‹ Essai sur le jugement esthétiqueChapitre 14 sur 14 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

I. — Les jugements esthétiques sont possibles, non parce que l'homme est un être sensible, ni parce qu'il est un être raisonnable ; non pas même encore précisément parce qu'il est l'un et l'autre à la fois, mais plutôt parce qu'il est un être libre.

A vrai dire, s'il devient libre, c'est» qu'il est composé de deux natures perpétuellement en lutte ; et les doctrines qui prétendent réduire à l'unité toute l'âme humaine, sont, en efifet, incapables d'expliquer et la liberté et la beauté.

Ainsi, d'une part, l'empirisme n'admet que la sensation comme unique source de la vie intellectuelle et morale. Mais il ne peut s'élever ni à l'universalité absolue, qui appartient à la science véritable, ni au parfait désintéressement, que réclame la vraie morale, ni par suite à l'explication du phénomène singulier qui réunit ces deux caractères, à savoir ie sentiment du beau. Depuis Locke jusqu'à Stuart Mill et M. Herbert

Spencer/ il s'efforce en vain de garantir un ordre des phénomènes, qui ne saurait être^ au fond, ni le déterminisme ni la liberté, et en même temps de subtiliser de plus en plus un égoïsme, qui reste tel malgré tous les raffinements.

D'autre part, si Ton tente avec Leibniz d'expliquer le monde par des idées seulement, c'est-àKiire par l'esprit dans sa pure essence, on impose à toutes choses une même forme rigoureuse que peut-être elles ne comportent pas. Que devient la liberté, qui suppose toujours au' moins deux principes en lutte? Ici, quoi qu'on fasse, on n'a qu'un seul principe, qui ne saurait se dédoubler, pour ainsi dire, et lutter contre soi. Un ordre parfait règne sans doute dans l'univers que l'on conçoit, et l'entendement a lieu d'être satisfait même au delà de tous ses souhaits. Mais le seul plaisir que l'homme puisse alors goûter, est toujours un plaisir intellectuel, au fond. Et l'on se demande en quoi consistent sensibilité, liberté, beauté, choses malaisément réductibles à des idées, même obscures et confuses. A moins que, dans le système de Leibniz, on ne considère la spontanéité qui est en travail partout dans la nature, plutôt que les formes particulières qu'elle revêt tour à tour, comme une puissance à qui rien ne coûte et qui * accomplit les pins grandes choses en se jouant.

Faut-il donc admettre la dualité dans le monde, comme l'ont fait Descartes, Malebranche, Spinoza, Kant enfin ?

Mais, dans le système de Descartes, toutes les parties restent isolées et presque sans rapport intelli-

gible entre elles. Les substances étendues n'ont rien de commun avec les substances pensantes. Bien plus, l'âme humaine diffère grandement de Dieu : celui-ci se trouve supérieur même aux vérités éternelles, qui constituent notre raison, et toutes ses fins et ses volontés nous restent impénétrables. Une doctrine qui distingue aussi profondément Dieu de Thomme, et riiomme de tout le reste, qui Tes sépare même comme par un abîme, a surtout un caractère de sublimité. D'ailleurs, Descartes, dans son Traité des Passions^ définit à merveille le sentiment du sublime, sous le nom de générosité. « Les causes en. sont si merveil- « leuses, dit-il (à savoir la puissance d'user de son « libre arbitre, qui fait qu'on se prise soi-même, et « les infirmités du sujet en qui est cette puissance, ' « qui font qu'on ne s'estime pas trop), qu'à toutes les « fois qu'on se les représente de nouveau, elles don- € nent toujours une nouvelle admiration. « (3™® partie, art. CLX;cf. CLII, CLIII, CLIV, etc.) Mais c'est Pascal qui a le mieux senti îpeut-être toute la grandeur esthétique du système cartésien. Il entre en admiration lorsqu'il songe à la distance infinie des corps aux esprits, et à la distance, infiniment plus infinie, des esprits à la charité. Autant les grandeurs charnelles, qui ont tant de lustre pour les hommes grossiers, sont au-dessous des grandeurs spirituelles, qui éclatent aux esprits ; autant, et plus encore, celles-ci sont inférieures elles-mêmes au moindre mouvement de charité, qui n'est vu que des yeux du* cœur. {Pensées^ Art. XVII, 1.) Malebranche, au contraire, rapproche volontiers de

rhomme et Dieu et les choses mêmes. Dans la nature, en effet, il pense que tous les mouvements ont été réglés et dirigés dès Torigine du monde par un secret dessein ; Tintelligence se manifeste donc jusque dans la conjflguration des moindres corps. En outre, Dieu n'est autre chose que la Raison suprême, semblable à la nôtre, quoiqu'inflniment supérieure. Puis le théologien guide un peu le philosophe : le Verbe fait chair devient à ses yeux la parfaite beauté. « Cette « souveraine Vérité, dit-il, s'est rendue sensible en « se couvrant de notre humanité, afin d'attirer nos « regards, de nous éclairer et de se rendre aimable « à nos yeux. Ainsi on peut, à son exemple, couvrir « de quelque chose de sensible les vérités que nous « voulons comprendre et enseigner aux autres, afin « d'arrêter Tesprit qui aime le sensible et qui ne se « prend aisément que par quelque chose qui flatte les « sens. » {Rech. de la Vérité^ L. VI, P® partie, c. m, fin.) C'est donc par condescendance pour la faiblesse de notre nature, que Malebranche se résigne à appliquer, pour ainsi dire, de fausses couleurs à la vérité même, et à la rendre belle. Mais il souhaiterait de grand cœur que l'esprit pût enfin se passer de ces ornements. De là, suivant lui, le caractère plutôt intellectuel que doit toujours avoir la beauté. On sait d'ailleurs le peu de place qui reste à la liberté dans un système où l'homme n'agit pas, mais est agi.

Quant à Spinoza, il fit sans doute un coup de maître, . en admettant le dualisme de la pensée et de l'étendue, pour les résoudre dans l'unité de la substance infinie. Mais les lois communes auxquelles restent soumis

à ses yeux, le monde des corps et celui des esprits, ont toutes la même nécessité logique, qui exclut de l'un la finalité, de l'autre la liberté, et de tous les deux la beauté.

Enfin Kant pousse à rextrème les distinctions et les divisions dans Tâme humaine. D'abord, il analyse, d'un côté, la connaissance sensible et ses formes a priori^ de l'autre, les catégories de l'entendement, qui d'ailleurs n'ont pas d'autre rôle que de s'appliquer à celle-là, et d'y introduire la nécessité : Kant ne sépare que pour mieux unir ensuite. Puis, l'intelligence de l'homme, observant les choses, pense retrouver dans la production de certains êtres ses propres façons d'agir, par fins et moyens. Et Kant aurait pu voir, à ce propos, que non moins que le mécanisme, la finalité est nécessaire à la conception que notre esprit se fait de la nature, et, avec la finalité, la liberté. Cette idée tend peut-être à prévaloir, que les sciences, se bornant à étudier le mécanisme universel, comme la seule chose, en effet, qui tombe sous l'expérience, renoncent par là même à connaître l'essentiel et le meilleur des différents êtres, ce qui précisément donne au mécanisme sa raison d'être et sa détermination. De là, des lois d'un autre ordre, qui dépassent la connaissance positive, mais pourtant agissent, invisibles et présentes, sur les simples mouvements de la matière, pour les faire aller en concours. Ces lois de finalité se traduisent dans le monde réel par une hiérarchie de formes, dont chacune se sert de celle qui est au-dessous comme pour s'élever d'un degré, mais n'en a pas autrement besoin.

Elle apparaît comme une création nouvelle, irréductible en elle-même à celles qui précèdent, et tout à fait contingente. Mais entre ces difTérentes formes, qui sont autant de systèmes de lois, il y a conflit et lutte. Lorsqu'une forme supérieure attire à elle les formes inférieures et leur communique en quelque sorte sa dignité, ou mieux, lorsque celles-ci, se dégageant de toute entrave et limite, semblent par un effort heureux se hausser au-dessus d'elles-mêmes, la beauté luit dans le monde comme un rayon de liberté. C'est ainsi qu'au mécanisme brut viennent s'ajouter peu à peu les différentes finalités organiques et physiques, et à celles-ci, dans l'homme enfin, la finalité morale.

Cette idée de liberté est ce qui manque' en général aux définitions de la beauté. On a dit souvent, le beau c'est l'unité dans la variété. Mais il n'y a pas une seule chose au monde à laquelle cette définition ne puisse convenir. Précisément parce que l'homme est à la fois intelligence et sensibilité, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il connaît, doit participer à sa double nature. Platon, Leibniz, Kant s'accordent à définir toute perception sensible un état qui enveloppe et représente une multitude dans l'unité. Mais les figures géométriques, les nombres, les rapports ont aussi ces deux caractères réunis. Enfin les actions humaines ont toujours quelque chose de matériel d'abord, c'est-à-dire de multiple et de divers, puis une unité qui leur vient de l'idée qui les dirige. Mais si l'on ajoute que la multiplicité sensible apparaît comme réalisant d'elle-même, avec une entière spontanéité, quelque plan unique, la

définition devient exacte, à cause de cette spontanéité ou de cette liberté.

Dira-t-on que le beau consiste dans l'union, intime de rintelligible et du sensible, ou d'une idée et d'une forme ou figure qui flatte l'imagination ? Cette définition ne' fait que déternainer davantage la précédente ; le multiple ou le divers devient une image, et l'un, une idée. Mais qu'entend-on par là? Est-ce une idée claire et distincte, qui soit intelligible, comme toute notion scientifique ? En ce cas, elle ne peut que gagner à se dégager de toute forme sensible, qui en compromet au moins la généralité, et l'obscurcit parfois. Ce sera donc plutôt une idée, comme l'entend Claude Bernard, une idée organiqvs qui préside à l'évolution d'un être vivant, un principe secret d'ordre et d'arrangement, qui reste indéfinissable en lui-même, et dont le mode d'action surtout demeure inconnu. Ce qui importe alors, c'est seulement la réalisation d'une telle idée, c'est-à-dire la forme sensible, se montrant d'elle-même souple et docile, pour produire spontanément ce qui convient. La spontanéité est encore ici la principale cause de la beauté.

Faut-il dire enfin que le beau est l'expression de" l'infini dans le fini ? Mais comment ces deux termes contradictoires peuvent-ils s'associer ? Et qu'est-ce, au juste, que cet infini ? Une idée ? Mais l'idée est, par essence, quelque chose de bien défini, que l'entendement saisit et embrasse. Une forme sensible ? Celle-ci, de sa nature, a quelque chose de fuyant et d'insaisissable à l'entendement ; en ce sens elle est donc infinie. Mais, d'autre part, elle a ses limites dans l'espace et

dans le temps ; elle est donc bien délimitée et finie. Peut-être, cependant, ce qu'elle exprime, reste dans une indétermination, qu'on peut interpréter de cent manières différentes. Ainsi certaines œuvres d'art sont comme des mystères que les critiques s'efforcent à Tenvi de pénétrer. Mais n'est-ce pas là une première façon d'entendre la liberté? Ou bien, Tidée est nette et précise ; mais elle importe moins que la puissance véritablement infinie qu'elle manifeste en se réalisant. N'est-ce pas encore, sous une autre forme, peut-être supérieure, la liberté ? Celle-ci dépasse, comme l'avait vu Descartes, les bornes de notre entendement ; elle l'enveloppe et s'impose à lui,*'Si bien que celui-ci, sans doute par une secrète conscience de son incapacité à rendre compte de toutes choses, est forcé de la reconnaître au-dessus de lui comme réelle, quoique incompréhensible.

IL — Toutefois les jugements esthétiques, à les bien prendre, ne diffèrent pas essentiellement de tous les autres. Bien juger se dit d'ordinaire de nos appréciations sur les choses morales. C'est, par exemple, prévoir toutes les suites d'une action ; c'est aussi la rapporter sûrement au motif qui l'a inspirée ; enfin, c'est trouver, parmi plusieurs choses que nous pourrions faire, celle qui convient le mieux soit à nos intérêts, soit plutôt à notre dignité d'homme. Bien juger, c'est donc apercevoir certains rapports entre im événement, qui peut n'avoir pas toujours grande importance en lui-même, et beaucoup d'autres choses qui lui donnent tout à coup une portée inattendue. Nous

avons dans l'esprit des idées générales d'utilité, de convenance, et nous les appliquons aux cas particuliers.

En matière de sciences, bien juger exige encore beaucoup de pénétration et de sagacité, pour démêler, au delà du simple fait que fournit l'expérience, uti autre fait auquel celui-ci se rattache secrètement. Ainsi Torricelli sut entrevoir dans le phénomène de Peau qui monte à l'intérieur d'une pompe, l'action de l'air qui pèse au dehors. En mathématiques, également, il s'agit de découvrir certaines relations, entre des lignes ou des surfaces. Nous n'avons sous les yeux que ces objets sensibles; mais l'esprit y voit bientôt des choses d'un autre ordre, qui ne s'offraient pas d'elles-mêmes et tout d'abord à lui. L'égalité du carré de l'hypoténuse avec la somme des carrés des deux autres côtés, dans le triangle rectangle, a sans doute été vue de la sorte avant d'être démontrée. La considération patiente et obstinée des figures révèle au mathématicien, comme par intuition, les proportions cachées que le raisonnement ne fait ensuite que vérifier en les démontrant. Dans les sciences, il faut donc aussi rencontrer juste, c'est-àdire appliquer heureusement à des choses particulières certains rapports d'égalité et d'inégalité, ou de succession constante, qui sont comme le fond même de l'esprit.

Ainsi, toutes les fois que l'homme juge, il interprète ce qui apparaît simplement aux sens, avec les principes supérieurs qu'il porte en lui. Il s'ajoute luimême, si l'on ose dire, à la nature, dans la scienoe et

dans la morale aussi bien que dans Tart. Le moindre de ses jugements, ceci est^ par exemple, suppose le concours de ses facultés empiriques et rationnelles tout ensemble. Il juge, en effet, que l'apparence sensible, qui est là devant ses yeux, existe pour tout le monde comme pour lui; il établit donc entre elle et des causes encore inconnues, mais certaines, un rapport nécessaire, qui donne à l'image fixité et stabilité; il la détache en quelque sorte des autres images qui composent ses rêves intérieurs, et la pose en dehors de lui, comme un objet qui doit apparaître le même à tous les esprits.

Lors donc que le jugement esthétique exerce à la fois l'imagination et Tentendement, il ne diffère pas en cela de tous les jugements possibles. Mais, tandis que dans les autres Tentendement et la raison ont un bnt bien déterminé, qui est de soumettre telle action de l'homme ou tel phénomène de la nature à une règle qui impose à l'une un caractère d'obligation morale, et de nécessité physique ou mathématique à l'autre, dans le jugement esthétique ces facultés supérieures n'ont plus de fin précise. On n'oserait dire qu'elles restent à l'état de pure puissance ou de virtualité, cgir elles ne .sont certes pas inactives ; mais leur action n'est pas nettement définie, et garde par là même un caractère de liberté et d'infinité. Ou bien, elles semblent agir non plus pour elles seules, et à découvert, mais sous la forme des facultés sensibles et cachées en elles. Aussi le jugement esthétique n'a point de règle. C'est à l'intelligence elle-même en général, et non plus particulièreftient à tel ou tel de ses princi-

pes, que les objets des sens sont alors soumis ; ou plutôt ils s'y soumettent spontanément, et, pour ainsi dire, de plein gré.

Mais cette infériorité du jugement esthétique à l'égard des autres , est seulement apparente, et, en réalité, il les domine et isemble très utile, sinon même nécessaire, pour les former tous. Cela vient sans doute de la liberté, qui résulte pour l'esprit du plein exercice de toutes ses puissances et de leur parfait accord. Un homme de goût jugera finement et sûrement partout, à quelque matière que sa pensée s'applique. N*a-t-il pas, en effet, aiguisé, pour ainsi dire, au préalable et mis en bon état l'instrument dont on se sert pour juger, et ses facultés sensibles ne sontelles pas disposées à se comporter toujours désormais de façon à être naturellement en harmonie avec les facultés intellectuelles ? Il lui restera donc très peu à faire encore pour bien juger en toute espèce de choses.

Au contraire, exercer d'abord l'esprit aux difficultés de là science seulement, sans la moindre préparation esthétique, ce serait le priver d'un puissant auxiliaire, et même le rendre peu propre à bien juger ensuite dans la vie. Il faut entendre Pascal se moquer des géomètres qui ne sont que géomètres : « Accoutumés, u dit-il, aux principes nets et grossiers de géomé- « trie, et à ne raisonner qu'après avoir bien vu et ma- « nié leurs principes, ils se perdent dans les choses a de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi a manier... Ils veulent traiter géométriquement ces (c choses fines, et se rendent ridicules, ou même alors

« ils sont faux et insupportables. » {Pensées ^ éd. Havet, t. II, p. 96-7). Le danger est grand, en effet, de considérer les choses humaines comme des théorèmes ; la régularité parfaite des figures mathématiques ne se retrouve plus dans le monde moral, et quiconque n'a façonné son esprit qu'à des mouvements très simples, si l'on peut dire, dans leur justesse et leur précision, est incapable de suivre l'activité de Thomme dans rinflnie variété de formes où elle semble parfois s'égarer.

Les jugements moraux gagnent eux-mêmes en équité chez un esprit qui a reçu la culture esthétique. Certes, il n'est pas absolument besoin, pour avoir la conscience droite, d'être un homme de goût. Cependant, apportera-t-on, sans cela, à juger la conduite des autres, tous les ménagements nécessaires? Saura-t-on, dans une action, faire la part des circonstances et celle qui revient véritablement à l'homme? On jugera le fait seulement, détaché de tout le reste, sans peutêtre oser, si l'on est juste, juger la personne même, parce que ce serait trop difficile. D'ailleurs, ne risque-t-on point de se tromper aussi pour son propre compte, lorsqu'il faut prendre une résolution ? Alors oh n'a jamais trop de lumière dans l'esprit ni de vivacité, pour parcourir rapidement en idée tout ce qu'on peut faire, et reconnaître le bon parti. Faute de certaines qualités, que développe surtout le jugement esthétique, on peut n'avoir qu'une vertu imparfaite, c'est-à-dire une volonté ferme et constante, sans doute, d'exécuter tout ce qu'on juge être le meilleur; mais qu'adviendra-t-il , si l'entendement n'est pas capable

d'en bien juger ? Le devoir est un mot magique pour quelques-uns : ils suivent partout où l'on voudra les mener, pourvu seulement qu'ils en entendent le nom. Mais, comme dans le jugement esthétique Tentendement n'est point assujetti à de certaines règles, simples et précises, toujours les mêmes, comme il se meut d'accord avec la sensibilité, c'est-à-dire la nature, qui lui communique son aisance et sa grâce, l'esprit tout entier acquiert vite une promptitude et facilité d'allure qui plus tard peut lui servir en toute occasion. Il est libre, en un mot, d'idées étroites et de préjugés, et il pourra, mieux que personne, entreprendre n'importe quoi et y réussir, en s'y appliquant. L'homme de goût a certainement moins à faire pour comprendre même un savant spécial, que celui-ci pour devenir bon juge ailleurs que dans sa science, et là même il peut recevoir de l'autre des conseils utiles et de précieuses indications. N'est-ce pas la culture esthétique, en effet, qui prépare ces gens universels, comme disait Pascal, qui ne sont appelés ni poètes, ni géomètres, etc., mais qui sont tout cela, et jugent de tous ceux-là? Ils forment ce grand public qui suit les savants dans leurs travaux, et auxquels ceux-ci soumettent leurs découvertes. Et nous relevons de lui, même pour notre conduite morale. C'est ainsi qu'un homme d'une vertu trop sévère, comme Alceste, pourrait prendre auprès d'Eliante, par exemple, d'excellentes leçons de bon goût, qui seraient en même temps des leçons de justice et d'équité. Rien ne remplace donc la liberté. Elle seule peut s'accommoder à tout, jusqu'à se faire volontairement parfois, s'il le faut, automate et machine.

Au contraire, un esprit coirtraint de bonne heure à se plier dans un sens toujours le même, ne se redresse plus ; il perd toute souplesse et flexibilité pour d'autres mouvements, et ceux même qu'il exécute montrent assez par leur raideur en quelque sorte mécanique que ce sont les seuls dont il est capable.

Vu et lu , en Sorbonne, le 10 février 1885,

par le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris ^ A. HIMLY.

Vu et permis d'imprimer :

Le Vice-Recteur

de l'Académie de Paris ,

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