DE LA NÉCESSITÉ D'UN ETALON MONÉTAIRE
On peut définir brièvement l'évaluation d’une chose, d'une marchandise quelconque, en disant qu’elle résulte d'une double opération : tout d’abord, une perception comparative où l'esprit se rend compte des proportions différentes qu’a cette chose, si on la compare à d’autres objets ; ensuite, il y aura une classification, un établissement de rapports entre les deux choses à évaluer. « Evaluer est donc situer, situer à la place exacte dans la matière, dans les catégories, dans les espèces. C’est mettre à sa place, à sa proportion. Ce n’est pas chiffrer, c’est placer dans le casier voulu, sans se préoccuper du numéro qu’il porte. Et c’est précisément dans la seule mise en place par rapport à l’ensemble qu’est réellement l’évaluation 1 ».
Il n’est pas dans notre intention de faire ici un traité de la valeur ! De si nombreux ouvrages ont déjà été écrits à ce sujet. Mais il nous semble intéressant, au début de cette étude sur l’étalon-or, de constater les deux opérations essentielles de l’évaluation et de montrer ensuite, dans un tableau succinct, comment on en est venu à adopter univer-
1. Petitot-Cartellier, De la recherche d’un étalon stable de la valeur, p. 90.
sellement, d’abord la monnaie métallique comme étalon de la valeur, ensuite l’or comme étalon de la monnaie elle-
même.
Cette différentation dans laquelle se résume l’évaluation d’une chose donnée, ne peut avoir lieu que s’il existe un point de comparaison, une unité à laquelle il soit possible de rattacher l’objet qui nous préoccupe. Un arbuste peut être grand si on le compare à un buisson et petit sil’unité choisie est un chêne centenaire. « Il est à remarquer, écrit J.-B. Say ?, relativement à la valeur des choses, qu’il est impossible d'apprécier leur grandeur absolue. Elle n’est jamais que comparative. Il en est de l’idée de valeur comme de l’idée de distance. Nous ne pouvons parler de la distance où est un objet, mais faire mention d’un autre objet duquel le premier se trouve à un éloignement quelconque. De même, l’idée de la valeur d’un objet suppose toujours un rapport quelconque avec la valeur d’un autre objet ».
Ce terme de comparaison, ce rapport peut varier à l'infini. On peut établir un rapport déterminé aussi souvent que deux marchandises se trouvent l’une en face de l’autre : c’est le troc, ce mode d'échange primitif. Petit à petit, pour favoriser les transactions, on en vint à édicter que telle ou telle marchandise serait considérée comme unité, comme étalon dans les échanges, et, pour la première fois, on assista à une différenciation entre la marchandise et le prix. « Comme il n’arrivait pas toujours ni aisément que l’un possédât ce que l’autre désirait ou réciproquement, on choisit une matière dont la constatation publique et durable permit de subvenir aux difficultés communes de l’échange, par l'identité de l’évaluation : cette matière, revêtue de l’em-
2. J.-B. Say, Cours complet d'Economie politique, 1*° Partie, chap. II.
preinte officielle, ne porte plus le nom de marchandise, mais celui de prix »3.
Cette matière, cette unité choisie a souvent varié à la fois dans le temps et dans l’espace. Primitivement, dans l’antiquité grecque, c'était le bétail qui servait d’étalon, comme on peut le constater dans l’Odyssée et dans l'Illiade ; ainsi, dans cette dernière, dans le chant qui narre les funérailles de Patrocle, nous voyons que tous les prix destinés aux vainqueurs des jeux sont estimés par l’assemblée en un nombre variable de bœufs.
Plus tard, apparut la monnaie métallique, c’est-à-dire un lingot de métal, or et surtout argent, portant une empreinte qui en garantissait le poids et le titre. L’extrême commodité de cet étalon, sa rareté, son maniement facile et sa stabilité relative (pendant longtemps d’ailleurs on l’a cru parfaitement stable), lui firent détrôner en peu de temps les diverses mesures de la valeur qui avaient cours jusque-là. La monnaie métallique d’or et d’argent avait elle-même, remplacé des monnaies faites de métal plus ordinaire : fer plomb, zinc (comme les sapèques chinoises #, 5).
Cette idée de valeur que l’on trouve dans l’étalon monétaire métallique, puisque celui-ci n’est qu’une échelle commune applicable à toutes les marchandises, est-il possible, en quelque sorte, de la « désincarner », c’est -à-dire de concevoir une unité monétaire, un étalon de la valeur