ordre dans la grandeur? Quel rapport entre ces formules et ma sensibilité ? L'étude du génie montre dans la nature de l'âme la raison de son amour pour la beauté. La beauté est la vie même de l'esprit, il la désire alors même qu'il l'ignore, c^est elle qu'il entrevoit quand il découvre les lois des choses, c'est son impulsion vers elle qui Tentraine à chercher l'ordre du monde, et, comme ii ne la trouve nulle part sans mélange, il la crée pour en jouir. Si la beauté est l'esprit visible à lui-même dans un objet avec lequel il s'identifie et dont il se distingue, et si l'esprit n'existe que dans la mesure où il met en lui la beauté, l'amour qu'elle inspire n'est plus un charme mystérieux, qu'on subit sans le comprendre. Nous aimons la beauté comme nous aimons la vie, nous l'aimons parce qu'elle est le terme nécessaire et la fin naturelle de notre activité.

La vie est un perpétuel effort, l'esprit doit veiller sur luimême, vaincre pour n'être pas vaincu. A vrai dire, il n'existe jamais d'une pleine existence, parce que jamais il n'arrive à cette harmonie intérieure où toutes ses forces se multiplie* raient par leur accord. Sa vie est une vie disputée^ incom-

S72 ESSAI SUR LE GÉNIE DANS L'aRT

plète, qu'il ne maintient qu'en s'attachant à l'ordre dans le désordre, qu'en dégageant de la multiplicité une unité relative, qu'en se défendant contre les contradictions qui menacent de le dissoudre. L'art nous donne ce que la réalité nous refuse. Il crée une vie artificielle et complète en créant un monde qui, fait de l'esprit, répond à toutes ses lois. Il exalte le sentiment de l'existence individuelle, et, en nous délivrant du labeur de la constituer, pour un instant il nous relève de la garde de nous-mêmes.

Au moment où l'artiste conçoit son œuvre et l'exécute, il est elle et il n'est qu'elle; tout le reste a disparu; elle est tout son esprit, toute sa vie ; elle organise ses idées et concentrant ses forces elle les multiplie. L'œuvre faite, c'est cet état d'esprit devenu sensible et capable d'être transmis. L'homme de génie s'empare de nous, il nous entraine dans le cercle de sa pensée avec tant de force que son âme devient nôtre; il nous impose si pleinement l'idée qui le possédait que tout ce qui naît en nous, image ou sentiment, s'organise et fait corps autour d'elle. Plus de désordre, plus d'anarchie ; pour un instant, la loi constitutive de l'âme est observée. Nous nous évadons de la réalité. Nous échappons à ce qu'il y a de négatif dans l'existence présente, à la dispersion, aux déchirements intérieurs. Mourant à cette vie pleine de morts partielles, nous ne sommes plus l'être des contradictions et des douleurs ; tout ce qu'il y a d'énergie en nous pour sentir, pour penser, pour aimer s'ajoute, se multiplie, se concentre, et dans cet accord de toutes nos idées en une idée, de tous nos sentiments en un sentiment, nous éprouvons la joie de posséder une puissance inconnue, de vivre d'une vie triomphante. Le plaisir esthétique consiste en une mort suivie d'une résurrection, mais dans un monde tout spirituel, où rien ne viole les lois de la pensée, qui s'y reconnaît dans les objets qu'elle contemple et s'y meut sans obstacles. L'art est un paradis momentané.

Aimer la beauté, c'est participer au génie qui la crée. Le plaisir esthétique n'est pas subi passivement; en même temps qu'on le reçoit, on se le donne. Le goût est un art véritable. L'œuvre ne parle pas à tous; pour beaucoup, elle reste muette, elle n'est qu'un objet extérieur et silencieux qui pénètre dans l'esprit sans l'éveiller. Ceux mêmes qui l'enten-

dentrentendent plus ou moins. L'artiste frappe sur l'esprit; il ne peut en faire jaillir que ce qu'il contient. Jouir, c'est créer ; comprendre, c'est égaler; l'amour de la beauté est un génie véritable. En face de la même œuvre, en chacun de nous se fait une œuvre différente, plus ou moins riche, plus ou moins rapprochée de ce qu'a voulu l'artiste. C'est cette beauté intérieure que nous contemplons et qui nous enchante. Plus est grand le nombre des idées évoquées et plus parfait est leur accord, plus notre plaisir est intense. L'œuvre qui plaît à l'un déplaît à l'autre. Pourquoi? C'est qu'on n'est pas capable de prendre indifféremment toutes les attitudes d'esprit. Une âme forte, droite et raidie dans sa volonté, ne peut s'abattre comme le poète mélancolique qui chante les douleurs imaginaires. C'est aussi qu'on ne trouve pas en soi les éléments, idées et sentiments, qui occupaient le poète et se sont combinées dans son œuvre. Une tragédie grecque charme un érudit, éveille en lui mille images, mille souvenirs, dont se compose une œuvre d'art pleine de grandeur et de simplicité. Pour l'ignorant, elle ne répond à rien, elle le laisse inoccupé, elle l'ennuie. L'ennui, c'est le silence, le vide et la stérilité.

Tout n'est donc pas illusion dans la joie fière qui se mêle à la jouissance de la beauté, dans l'orgueil naïf de ceux qui se croient si facilement les auteurs de ce qu'ils admirent. L'âme du maître est devenue leur âme; ils se confondent, ils s'identifient avec lui; leur esprit est fait des mêmes idées; ils sont pour un instant ce qu'il était à ses heures les meilleures; ils éprouvent qu'ils se dépassent eux-mêmes, et ils

Gabriel SÉAILLBS. — Génie â&ns l'art. 18

se contemplent ravis sous ces traits héroïques. L^artiste que nous admirons u'est plus un indifiérent; il ne nous émeut que dans la mesure où nous lui ressemblons; qui l'attaque nous atteint. Notre orgueil même est intéressé à sa gloire. Nous collaborons à son œuvre. Sans nous, que serait-elle? une parole vide de sens, un corps sans âme. G*est nous qui l'animons, nous qui la faisons durable et vivante en la ressuscitant dans notre esprit. C'est ainsi qu'en se communiquant le génie se révèle et se fait aimer; Tadmiration est une sympathie que fortifie la reconnaissance. La vue d'un chef-d'œuvre est comme un entretien auquel nous prenons notre part et qui nous élève au-dessus de nousmêmes; une confidence aussi, où se livre à nous une grande âme qui nous admet dans Tintimité de ses plus hautes pensées.

L'inspiratioa est l'harmonie momentanée de toutes les facultés humaines ; le sentiment esthétique est une inspiration communiquée : il accorde Thomme tout entier. C'est là ce qui le distingue de tous les autres sentiments, ce qui ne permet pas de le définir par la simple éaumération des plaisirs qu'il comprend. Il est plus que leur somme; il est leur unité, leur fusion, leur synthèse. Il ne laisse pas en nous des êtres qui s'opposent, il ne laisse qu'un être sensible et intelligent, jouissant de son intelligence par sa sensibilité, de son esprit par son corps. Les « deux hommes )> sont réconciliés.

D'abord, à la considérer du dehors, Tœuvre d'art est ma langage charmant. Chaque sensation est agréable par ellemême; les sensations éveillées toutes sont en accord; à chaque détail répond un acte de l'esprit, à l'harmonie du tout répond l'harmonie de ces actes ; se variant sans se contrarier, le plaisir physique se multiplie. L'art est un langage, le langage est pour la pensée qu'il exprime. Une idée maîtresse domine et s'impose; à son appel des profondeurs

de Tcsprit accourt une multitude d'idées, toutes en accord entre elles et avec l'idée qui les évoque. Ce n'est pas tout : les signes, sons et couleurs, ont un sens; selon leur intensité ou leur mode d'union, ils prédisposent l'âme à des émotions de nature différente. Dans l'inspiration, l'œuvre est conçue d'un jet. L'idée crée son expression, se fait un corps d'images qu'elle pénètre de toute part, dans lequel elle se fond tout entière. Le beau n'est pas Tagréable. Dans l'art, le plaisir sensible est déjà le plaisir intellectuel ; le plaisir intellectuel est encore le plaisir sensible. Ce qui fait l'intensité du sentiment esthétique, c'est qu'il reproduit l'acte du génie, c'est qu'il nous donne comme la résonance de notre âme. Tout ce qu'il y a de force en nous se concentre et arrive à la conscience d'un seul coup. La vie s'exalte, jouit d'elle-même; les sensations se multiplient parles sensations, les idées par les idées, les sensations par les idées, les idées par les sensations, et tous ces actes en accord se concertent dans l'harmonie d'un acte unique qui occupe et ordonne toutes les énergies intérieures.

N'est-ce pas la plénitude même de ce plaisir qui fait son désintéressement? La vie réelle est un combat dont l'égoïsme est l'arme nécessaire. Gomme l'art nous met en paix avec nous-mêmes, il nous met en paix avec les autres. Le bonheur devient facilement la bonté. Quand nous sommes heu* reux, nous voudrions supprimer la douleur des autres, ne fût-ce que pour n'en être pas troublés. La beauté se donne à tous sans rien perdre d'elle-même, elle se partage sans s'amoindrir. L'amour qu'elle inspire n'a rien du désir qui ne se satisfait qu'en détruisant son objei. L'art nous transporte dans un monde de paix où rien ne nous sépare, où les esprits spontanément s'unissent dans une vie commune et fraternelle. Que faire de la jalousie, de la haine, quand il n'est pas une joie qui ne puisse être partagée et qui ne s'accroisse en se partageant. Dans le monde de l'art, toute

discorde disparaît, toute opposition cesse, nous nous distinguons à peine de ceux qui pensent et sentent comme nous; le plaisir devient une sorte de tendresse, d'universelle sympathie. Cet oubli de tous les malentendus qui nous séparent, de toutes les pauvretés qui nous forcent à lutter pour Texistence, prépare la grande sérénité que fait descendre en nous la contemplation de la beauté.

Cette joie sereine, nous ne la devons qu'à la beauté. Certes la possession de la vérité a sa douceur, et c'est une grande joie que de résoudre un problème longtemps cherché. Mais ce problème est en rapport avec d'autres problèmes qui nous rappellent notre ignorance et nous forcent à de nouveaux efforts. Peut-être rien n'est-il plus touchant, plus aimable que la vertu très simple, sans affectation d'héroïsme ; à coup sûr, rien n'égalerait la splendeur de l'ordre moral, l'accord de tous les êtres dans la souveraineté de la raison et du bien : mais cet ordre n'est pas réalisé, nous ne pouvons le prévoir sans qu'à la foi se mêle le doute, à l'espérance un regret. La contemplation de la beauté ne soulève pas ces grands problèmes. L'art ne cherche rien au delà de lui-même, il est sans désirs. L'art est un ciel provisoire, un paradis artificiel, un petit univers limité, où rien ne contredit les lois de la nature humaine ; où, tout étant par l'esprit, rien n'est obscur, mystérieux, inquiétant; où le souvenir même des désordres réels s'efface dans la jouissance de l'harmonie réalisée ; où l'âme, tranquille, en paix avec elle-même et avec le monde, ne songe plus à se poser les questions douloureuses.

A vrai dire, pour un instant, ces questions sont résolues, ou plutôt, n'ayant pas de raison d'être, elles ne se posent plus. Nous sommes dans un monde meilleur, hors du doute et des contradictions; nous reposons dans la paix de la certitude. L'esprit est sans cesse contrarié par les choses, qui lui opposent l'ironie du mal et de la douleur; il ne se laisse pas intimider par leur puissance insolente, brutale; le fait seul qu'il

est le rassure; il affirme contre elles que tout est intelligible, mais cette foi est un effort, tout effort est suivi de lassitude, et parfois il se demande avec anxiété si ses ambitions ne sont pas les vœux stériles d'un orgueil impuissant. L'art fait une réalité de ce qui n'est qu'une audacieuse espérance. Les choses et l'esprit ne sont plus en présence comme deux termes hostiles, inconciliables, les choses ayant pour elles la force écrasante et l'immensité, l'esprit concentré en quelques êtres épars sur quelques points de l'espace, n'ayant pour lui que sa foi en lui-même et la conscience de sa supériorité morale; les choses ne se distinguent plus de l'esprit, elles sont l'esprit même ; les éléments se concertent et s'associent librement dans une forme d'élection; comme heureux d'obéir à la pensée, ils se disposent et s'organisent pour lui servir d'expression ; la raison s'est faite sensation, l'esprit s'est fait matière, la matière s'est faite esprit. N'est-ce pas là le principe de cet enthousiasme religieux qui dans tant d'esprits et des meilleurs s'est toujours mêlé à l'amour de la beauté. Mysticisme! soit. Illusion , peut-être! mais illusion qni a un sens, qui s'impose et qui caractérise le sentiment esthétique. Quand nous sommes heureux, nous ne croyons plus à la douleur. Le soleil radieux dans un ciel sans nuages ne nous laisse plus imaginer sa splendeur obscurcie. Tout entier à la contemplation de la beauté, l'esprit oublie ses luttes, ses échecs; il oublie le monde où il est encore plongé et dans lequel il va se réveiller tout à l'heure ; il oublie que l'œuvre qu'il admire est l'image d'un rêve, il oublie l'œuvre même; il n'y reste pas enfermé; il la dépasse; son sentiment grandit ; il jouit de toute la beauté possible dans cette beauté réalisée; c'est un monde qui s'entr'ouvre devant lui, un monde où la pensée triomphante est tout ce qui est ; le plaisir a pris un caractère d'élévation religieuse : il est devenu le culte de la beauté, à laquelle l'esprit doit, avec le pressentiment de sa valeur absolue, la révélation du monde tout

spiritael, où, dans l'apaisement de toutes les discordes et de toutes les haines, se réaliserait par le règne de Tamour Tuniverselle haimonie.

Les définitions de la beauté le plus souvent ne sont que le résumé d'une expérience incomplète ; on n'y retrouve que les faits qui les ont suggérées. En étudiant le génie, nous avons étudié le beau dans la puissance féconde qui peut en varier les formes à Tinfini. Nous n'avons pas peur des faits, parce que nous ne limitons pas le monde de l'art par des exclusions arbitraires. Nous ne fermons pas l'avenir, parce que nous n'avons pas la prétention naïve de prévoir toutes les combinaisons possibles d'images dans un esprit humain. Mais définir, c'est limiter, c'est restreindre, c'est mettre une idée a sa place parmi les autres idées, c'est l'enfermer dans un cercle de caractères précis et déterminés qui la séparent en la distinguant. L'esthétique est la science du beau; la conclusion qu'impose l'étude du génie est-elle toute négative ?Ecarter les fausses définitions est un premier résultat qui n'est point à dédaigner. Si la beauté peut être définie, c'est à la façon de la vie, dont on détermine les conditions et les lois, sans prétendre en résumer toutes les formes possibles dans une définition rigide et fermée.

S'il faut en croire les idéalistes, le monde visible est le discours de Dieu. Tout être le manifeste. En toute forme éphémère, presque aussitôt brisée par un coup distrait de la^nort, appaïaît quelque chose d'éternel, plus ou moins brille la lumière surnaturelle de l'invisible essence. Mais tout langage est un instrument imparfait qui ne traduit l'idée qu'en la trahissant. L'harmonie de l'univers sensible n'est que l'écho lointain de la divine harmcmie. Sans s'éteindre, la pure lumière

des idées s'obscuicit eo pénétrant la matière, et Dieu n^apparatt dans la nature que comme le soleil à travers les nuages, parfois éclatant, le plus souvent voilé. Si Tâme se dégageait du corps qui T^mprisonne et Talourdit, éveillée au monde des intelligibles, qui est sa vraie patrie, comprise en Dieu, qui est « le lieu des esprits comme l'espace est le lieu des corps » , elle contemplerait les idées, comme autant de rayons , ramenées à l'idée suprême, à l'idée du bien, dont elles participent, dentelles tiennent tout leur éclat, dont elles se distinguent sans cesser de s'y confondre. C'est vers ces formes idéales, toutes pénétrées de Tintelligence et de la perfection divines, que l'artiste peu à peu doit faire monter ses regards. Le beau n'est pas un accord accidentel entre ce qui est et nos facultés sensibles ; l'art n'est pas un moyen de reproduire artificiellement cet accord après en avoir observé les causes. Le beau est partout, parce que l'idée plus ou moins clairement en tout être se manifeste. Le génie n est pas un métier, un recueil de recettes pour accommoder la nature à notre goût; le génie, c'est la pensée de Dieu, ce senties Idées vivantes en une âme visible à elle-même. Le génie est un devoir autant qu'un privilège; il a pour mission, en faisant rayonner l'intelligible dans une image, en lui prêtant une séduction sensible, d'éveiller en nous le souvenir et l'amour de la beauté divine.

Cette doctrine a pour elle sa poésie, elle est un rêve grandiose, une élévation mystique. Elle répond à un secret instinct de l'esprit, qui ne veut pas qu'on humilie la beauté. Mais si l'on ne se contente pas de l'entrevoir et de la chanter, si l'on veut la saisir et la presser, elle s'évanouit. La logique et les faits opposent à cette théorie leurs démentis tranquilles. Si les idées sont la beauté même, les choses ne sont pas belles, car quel rapport peut-il y avoir entre l'être déterminé, que Je vois ici-bas, et l'exemplaire éternel, supra sensible, qui lui répond dans l'intelligence divine. Si d'autre part

S80 ESSAI SUR LE GÉNIE DANS L'aRT

la beauté ne se conçoit pas sans la forme, si elle n'existe qu'autant qu'elle apparaît, comment attribuer la beauté à des idées immatérielles? Si enfin Ton en vient à dire que le beau est la manifestation de l'idée dans une forme sensible, comment distinguer la beauté de l'être dans un monde que Ton définit le discours de Dieu, et que devient la mission prophétique de l'art?

Mettons l'artiste à l'école du philosophe, j'y consens; qu'y peut-il apprendre? Les exemplaires éternels des choses ne peuvent être pour nous que des idées générales. Voilà l'art 'réduit à n'être qu'une sorte de science visible, de logique symbolique. L'inspiration, l'individualité, le sentiment et la vie, les séductions de la forme, tout ce qui est l'art même a disparu. Il reste des règles arbitraires^ un idéal de convention abstrait et mort, des généralités solennelles et vides, un art hiératique ou un art d'école, des œuvres faites de sangfroid selon les formules et le canon. Si du moins le philosophe se comprenait lui-même; mais c'est l'absurde qu'il demande à l'artiste! Comment se représenter une idée générale sous une forme déterminée? Quelle est l'image qui répond à ridée d'homme? de quels éléments contradictoires, de quel mélange bizarre dos deux sexes et de tous les âges faudra-t-il la composer? Voici que l'exemplaire éternel s'en va finir en un monstre qui contredit toutes les lois de la nature et de l'esprit!

Passons aux faits. Quand on a dit :1a sculpture grecque! on croit la théorie démontrée. Sans doute, la sculpture grecque glorifie la forme humaine dans des corps faits pour la sénérité d'une vie surnaturelle. Mais elle a connu aussi le mouvement et la vie, la grâce et l'émotion, jusqu'aux caprices de la fantaisie. Silène, la coupe en main, avec un gros rire, étale son ventre impudent, gonflé de chair et de vin ; la sérénité du dieu n'est plus que l'insouciance de la bête repue. Les Bacchantes, les cheveux épars, tordent leur corps dans des

attitudes passionnées, dans des formes violentes, où frémit leur chair exaspérée. Qui pourrait se résigner aux sacrifices qu'exige cette théorie ? qui pourrait oublier ce qu'elle néglige? Que devient le comique dans tous les arts ? et la poésie étrange du grotesque? des fantaisies orientales? Et la musique? Dirons-nous que, le beau étant un comme Dieu, « la musique exprime non plus la forme extérieure, mais la forme intime des êtres * ; » que le monde des idées, distinct du son comme de la lumière, s'exprime par l'un comme par l'autre? Dirons-nous que du mouvement rythmique de toutes les forces coordonnées se compose sans cesse une immense symphonie, qui répond dans l'ordre des sons à la beauté visible, et que cette symphonie grandiose et imparfaite, que nos sens ne perçoivent pas, est l'écho lointain de la musique divine et surnaturelle, dont le souvenir se réveille dans l'artiste aux heures d'inspiration? Condamnerons-nous le peintre de portrait à embellir son modèle, à le rapprocher de l'Idée? et le paysagiste à dédaigner la nature? et le poète à n'imaginer que des abstractions héroïques? Ce platonisme excessif est peut-être la religion, il n'est pas la philosophie de l'art. Il enveloppe de symboles éclatants des vérités partielles, auxquelles il ajoute la séduction de la poésie; mais, comme toute religion, il est intolérant et exclusif.

L'art n'a pas cette pureté froide, il n'habite pas ces temples de la sagesse, ces hauteurs lumineuses et glacées; il est partout où est la vie, il enveloppe toute la nature, il n'a pas plus de limites que la sympathie et l'émotion des hommes. Est-ce que nous ne faisons pas la beauté avec tout ce qui nous émeut, avec tout ce qui nous touche? est-ce que la poésie le plus souvent n'a pas la même source que les larmes? est-ce qu'elle ne jaillit pas de la douleur plus abondamment que de la joie? est-ce qu'elle n'est pas partout où

1. LamenDaî?, Esquisse cturw philosophie, t. III, Esthétique.

nous la sa?ODS mettre? Que les sages dédaignent les idées, les sentiments, les réalités, dont noas sommes faits, que^ déjà dégagés du corps, à travers leurs sensations effacées, pâlissantes, ils entrevoient Tintelligible, c'est bien; mais Thomme n*est pas ce pur esprit ; ce qui rintéresse, ce quHl aime, ce qui le passionne, ce sont les lottes, les efforts, les contradictions, les douleurs poignantes, les joies éphémères; c'est tout ce qui est, le ciel, la terre, les plantes, les animaux et parnlessus tout Thomme même, en qui tout prend une vie nouvelle; c'est la nature entière, c'est cette mère féconde, dont il n'est pas détaché, dont le sang conle et circule en ses veines, dont il croit retrouver les colères, les ardeurs brutales, les désirs, les joies et les espérances dans les sentiments contraires qui tour à tour apaisent ou précipitent le rythme des battements de son cœur. Par Tart, c'est dans le réel, c'est dans l'objet le plus humble que nous réalisons, que nous contemplons l'idéal. L'art, c'est l'esprit non pas qui se détache de la nature, mais qui de plus en plus la pénètre, se voit et se manifeste en elle. L'art, c'est la nature se recréant elle-même par l'esprit qu'elle a créé. Oui, l'homme, las des désordres qui sont en lui des douleurs, aspire au repos; oui, il rêve l'unité dans la paix et dans l'amour; un paradis intelligible, où les harmonies^ s'enveloppant, s'exaltant l'une l'autre, se fondraient en un concert immense. Mais l'art n'exprime pas abstraitement cette idée générale en peignant les exemplaires éternels des choses; il la fait vivre dans des œuvres, dont il emprunte les éléments à tout ce qui est, dans des œuvres où la nature et l'esprit ne se distinguant plus, les sens et la raison n'ont plus rien qui les oppose. £t si l'art à son plus haut degré prend pour objet cette idée religieuse, cette idée d'apaisement et de rédemption, c'est alors seulement que par le génie de tous elle s'est symbolisée dans des légendes, dans les altitudes, dans les actes d'un héros, d'un saint et d'un

Dieu fait homme. Même alors, il ne se sépare pas de la nature; il la purifie, il la transfigure, il lui emprunte le corps dans lequel l'idée devient visible et vivante.

Est-ce à dire que le réalisme soit le vrai et qu'on puisse définir Tart l'imitation de la nature? Si c'est l'imitation qui nous plaît, d'où vient que la rose artificielle n'ait pas pour nous le charme d'une rose peinte? d'où vient qu'une figure de cire nous cause une sorte d'effroi mêlé de dégoût? d'où vient que le mensonge de la vie nous répugne? d'où vient que la photographie, malgré l'instantanéité d'un travail qui surprend le phénomène et l'arrête au passage, avec sa manière de tout dire, d'insister également sur chaque détail, n'excite en nous qu'une curiosité aussitôt satisfaite? Il est des arts qui ne trouvent même plus dans cette théorie l'apparence d'une explication : l'architecte se borne-t-il à imiter la nature? n'y a-t-il rien de plus dans la musique que dans les modulations de la voix humaine^ que dans le bruissement des feuilles, les tonnerres de la tempête et le chant des oiseaux? Et la poésie n'est-elle que l'image de la vie? Cette théorie n'est pas seulement exclusive; comme l'idéalisme, elle détruit l'art en supprimant l'homme, qui est Tart même. A quoi bon l'imitation ridicule de la puissance de la nature par la faiblesse humaine? Si vraiment l'artiste ne crée pas un monde différent du monde réel, s'il n'est qu'un plagiaire, qu'un copiste inquiet et scrupuleux, comment n'a-t-il pas honte de ces enfantillages? Que fait-il de l'immensité du ciel et de Tocéan, des splendeurs du firmament, des ardeurs brûlantes du soleil éblouissant? Sa mer a des tempêtes sans efi'roi, ses nuages ne marchent pas, sa lumière n'éclaire pas, avec toute la vie des choses il fait une vaine image, une apparence immobile et silencieuse.

Soyons sans inquiétude, le réalisme est peu dangereux, parce qu'il est impossible. Ce que l'homme voit ce n'est pas l'objet même, c'est ce qui dans l'objet le frappe, mérite son

attention, c'est Timage intérieure qui se forme en lui La connaissance est un rapport; changez un des termes, vous changez le rapport ; il y a autant d'épreuves du monde qu'il y a d'esprits qui le reproduisent en le pensant. Chaque artiste, qu'il le veuille ou non, transforme le monde alors même qu'il cherche à l'imiter. Il n'est pas un peintre qui ne prétende se mettre en face de la nature et ne rien dire que ce qu'elle lui dicte. Mettez dix peintres en face du même paysage, vous aurez dix tableaux différents, d'autant plus différents que leur sincérité aura été plus grande. C'est que le peintre ne peut arriver à cette stupidité, à cette inertie, qu'exigerait la copie machinale; c'est que la scène qu'il contemple ne se distingue plus de son esprit et qu'il peint non pas les objets, mais l'impression qu'ils font sur lui, l'émotion qu'il éprouve, le charme mystérieux qji tout à coup l'arrête et l'invite au travail.

Le beau n'est ni en dehors de la nature ni dans la nature; il n'est ni dans l'idée abstraite ni dans l'imitation servile ; il reste qu'il soit dans l'esprit. L'artiste n'a pas à méditer sur l'éternel, à creuser l'esprit pour aller jusqu'à l'intelligible, à peindre des dissertations ou à chanter des idées générales. L'idéal n'a rien d'abstrait, il n'est ni une représentation figurée des classifications scientifiques, ni un symbolisme, m. une philosophie; l'idéal, c'est l'esprit dans ses lois vivantes, ce n'est pas une forme, c'est une puissance. A des degrés divers l'idéal est dans toute œuvre d'art, parce que l'esprit met quelque chose de lui dans tout ce qui l'intéresse, parce qu'il donne quelque beauté à tout ce qu'il aime. L'art, c'est la fécondité de l'esprit dans l'amour; la beauté, c'est la vie de l'esprit communiquée, animant des corps glorieux, rayonnant dans une nature purifiée. Le beau, comme la vie, répugne aux définitions exclusives et rigides.

Le génie est libre de varier ses sentiments et ses actes à l'infini. Dès que, par l'intérêt qu'il prend à un objet, il le

pénètre de lui-même, il lui communique quelque beauté. Il donne un sens à Tinsignifiant ; il transfigure la laideur même en y apparaissant. Il s'exprime par cela même qui semblait ne pouvoir que le contredire. La douleur nous humilie, nous avertit rudement de notre faiblesse; par une sorte d'ironie. Fart de la douleur même fait Tobjet d'une pensée désintéressée, d'une pure jouissance. Elle n'est plus qu'un jeu, l'occasion d'une représentation dégagée de ce que la réalité a de trop âpre, de trop poignant et soumise dans sa forme à toutes les lois de la pensée. Une scène de meurtre, de désespoir, devient une lutte de lumières et d'ombres; de lignes et de couleurs; de gestes, de formes et d'attitudes; de sensations, d'idées et de sentiments, qui ne contrastent et ne s'opposent que pour faire l'harmonie plus triomphante. Heurtée aux obstacles, la passion, qui a la fatalité d'une logique onduleuse et directe, devient l'unité de la tragédie. Le cri de douleur devient le chant qui nous charme, le chant qui tour à tour se précipite ou s'apaise, nous entraîne ou nous berce, le chant vivant, qui, impatient de toute loi, de toute mesure, trouve des souplesses inattendues pour se plier à toutes les métamorphoses du sentiment et les contenir dans la grâce de ses mouvements cadencés Ce n'est ni le mal ni la douleur qui nous plaisent, c'est l'émotioa puissante, c'est l'art indépendant de l'objet, le génie, la vie harmonieuse, le libre jeu de nos facultés en accord.

Est-ce à dire que la beauté soit dans la forme? qu'elle se réduise à une arabesque de sensations en accord? On trouve de grandes phrases pour justifier cette théorie du parler pour ne rien dire. L'art doit nous détacher du sérieux de la vie; l'artiste est un impassible, qui dédaigne l'idée comme le réel dont elle est le souvenir, qui joue avec les sons et les couleurs, avec les idées et les mots, et de tout ce dont nous vivons fait un bruit harmonieux. Beaucoup de bruit pour rien, voilà la formule qui résume toutes les règles

de Fart. N'y a-t-il pas quelque chose de séduisant dans le scepticisme ironique d'un homme qui a vidé les mots de leur sens et son cœur de toute émotion? Gomme on est loin du vulgaire, qui veut comprendre et sentir l — Par malheur, Tart est plus simple, moins raffiné. Chercher la forme pour elle-même, c'est remplacer l'inspiration par le procédé, la poésie par la technique, ce qui revient à supprimer la beauté pour l'atteindre plus sûrement. La vie n'est pas donnée par les froids calculs d'une pensée extérieure à son œuvre. Combiner n'est pas créer. Si dans la beauté le langage, indépendamment de ridée, nous plaît, c'est que nous ne l'en isolons que par abstraction, c'est que déjà dans Taccord de ses éléments se manifeste la présence d'une âme sympathique à là nôtre. Il est contradictoire de vouloir la forme pour ellemême, car il n'y a que Témotion qui puisse lui donner l'unité vivante qui fait sa beauté.

De ce qu'un objet indifférent prend une valeur par la forme dont on le revêt, par le sentiment dont on Tenveloppe, il ne résulte pas que tous les objets soient également propres à inspirer le génie et à révéler sa puissance. Le choix de l'idée, la richesse des développements qu'elle comporte, des idées qu'elle éveille et qu'elle concilie, des éléments qu'elle ordonne, mesurent et le génie et la beauté. L'un définit l'autre. Qu'il s'agisse du musicien, du peintre ou du poète, l'œuvre naît et s'exécute d'après les mêmes lois. Tantôt suggérée par une circonstance extérieure, tantôt sortant des profondeurs intimes où elle s'est lentement élaborée, toujours sollicitant l'artiste par quelque affinité secrète, l'idée tout à coup apparaît. Elle vit dans l'esprit avec des intervalles d'assoupissement et de brusque réveil; elle devient l'esprit même ; elle grandit, elle se crée un corps d'images, corps vivant, soumis aux lois de la vie, qui rejette tout ce qui ne peut entrer dans sa forme, assimile tout ce qui l'achève et l'amplifie. Le génie a quelque diose d'exclu-

sif, ce qu'il voit de Tobjet, c'est sa propre éraolion. Il supprime ou plutôt il ne soupçonne pas les détails inutiles, ce qui disperse l'attention, ce qui contrarie Teffet; il accentue tout ce qui parle ; il organise tout ce qui se répond et se confirme. Abstraire et concentrer, c'est la vie et c'est l'idéal. Idéaliser, c'est faire vivre l'objet d'une vie plus intense, plus ardente. Le beau se définit par l'unité d'une émotion vivifiante qui fait parler et penser les choses. En faisant de l'objet même un sentiment, Tari lui donne une expression, un caractère; il le spiritualise. L'idéal n'est pas le réel : il est plus vivant, plus intelligent et plus ému. L'idéal n'est pas le rationnel, l'abstrait; il n'est pas l'idée s'exprimant violemment dans une matière rebelle. En accordant toutes nQ3 facultés, le beau réconcilie la nature et l'esprit. La loi se réalise dans l'individu, l'individu devient la loi vivante. Il n'y a pas d'une part la matière et de l'autre la forme, et plus ou moins lutte entre les deux termes, résistance et domination ; la matière et la forme se confondent ; le rationnel devient sensible; tout s'est fait de soi-même sans effort; les éléments semblent s'être unis, concertés, d^un mouvement naturel et spontané pour la joie de réaliser quelque chose de meilleur. Le beau se distingue du réel et de l'intelligible, il est l'un et l'autre, il les comprend et les confond dans son unité vivante.

Défini par la vie, le beau doit avoir ses degrés comme elle. Il y a loin de l'organisme aux rouages très simple» de l'animal rudimentaire à la machine admirable, si compliquée, si fragile, que suppose la vie humaine. Les éléments ordonnés sont plus ou moins nombreux, les parties dans une dépendance plus ou moins étroite, l'harmonie plus ou moins riche, plus ou moins parfaite. De la simple romance populaire, éclose par un jour de printemps sur des lèvres rustiques, à la symphonie aux membres puissants, organisée par le génie d'un Beethowen, quel inter-

Î88 ESSAI SUR LE GÉNIE DANS l'aRT

valle parcouru! En présence des choses, chaque homme Yoit et retient ce qui sollicite son attention : il est des âmes étroites, dans lesquelles le monde se rétrécit et s^élrique; il est des âmes royales et divines, dont le perpétuel mouvement semble vouloir embrasser Tinfini. Les plus grands génies ne sont-ils pas ceux qui, ayant beaucoup vu, beaucoup retenu, sans se laisser disperser par cette multitude d'éléments, saisissent leurs rapports, font jaillir Tidée maîtresse qui les coordonne et les organise. Si le beau exprime Tesprit, la valeur de l'œuvre ne se mesure-t-elle pas à la valeur de Tartiste? et la valeur de Tartiste à l'attention toujours en éveil, qui l'enrichit sans cesse; à Tamour de la nature, qui Tunitàtout ce qui est; à la possession de soi, qui ne le laisse pas se perdre dans la diversité des souvenirs qu'rl domine.; à la richesse, à Tintensité du sentiment, qui organise en une œuvre vivante la multitude des éléments qui leur répondent? Tout ce qui manifeste Tesprit, tout ce qui réalise dans un corps d'images Tharmonie qui est sa loi, contient quelque beauté. La première règle est d'aimer ce que Ton fait et pour cela de ne faire que ce que Ton aime. Un bon sonnet vaut mieux qu'une épopée savante : c'est que la réflexion ne donne pas la vie et qu'on ne peut comparer la mort à la vie. Gela admis, reconnu, mille fois affirmé, les œuvres sont inégales comme les esprits, comme ce qu'ils aiment, ce qu'ils veulent et ce qu'ils peuvent. Les unes nous enferment dans un cercle étroit, les autres nous ouvrent un horizon sans bornes ; les unes nous amusent en éveillant nos souvenirs, les autres nous laissent interdits devant ce que nous découvrons en nous-méme.

Ce qui nous intéresse dans l'art, il ne faut pas l'oublier, c'est Fart lui-même; mais qui oserait soutenir que le choix du sujet est indififérent à l'art, que l'idée exprimée n'a rien à voir avec la beauté? qu'un faiseur de natures mortes est Fégal du peintre d'histoire qui s'inspire des plus hautes pen*

sées (le Hiumanité et leur cherche une expression? L'œuvre d'art peut se définir par l'ensemble des sensations, des images, des idées et des sentiments qu'elle éveille et qu'elle accorde. Comment dès lors le sujet serait-il indifférent? Le sujet n'est-il pas l'émotion première, le principe fécond, dont l'œuvre développe les conséquences? Dans l'art, le corps ne se distingue pas de l'esprit, les images de Tidée; n'est-ce pas dire que la richesse du corps dépend de la magnificence de l'esprit, la splendeur de la forme de la libéralité du sentiment qui la crée? Il y a des sentiments plus ou moins puissants, plus ou moins compréhensifs. Les uns, circonscrits, limités, ne peuvent organiser qu'une forme mesquine, où se retrouve leur débilité; les autres, vastes et forts, semblent envelopper, émouvoir l'âme tout entière, tenir par quelque rapport à tous les éléments de la vie intérieure, être aptes à les comprendre dans l'unité d'une forme grandiose. Les sujets s'étagent comme les sentiments auxquels ils répondent; ils expriment plus ou moins de l'esprit; ils évoquent et concilient un plus ou moins grand nombre d'idées et d'images. Au terme, le sujet serait adéquat à l'esprit; le sentiment aurait une sorte d'universalité, embrasserait à la fois la nature et l'homme; il nous élèverait au-dessus de nous-mêmes et des choses, à des hauteurs idéales, où les oppositions, les luttes, les contrastes et les douleurs dominés se fondraient dans l'unité d'une harmonie religieuse.

Il y a des artistes superficiels, épris des succès de salon, qui du sentiment saisissent surtout les formes passagères, les nuances mobiles et capricieuses, l'habit, la toilette, le mot ou la phrase à la mode. Que peut être leur œuvre, sinon l'unité de ces images légères et curieuses, dont le sens sera perdu demain? Les âmes sincères et puissantes ont l'horreur des formules banales, des phrases toutes faites, qui courent de bouche en bouche, dispensent de penser et

Gabriel SÉAILLES. — Génie dans l'art. 19

S90 ESSAI SDR LE GÉNIE DANS L'aRT

sentir. Elles creusent par delà ce revêtement de formes superficielles et de mots convenus, qui remplacent le sentiment par son apparence, Témotion dn cœur par les jeui de Tesprit, jusqu'aux instincts primitifs, jusqu'aux sources intarissables et jaillissantes, sources de vie, où elles s'abreuvent. En tout homme vivent ces instincts ; c'est la nature, c'est rélément premier, dont l'expérience et la réflexion ne peuvent que varier les formes *. Ces penchants-primitifs, ces forces redoutables le plus souvent sommeillent; parfois elles frémissent, se réveillent, s'exaltent ; elles se déchaînent à travers Tesprit, elles le remuent jusqu'en ses profondeurs et sur leur passage soulèvent et oi^anisent des tempêtes d'images. Les grands artistes, ce sont les hommes en qui la nature a gardé sa puissance originale, en qui peuvent s'éveiller par sympathie les instincts obscurs, irrésistibles, qui, à travers les luttes, les désordres et les douleurs, organisent la vie des mondes et des brutes comme la vie des hommes.

Entre ces sentiments profonds et durables, il y a encore des différences et des degrés. Les uns, étroits, exclusifs, ne concentrent toutes les forces intérieures qu*en les asservissant, qu'en chassant violemment de la conscience ce qui s'oppose à leur tyrannie. Les autres, désintéressés, unissant l'individu à ses semblables, à la nature même, évoquent des accords d'idées de plus en plus riches. Les scènes pittoresques des petits maîtres flamands ne nous élèvent pas audessus de la réalité; nous la dominons sans en sortir. Les yeux s'égayent au jeu des couleurs, l'esprit au jeu des images. Une poésie sort de l'émotion du peintre, de son insistance sur les détails minutieux^ de son intérêt aux choses,

1. tt L'histoire du cœur d^un grand poète n'est indifféreate à personne. Chacun se reconnaît pour une part dans une telle analyse, comme, en Toyant une pièce anatomique, on retrouve avec surprise les nerfs, les muscles et les veines que Ton sent vibrer en soi-mêEne. » Gérard d% Nerval, Revue des Deux-Mondes, 14 septembre 1848*

de son talent même, parfois aussi de l'emportement des ins^ tincts qm secouent la brute humaiMy de Tivresse violente qui réveille les travailleurs patients el engourdis, et, par l'expression joyeuse, par le mouvement violent, montre l'âme dans cette enveloppe de chair épaisse. C'est un paradis étrange, où des lourdauds dan» une atmosphère de tabagie se réjouissent à plein, cœur, où Le rire bruyant répond au baiser brutal, où toutes les sensations satisfaites font une sérénité à ces bêtes, innocentes à force d'insouciance et de grossièreté.

La jalousie, TambiticMi, l'amour, la passion, même égoïste est supérieure à cet emportement brutal de l'instinct ; elle met en jeu toutes les souplesses de l'intelligence, toutes les ardeurs du sentiment, toutes les puissances de la volonté; elle laisse à l'homme la supériorité de la réflexion, elle ne l'abaisse pas au-dessous de lui-même, bien plutôt elle exalte ses forces en les lançant à la fois au même but; force intelligente et irraisonnée, elle a la grandeur des forces naturelles décliatnées, et Ton sent passer en elle le souffle violent qui soulève les tempêtes. Mais, ea ramassant l'individu sur lui-même^ elle Fisole, elle le sépare de ses semblables, elle l'oppose aux lois nécessaires, qu'il brave et qu'il prétend plier aux desseins de son égoisoïke^ hes sentiments désintéressés, la vertu, Théroïsme ne laissent de lutte que contre le mal^ réconcilient l'individu tout à la fois avec lui-même et avec ses semblables et font pressentir une société fraternelle. Mais, de tous les sentiments, le plus riche, le plus fécond, le plus propre à apaiser la lutte des idées, à fondre leurs oppositions dans une idée supérieure, dont l'harmonie s'exalte par les contrastes mêmes qu'elle comprend et qu'elle ordonne, c'est le sentiment religieux.

La religion n'est-elle pas un art et l'art suprême? La religion, c'est le monde interprété par le sentiment et par l'imogination, e' est le monde tel qu'il sort de l'âme humaine.

quand il a traversé ce milieu d'idées, de désirs et d'émotions* Elle suit les métamorphoses de Tesprit qui la crée. Elle n'exprime d'abord que ses ignorances, ses anxiétés, ses superstitions. Mais peu à peu, au contact des faits, Tesprit prend une conscience plus claire de ses lois, de ses besoins intellectuels, de ses exigences morales, et il y subordonne la réalité. Si le moindre objet au contact du sentiment prend quelque beauté, le sentiment devenu objet, n'est-ce pas la beauté même? Si toute œuvre d'art est une harmonie partielle d'images, de sentiments et d'idées, l'art n'est vraiment luimême, n'a trouvé son expression définitive qu'au moment où son objet est l'harmonie totale, l'harmonie de la nature et de l'esprit, symbolisée dans des images visibles, dans des drames, dans des légendes, que la foi de tous propose au génie de l'artiste. En fait, comme les êtres dans le monde, les idées dans l'esprit s'opposent et luttent. Le spectacle de l'univers, tour à tour admiré, décrié, devient un problème douloureux. La religion le résout; elle donne un sens à tout ce qui est; elle rassure l'esprit, elle l'apaise: elle concilie les idées inconciliables, et cela non par des raisonnements abstraits et impuissants, mais par un £Lrt spontané, irrésistible, dont les inventions légères se jouent autour des difficultés. Elle fait apparaître le divin dans une forme humaine, tout l'esprit dans un corps ; elle résout en récits terribles et charmants les problèmes insolubles. Elle donne un sens à la douleur, une raison à l'effort; elle a des légendes pour expliquer le mal comme le bien, pour faire sortir l'ombre de la lumière et de nouveau de l'ombre faire rayonner la lumière radieuse. Cette beauté, œuvre collective, vient au devant du génie individuel, le sollicite et l'inspire. L'art n'est plus un jeu qui nous distrait un instant, fût-ce au spectacle de nos misères; il est sérieux; la beauté est dans la pensée avant d'être dans la forme, et toutes les idées, celles qui expriment la lutte, la douleur, le mal et le péché, comme celles

qui expriment la paix, la joie, l'amour et le bien, frémissent et montent en accord vers la conscience, en même temps que les profondeurs de Tesprit s'éclairent.

En nous révélant les rapports de la spontanéité et de la réflexion, du conscient et de Tinconscient dans la découverte du vrai et dans la création de la beauté, Tétude du génie ne jette-t-elle pas quelque lumière sur la vie de Thomme et sur ses destinées. En devenant la pensée, la nature ne cesse pas d'être elle-même, elle ne s'arrête pas pour se présenter orgueilleusement un miroir où elle se contemple ; elle est l'esprit même, elle y vit, elle y agit, elle y poursuit son œuvre. Les lois et les méthodes de l'intelligence expriment la tendance vers l'ordre, qui n'est elle-même que l'efiFort vers l'être. En creusant la pensée on découvre la nature, au delà de la réflexion l'instinct, dans les lois mêmes de l'entendement les lois de la vie. Dès lors, nous entrevoyons l'absurdité des théories exclusives qui séparent la réflexion et le sentiment, les opposent, les engagent dans une lutte, que ne pourrait finir que la destruction de l'une ou de Uautre. Les partisans de la réflexion oublient que quand elle n'est pas un pouvoir d^arrêt, une sorte de force négative, elle travaille pour le sentiment. Ils oublient qu'elle exprime les équilibres momentanés, les oppositions des désirs, qui grâce à la prévision s'ordonnent pour se concilier; qu'ainsi, alors même qu'elle résiste aux entraînements passagers, elle est dirigée par l'instinct, dont l'intelligence éclaire les voies. Les exagérés du sentiment so révoltent contre cet orgueil de la réflexion, dont l'analyse stérile ^paralyse l'action et décompose la vie. Ils veulent vivre, agir, et au nom de la nature ils rejettent la réflexion, sans s'apercevoir qu'ils mutilent la nature même par la

294 ESSAI SUR LE «ENTE DANS l'aRT

suppression arbitraire d'un de ses plus puissants moyens d'action.

L'abus de la réflexion conduit an ditettanttsme on à la vie purement spéculative; dans les deux cas, la vie n'a plus de sens, parce qu'elle n'a plus de réalité; dans les deux cas, rhomme se lasse d'évoquer des fantômes et de jouer avec des ombres, et tôt ou tard de cette lassitude naissent le dégoût et la désespérance. Les dilettantes sont des gens curieux d'eux-mêmes, qni sans cesse s'arrêtent pour s'observer avec un intérêt mêlé d'indifférence. Ils ne s'abandonnent pas au courant de la vie qui nous emporte sans que nous y songions; ils sont toujours attentâfs, toujours présents à eux-mêmes. Ils tissistent à ta naissance et an développement de leurs saitimcnts, ils calculent les sentifoents ^émentaires qui les constituent. Ils ne veulent pas être dupes; être heureux naïvement serait une duperie. Us se donnent des éffloti(ms pour en jouir, et ils en jouissent très froidement; ils jouent avec eux-mêmes, avec les autres, avec la nature* Us flétrissent la joie rien qu'en la toucbaut Slls consentit à aimer, ils savent par combien de raisons ils y sont déterminés, ils ont compté combien de plaisirs ils peuvent espérer de leur amour^ et ils n'éprouveront que les plaisirs qu'ils ont prévus. Ils sont les délicats, les raffinés^ les impassibles; ils apprennent à sourire. Us ont une mauièi^ de dire : l'analyse, et ils citent Stendhal. Ils s'ennuient, ils voudraient invâiter des joaissancesk nouvelles, et ils sont tentés par le monstrueux, qui du moins n est pas une banalité et n'a pas traîné dans le cœur des foules.

Ce n'est là qu'une maladie, une infirmité, et ridicule parce qu'elle s'étale avec l'insolence d'une supériorité , d'une distinction ! On prétend être sorti de la nature, on y reste. Qu'est-ce donc que cette surveillance continue de soi-même, qui tient la pensée toujours en éveil? cette suppression habile des sentiments désinléressés? c^te possession de soi

qui permet toujours la prudence? La vie a quelque chose de mystérieux : elle ressemble à une grande bataille, dont nous ignorons Tissue; nos sentiments nous poussent ici ou là, c'est le poste, et nous y combattons. Qu'est-ce donc que cette ironie toujours en garde contre les sentiments qui s'éveillent, sinon l'art de se soustraire au danger, aux devoirs gênants? et qu'est-ce que cet art de prendre le plaisir en laissant ses conditions douloureuses, sinon la forme la plus raffinée de régoïsme? La nature n'a pas perdu ses droits ; l'orgueil est un sentiment tout comme la peur. C'était bien la peine de prendre de grands airs pour parler des instincts de la fo jle ! Cet égoïsme timide et réfléchi se châtie lui-même. La vie est un acte de confiance, un acte de foi. L'analyse décompose nos sentiments, ne nous laisse que des éléments en dissolution. Si la curiosité peut distraire d'abord de cette absurdité, de cette vanité des choses, la -curiosité satisfaite, ne faut-il pas désespérer? L'ironie est un effort, l'effort de la réflexion contre la vie, un effort négatif et stérile, quelque chose d'étrange et de contradictoire comme le suicide.

La science du moins n'est pas cet égoïsme timide, elle n'isole pas l'homme du monde, elle l'unit à tout ce qui est, à la terre qu'il habite, à l'air qu'il respire, au soleil dont il se nourrit sous mille formes, et par le soleil aux mondes en nombre infini, dont aucun n'est inutile à l'équilibre de l'atome comme de l'univers. La vraie tâche de l'homme n*est-elle pas cet affranchissement par la pensée qui, dans la contemplation de Tuniversel, prend, avec la résignation à toutes les conséquences des lois nécessaires, le dédain de tout ce qui n'est que l'expression éphémère de ces lois inéluctables? L'esprit agrandi jusqu'à devenir le monde qu'il pense au moins dans ses lois ne peut plus s'abandonner aux emportements de régoïsme; il analyse ses passions et ses sentiments comme les forces naturelles, et, en les analysant, il les atténue, parce qu'il les divise; il regarde les accidents et les souffrances

comme des phénomènes scientifiquement déterminés ; il voit les choses dans l'éternel, et, sa vie d'un jour se réduisant à un point imperceptible dans la durée sans fin de la vie universelle, ses désirs et ses douleurs, ramenés à leur importance relative, s'évanouissent par le ridicule de leur infinie petitesse. Ainsi le savant domine la nature par cela seul qu'il la pense, s'afl'ranchit du désir, se délivre de l'instinct et aux illusions de régoïsme oppose l'invincible ironie de l'esprit.

La vie purement spéculative est-elle la vie vraiment humaine?La science est-elle toute notre destinée?ne va-t-elle pas finir elle aussi au découragement et au dégoût? D'abord la découverte de la vérité n'est pas l'œuvre de la seule réflexion ; elle est l'acte du génie, de la spontanéité vivante qui, en organisant les idées, découvre leurs rapports. C'est la nature qui fait la fécondité de la pensée, c'est l'instinct qui la guide, pourquoi donc les opposer et les mettre aux prises? La pensée est déjà une forme de l'action; l'homme ne sait que ce qu'il fait; il a beau vouloir se retirer de la vie, il y reste. Mais peut-il se borner à reproduire ce qui est, s'en tenir à ce rôle de comtemplateur désintéressé? Qu'advient-il de lui, de sa pensée mëme^ quand il se met hors des choses? quand il se sépare de ce qui est et prétend n'y pas intervenir? que devient le monde? que devient son esprit? Le monde reste en dehors de sa pensée, c'est un objet qu'il n'atteint pas. Son esprit est une scène fantastique où passent des images, où ne s'agitent que des ombres. Qu'est-ce que cette science? Ce n'est pas l'Etre, c'est son fantôme; c'est l'être moins l'être même; c'est l'image, l'apparence, ce qu'on ne peut saisir, çmbrasser, un vain mirage où l'on cherche vainement l'aliment de la vie. Dans cette pensée si orgueilleuse, il n'y a rien qui ne soit dans la nature; dans la nature, il y a quelque chose qui n'est pas dans cette pensée, la réalité *.

Page 1