INTRODUCTION
Le Jugement esthétique se fonde sur nn sentiment qui diflfère des émotions parement sensibles, Intellectnelles et morales.
Nous jugeons souvent qu'un objet est beau, un autre laid. S'il l'est en eflFet, on dit que nous avons le goût bon ; sinon, nous avons mauvais goût. Ces sortes de jugements se rapportent donc au goût ; de là le nom que Kant leur a donné, jugements du goût. Ce qui les caractérise, c'est le plaisir particulier ou la peine dont ils sont toujours accompagnés. La beauté nous attire et nous charme; en présence de la laideur, au contraire, nous éprouvons un vif sentiment de répulsion. Ce sont là des é7notions esthétiques. Leur essence même, comme celle de tout mouvement de sensibilité, paraît indéfinissable; mais elles ont certaines marques distinctives, qui suffisent à les faire reconnaître et que peut découvrir l'analyse psychologique.
Tous nos plaisirs peuvent se diviser d'abord en deux grandes classes : les uns, qui sont communs à l'homme et aux animaux, ne regardent que la vie physique; nous les appellerons plaisirs purement sensibles; les autres, qui semblent appartenir en propre à l'homme, sont aussi divers que les modes de son activité, comme être intelligent. Or on peut dire que celle-ci se manifeste de trois façons : par la science, ou la connaissance des lois de la nature ; par la conduite raisonnable
de ia vie, ou la morale ; enfin par les beaux-arts. De là, trois ordres de plaisirs, particuliers à Thomme : plaisirs intellectuels, moraux et esthétiques. Nous comparerons successivement ces derniers avec les plaisirs purement sensibles, puis avec les plaisir*s intellectuels et moraux.
I. — Le sentiment du beau paraît d'abord immédiat et spontané, comme les émotions des sens. Celles-ci, dit Bossuet, « s'élèvent en nous au concours momen- « tané de l'objet et de l'organe, aussi vite qu'une étin- « celle au choc de la pierre et du fer. » (Connaiss. de Dieu et de soi-même, c. III, § xiii.) Que certaines substances, en effet, fassent impression sur le palais ou les narines, une saveur ou une odeur se fait aussitôt sentir. Or il ne faut pas plus de réflexion, semblet-il, pour éprouver un plaisir esthétique. La beauté d'un objet est quelque chose qui saisit, qui frappe, et qu'on sent dès l'abord. Il n'est pas besoin pour cela d'un long travail de l'esprit.
Mais les sensations agréables du goût et de l'odorat sont relatives, le plus souvent, au manger et au boire. On y prend donc un intérêt direct et très sérieux, puisque l'entretien et le bon état du corps en dépendent. Aussi ces sortes de jouissances ne sont jamais si vives que lorsqu'un besoin réel les a précédées. La faim a toujours été, comme on sait, . le* meilleur des assaisonnements ; grâce à elle, oji trouve bons les mets les plus grossiers. L'agréable est donc une qualité qui résulte d'un rapport de convenance entre certains objets et nos organes. C'est comme une
marque posée par la nature sur ce qu'on peut donner à ceux-ci saris danger : « Le plaisir et la douleur, dit « encore Bossuet, servent à intéresser l'âme dans ce a qui regarde^ le corps, et l'obligent à chercher les « choses qui en font la conservation. » (/i., c. III, § Yiii, 11.) Mais les émotions esthétiques ne renferment rien de tel. Le beau n'est point réclamé impérieusement par notre organisme comme une chose nécessaire à la vie. L'esprit lui-même pourrait, à la rigueur, également s'en passer. De là, le caractère désintéressé qui se remarque dans les jugements du goût. On parle, non pas pour soi seulement, mais pour tout le monde, en disant qu'un objet est beau. Les plaisirs qu'il procure nous viennent comme par surcroît ; nous en profitons avec bonheur ; mais, sans eux, notre être physique n'en subsisterait pas moins dans toute son intégrité.
Il s'ensuit une double conséquence. D'une part, en effet, la qualité d'agréable ne se sépare point de l'existence, réelle des choses. Une simple description, qui n'en donne que l'idée, fait seulement, comme on dit, venir l'eau à la bouche ; elle excite la soif, sans l'apaiser. D'autre part, au contraire, je dirai d'un fruit qu'il est beau, aussi bien si c'est une image peinte^ que si je le vois actuellement sur l'arbre. La forme seule ici, la belle apparence plaît ; et ce plaisir particulier n'est point attaché à l'existence même de l'objet ni à sa matière. Peu importe la réalité d'une belle chose : on se contente fort bien de l'idée ; ou plutôt, on isole, par la pensée, la surface et les contours de l'objet ; là se borne, en effet, toute la jouissance esthétique. Les sen-
sations agréables, au contraire, feraient plutôt bon marché (Je l'apparence, belle ou laide ; ce sont des qualités plus substantielles qu'elles apprécient. • Mais, si les affections du toucher et du goût sont, en efifet, indispensables à la vie physique, pour avertir de ce qui peut faire du bien ou du mal au corps, ne trouve-t-on pas toutefois dans les autres sensations quelque chose de superflu et qui paraît avoir un caractère esthétique? Déjà les odeurs ne servent pas toutes à confirmer, si l'on peut dire, le jugement du palais sur le goût de tel ou tel mets ; la plupart ont un usage moins vulgaire et nous procurent des plaisirs dont, l'utilité matérielle n'apparaît plus. C'est ainsi qu'on aspire avec délices le parfum des fleurs, en même temps que les. yeux sont récréés par la verdure des prés et que le chant des oiseaux résonne agréablement aux oreilles. Ces deux nouveaux sens surtouty la vue et l'ouïe, ne semblent-ils pas avoir pour fonction spéciale de percevoir la beauté ?
Cependant, là même encore on distingue les sensations qui ne sont qu'agréables et les émotions purement esthétiques. Les jouissances de l'odorat, d'abord, ne sauraient prétendre à ce caractère. Elles restent le plus souvent localisées dans l'organe où on les éprouve. S'étendent-elles plus loin, c'est pour donner la sensation d'un bien-être physique, qui se répand par tout le corps, comme lorsqu'on respire un air pur dans les champs, ou les senteurs des vagues au bord de la mer et l'odeur pénétrante des pins. Quant aux parfums plus ou moins artificiels, qui font partie des élégances mondaines, ils chatouillent un moment les
narines et sont quelquefois des préservatifs contre toutes sortes d'exhalaisons mauvaises. Mais les plaisirs qijl'ils causent restent toujours matériels, au fond ; poussés à l'excès, ils affaiblissent l'âme, dit Bossuet, la disposent à se relâcher, et détournent son attention de ce qui doit faire son occupation habituelle. (Traité de la Concupiscence, c. V.) D'ailleurs, on en jouit à peine quelques minutes ; ensuite les sens sont émoussés. Mais les émotions esthétiques ont une durée plus grande et paraissent autrement affranchies des limitations de l'organisme, comme de ses nécessités.
Enfin on peut dire qu'il n'y a rien pour l'esprit dans les plaisirs de l'odorat. Ils n'apportent qu'une sensation très vive, mais très confuse, qui envahit notre être : nous devenons tout entiers odeur de rose, disait Cîondillac. De plus, si l'on mêle ensemble deux parfums, qui étaient agréables isolément, ils n'en forment bientôt plus qu'un, dans lequel les deux premiers ne se distinguent guère. La môme chose arrive avec les saveurs. Il n'y a donc point là, comme dans les sons et dans les couleurs, une sorte de gamme, où plusieurs sensations se^ suivent ou s'accompagnent, et s'influencent entre elles, sans se confondre. Par suite, l'esprit n'y trouve pas d'abord ce qu'il cherche naturellement en toutes choses, c'est-à-dire des rapports à percevoir.
Les sensations de l'odorat nous laissent donc profondément engagés dans la matière. Quoiqu'elles ne semblent pas nous être toujours utiles, à nous autres hommes, elles le sont cependant, sans aucun doute, aux animaux, qu'elles attirent vers certaines plantes
dont ils ont besoin. L'homme ayant comme eux le flair, les odeurs font nécessairement sur lui les mêmes efifets, quoique moins vifs et sans but apparent. C'est ainsi que nous profitons de choses qui n'ont pas été établies particulièrement pour nous dans la nature. Mais, en nous, comme chez les animaux, ces sensations gardent toujours le même caractère de plaisir prévenant : c'est un avant-goût de la jouissance qu'ils trouveront à se nourrir de telle racine, ou tige, ou feuille, ou même du suc de certaines fleurs.
Quant aux sons, les uns nous plaisent aussi comme agréables simplement, les autres comme beaux. Le cri des cigales, par exemple, tant célébré par les poètes du midi, n'est certes pas une belle musique : il offense même un peu les oreilles délicates. Néanmoins il fait plaisir, sans doute comme manifestation d'une vie assez intense pour braver la chaleur, lorsqu'elle accable au milieu du jour les hommes et tous les autres animaux ; sans ces cris, en effet, un silence de mort régnerait partout dans la campagne. Kant fait remarquer d'ailleurs que le chant des oiseaux, imité par un enfant malin, nous impatiente bien vite ; ce n'est donc pas le chant lui-même qui nous plaît, mais plutôt la gaîté d'un petit animal avec qui notre être physique se met en sympathie. Les bêtes aussi paraissent également sensibles à des bruits qui tantôt les font tressaillir d'aise et tantôt les inquiètent. Et le caractère physiologique de ces sensations se montre assez par l'effet étrange qu'elles ont parfois sur certains organismes : le son d'un tam-tam ou d'une grosse caisse ne sufflt-il pas à faire tomber en
catalepsie des femmes d'un tempérament maladif, et cela par l'ébranlement et la tension qui se produit dans leurs nerfs ? Enfin la plupart des hommes ne peuvent entendre les notes basses d'un orgue sans que les vibrations de l'air deviennent sensibles au toucher même et communiquent à tout leur être un frémissement. Voilà des sensations de l'ouïe qui ne sont . qu'agréables ou pénibles : avec elles, on le voit, nous ne sortons pas du corps et de ses différents états. Mais dès que l'esprit remarque dans une suite de sons quelque chose qui fait bien et qu'il aperçoit confusément entre eux certains rapports, ce n'est plus une émotion matérielle qu'il éprouve : un nouvel acteur entre, pour ainsi dire, en scène et prend aussitôt le premier rôle. Dans la mélodie la plus simple, si l'on change l'ordre des notes, tout plaisir disparaît: ce sont encore les mêmes notes, mais ce n'est plus le même air. L'arrangement plaisait donc, beaucoup plus que tout le reste, la forme, en un mot, plus que les matériaux qui la composent. Pourtant, un son peut plaire aussi tout seul, quand il est très pur ; mais c'est toujours à cause des rapports perçus d'une façon confuse entre toutes ses parties.
Enfin, même pour les couleurs, la beauté ne seconfondr pas avec le simple agrément. L'obscurité est pénible à tous les animaux ; les yeux ont besoin de voir, c'est leur fonction naturelle, et si utile, d'ailleurs, à la conservation de la vie Donc la lumière, qui exerce l'activité de l'œil et montre à l'être vivant les choses qui lui sont nécessaires comme aussi les dangers qui le menacent, fait naturellement plaisir, et, avec elle,
toutes les couleurs voyantes. C'est pourquoi le peuple considère avant tout dans un tableau le brillant du coloris, sans prendre garde au relief ni à la perspective, à l'opposition des teintes, à leur gradation savante, à leurs fines nuances. Et ce goût manifeste pour les couleurs claires est sans doute encore un efifet de sympathie physiologique. Ce sont les couleurs du printemps et des beaux jours, où la vie renaît dans le monde, comme les teintes grises et sombres marquent l'hiver où tout languit et paraît mourir. Or il faut être bien habitué à vivre surtout par la pensée, pour pouvoir dire avec Pascal : « Le temps et mes humeurs « ont peu de liaison. J'ai mes brouillards et mon beau « temps au dedans de moi. » Le plus souvent, par l'institution même de la nature, tout être vivant participe aux divers états du milieu qui l'entoure ; il en souffre ou il en jouit, en dehors de toute préoccupation morale qui peut s'y mêler ensuite chez l'homme.
Ce ne sont pas là des émotions esthétiques. Mais dès que notre esprit, rapprochant deux couleurs Tune de l'autre, remarque qu'elles vont bien ensemble, dès qu'il recherche en chacune la pureté, l'éclat sans tache, un sens nouveau paraît s'être éveillé en lui, celui des rapports entre les choses, et un plaisir particulier, l'accompagne. Où le ressent-on ? Dans quelle partie 'du corps? On ne saurait le dire. Est-il même dans le corps? Celui-ci reçoit bien quelque impression sur un de ses organes. Mais le plaisir est tout différent. L'impression parfois est peu agréable, comme celle de certains tableaux enfumés et noircis, ou des sons d^un mauvais instrument : l'âme goûte néan-
moins un plaisir exquis, pour peu que les notes forment une suite mélodieuse et que les teintes aient de l'harmonie entre elles. Ici encore, on peut le dire, la nature ne fournit que des matériaux épars ; c'est l'esprit qui les assemble et en compose parfois luimême des combinaisons étranges, comme le clairobscur de Rembrandt, ou telle alliance heureuse de couleurs, qu'on chercherait en vain dans la réalité. Le plaisir esthétique est déjà presque un plaisir intellectuel.
Aussi l'on aurait tort, croyant peut-être rendre plus vif le sentiment du beau, d'y ajouter quelque plaisir des sens. C'est, en effet, le moyen de faire retomber l'esprit sous la fatalité du corps, et aussitôt cesse la libre contemplation pendant laquelle celle-ci était un instant oubliée. Et telle est la tyrannie des jouissances physiques, que, dans le moment même, elles occupent tout l'esprit et le remplissent, sans laisser place en lui à quelque Qhose de supérieur. De là certaines règles que tous les artistes devraient suivre, parce qu'elles sauvegardent à la fois les bonnes mœurs et la beauté de leurs œuvres.
Donc la différence entre les jouissances physiques et les émotions esthétiques, malgré le caractère de spontanéité qu'elles semblent avoir en commun, va jusqu'à les rendre parfois incompatibles. D'un côté, l'intérêt des sens est seul ^n jeu ; il ne s'agit que du bien-être de l'organisme, et quelque chose de matériel au fond se trouve toujours dans les sensations agréables. De l'autre, nous sommes délivrés de toutes ces servitudes ; nous jouissons d'un plaisir où le corps ne
parait nullement intéressé ; aussi voulons-nous que tout le monde en jouisse avec nous, sans croire pour cela que notre part en sera moindre, marque assurée qu'alors nous nous sentons affranchis des bornes et des limite? de la matière.
IL — Pourtant les plaisirs esthétiques diffèrent aussi des plaisirs intellectuels. Ces derniers supposent toujours un certain travail qui se fait dans l'esprit avec conscience du but et des moyens qu'on emploie. On réfléchit, on raisonne, et si peu à peu on ressent quelque satisfaction, c'est comme une juste récompense de toute la peine qu'on a prise. Or, quoique le sentiment du beau paraisse également attaché à la perception de quelques rapports , celle-ci est presque inconsciente, tant elle se fait vite et facilement. L'en- * tendement intervient sans doute, mais non pas d'une façon ouverte, si bien qu'on a pu croire que la sensibilité seule agissait. La beauté, coipme les qualités purement sensibles, est en effet sentie immédiatement, à la première impression de l'objet ; la réaction de Têtre sentant semble lout à fait spontanée.
Le savant qui est à la recherche d'une vérité, obéit à un besoin, non plus matériel, comme ceux des sens, mais d'un ordre plus relevé, puisqu'il vient de l'esprit. Le plaisir intellectuel n'est même que la satisfaction de ce besoin. Il requiert donc la vérité ou la réalité de son objet. Car l'esprit ne se contente pas plus de chimères que le corps ne se repaît de vaines apparences. Ainsi le mathématicien qui croit avoir trouvé une bonne solution de quelque problème l'essaie aus-
sitôt, avec une inquiétude et une anxiété secrète. Estelle fausse, il se chagrine et se dépite. Mais quelle joie, au contraire, lorsqu'elle est vraie ! Et le physicien, lorsqu'il imagine une explication de certain phénomène, songe aussitôt aux expériences qui doivent la vérijfîer. Jusque-là, point de plaisir pur, mais une impatience fébrile, une attente pleine de crainte et d'espoir. Si l'explication n'était qu'imaginaire, il éprouve un vif déplaisir. Mais rien n'égale aussi son contentement, lorsqu'elle est confirmée par la réalité. On voit à quelles conditions les plaisirs intellectuels sont soumis : ils répondent à un besoin de connaître qui rend l'esprit inquiet, ou, tout au moins, à un eiflfort pénible pour arriver à la connaissance. Et leur objet doit être vrai ou réel, faute de quoi l'on est déçu, et, si peu que ce soit, l'on souffre.
Mais les émotions esthétiques, d'abord, ne sont précédées d'aucun besoin ni d'aucun travail de l'esprit. Elles nous surprennent, pour ainsi dire, et nous plaisent d'autant plus qu'elles ressemblent à un don gratuit de la nature. Aucun de nos intérêts directs ne semble donc les réclamer. D'ailleurs, lorsqu'on les éprouve, on ne se sent pas non plus dans la dépendance de la réalité ou de la vérité et de ses lois. Peu importe que leurs objets soient compatibles ou non avec l'ordre général des choses et qu'ils soient vrais ou faux. Une légende invraisemblable, un conte fabuleux peut nous causer un plaisir extrême. Certaines théories scientifiques que l'expérience ne confirme en rien et qui restent plutôt des rêveries, charment néanmoins l'imagination par leur beauté. Enfin les sys-
tèmes de philosophie peuvent nous donner aussi bien des émotions esthétiques que des plaisirs intellectuels. Si on les examine avec le désir sincère de trouver la vérité, on n'est satisfait qu'autant que celle-ci se rencontre, avec toute la rigueur et l'exactitude qu'elle doit avoir. Mais on peut aussi se complaire dans l'ingénieuse combinaison des idées, lorsque les conséquences semblent naître Tune de l'autre spontanément, et forment entre elles un merveilleux ensemble. Platon lui-môme n'avouait-il pas de certaines hypothèses, qu'elles sont, en effet, peu sûres : mais quoi ! c'est comme un beau songe dont il faut s'enchanter. On voit combien est libre le sentiment du beau, tandis que la satisfaction que l'on goûte dans la vérité, est si remplie d'exigences et de scrupules.
Ces remarques ont une conséquence très importante. Il s'ensuit, en effet, que le plaisir qu'on prend parfois à la perfection d'un objet, diffère de celui que donne la beauté, quoiqu'on les ait souvent confondus. Un être est parfait, lorsqu'il possède tous les caractères qui conviennent à son espèce, et chacun d'eux avec le plus haut degré d'excellence. On dit alors qu'il est accompli, achevé véritablement, et que rien ne lui manque. Donc, avant de juger, par exemple, si tel animal est parfait, il faut connaître d'abord les caractères essentiels à tous les animaux de cette catégorie, puis chercher s'il les réalise en lui pleinement. Or ce jugement requiert beaucoup d'étude et d'expérience ; il suppose qu'on a certaines connaissances théoriques et qu'on sait les appliquer dans un cas particulier ; on ne devient connaisseur, en quoi que ce soit, qu'après
un long apprentissage, et tout le monde ne pourrait pas dire quelle est la perfection pour un cheval de course, par exemple, ou de trait ou de labour. Mais on ne fait point tant de difficultés pour déclarer qu'une chose est belle : c'est le premier cri qui échappe, dès qu'on la voit, sans qu'on ait besoin de réfléchir, de se consulter, ni de faire des comparaisons. Or toutes ces opérations regardent Tentendement seul, et il y a recours quand il décide si un objet est parfait; le plaisir qui résulte de là est donc un plaisir intellectuel.
Aussi lorsque nous disons qu'un objet est beau et parfait, nous portons, à notre insu peut-être, deux jugements distincts. Ou, s'il n'est beau pour nous que parce qu'il est parfait, sa beauté dépend de quelque autre chose ; elle est attachée, pour ainsi dire, elle tient à certains caractères que l'esprit a déterminés et qu'il cherche d'abord curieusement. Ce n'est plus elle qui s'offre immédiatement aux regards ; elle ne vient qu'en seconde ligne, comme une suite et une dépendance de la perfection, et on ne la remarque qu'après avoir examiné celle-ci au préalable. Le plaisir esthétique est donc subordonné lui-même à un autre assez différent, celui de constater que toutes les parties de l'objet sont bien comme l'entendement l'exige. Peut-être même cette satisfaction tout intellectuelle est la seule qu'on éprouve, ou, si néanmoins il s'y ajoute quelque sentiment de la beauté, il n'est plus absolument pur.
Au contraire, il y a certaines choses dont la beauté parait libre, si l'on peut dire ; du moins nous en
jugeons sans être préoccupés de ce que l'objet doit être ou ne pas être. Telle est par exemple la beauté d'un paysage: on en juge d'après l'effet produit immédiatement sur la sensibilité, sans avoir besoin de penser ni de réfléchir beaucoup auparavant.
S'il en est ainsi, les choses où l'on a chance de rencontrer le plaisir esthétique dans toute sa pureté, sont précisément celles que notre esprit n'a pas encore classées, ni ramenées à des types bien définis ; par exemple, les sites naturels dans les contrées peu connues. Déjà les plantes considérées en elles-mêmes , et plus encore les animaux marquent trop des fins précises, et, pour ainsi dire, des idées fixes de la nature ; ce sont comme des objets tout préparés pour Tentendenient, et notre esprit, avide de connaître et de se rendre compte, y observe aussitôt beaucoup de choses et oublie de jouir simplement du spectacle. Pourtant le règne végétal s'offre à nous avec une telle variété de formes, et si capricieuses, que l'entendement, n'y trouvant pas d'abord d'idée claire et distincte à saisir, n'en cherche pas toujours non plus, et nous laisse, par exemple, devant une forêt, tout entiers à la pure jouissance de la beauté. t3ertains animaux, rares en nos climats, comme tant de monstres marins, ou d'oiseaux des tropiques, sont aussi jugés en euxmêmes, et non d'après le type de leur espèce que Ton ne connaît pas encore. Chacun dit aussitôt s'il les trouve beaux ou laids, et n'écoute pour cela que son sentiment de plaisir ou d'aversion. Mais dès qu'un animal est qpnnu, on le compare malgré soi aux individus semblables que l'on a vus, et on examine
s'il possède les qualités qui sont requises en eux pour l'usage qu'on en veut faire, ou les caractères que la science leur a reconnus. C'est pourquoi il est difficile peut-être à un naturaliste de porter un jugement impartial sur la beauté d'une plante, à moins qu'il n'oublie un moment définitions et classifications, pour juger, par exemple, la fleur, sans songer à ses organes essentiels et sans y rechercher les traits caractéristiques du genre et de l'espèce ; il doit faire enfin sur lui-même cet effort de la regarder, non plus en savant, mais avec les yeux de tout le monde. Nousmêmes ne songeons guère à vérifier d'abord sur les chevaux du Parthénon s'ils expriment bien les caractères de telle ou telle race chevaline : c'est leur pas cadencé qu'on remarque aussitôt, c'est la façon dont ils frappent du pied le sol ou se cabrent et dont ils relèvent la tête*.
Tout plaisir intellectuel résulte de la démonstration ou de la vérification d'une idée, qui se fait au moyen de certaines règles fournies par la logique et par chacune des sciences particulières. Mais on chercherait en vain une opération de ce genre, comme cause du plaisir esthétique. Ici d'abord, les règles semblent faire défaut pour juger. En effet, quoique chaque art ait les siennes, plus ou moins précises et certaines, elles ne servent qu'à celui qui l'exerce comme un métier, et non pas à ceux qui jugent ensuite l'œuvre achevée. « Ce ne sont, disait fort bien a Corneille, que des adresses pour faciliter aux |)oètes « les moyens de plaire, et non pas des raisons qui « puissent persuader aux. spectateurs qu'une chose
« soit agréable quand elle leur déplaît. > (Médée, Epître, éd. Hachette, t. II, p. 332.) Et même cette chose pourrait se trouver conforme à tous les préceptes de Tart et n'être point belle pour cela. D'ailleurs elle a toujours deux sortes de juges, le public et les connaisseurs. Ceux-ci prétendent ne juger que d'après certaines règles^ qu'ils ont toujours présentes à la mémoire, qui les embarrassent même et les empêchent d'avoir du plaisir. Encore ne les préservent-elles point toujours de l'erreur. « il y en « a beaucoup que le trop d'esprit gâte, disait à son a tour Molière, et qui voient mal les choses à force « de lumière. » (Critique de l'Ecole des femmes ^ scène VI.) Ils prennent intérêt, par exemple, à des ouvrages médiocres, mais corrects, où leurs règles s'appliquent bien. Puis, pour peu qu'un artiste s'écarte de cellesci, ils refusent de le suivre et ne le com'^rennent plus, même dans ses chefs-d'œuvre. Aussi en a-t-on bien des fois appelé de leur jugement à- celui de la multitude. « Celle-ci s'abandonne au courant des senti- « ments naturels. » (Corneille.) « Elle se laisse aller de « bonne foi aux choses qui la prennent par les entrail- « les. » (Molière.) Et son jugement, comme le plaisir qu'elle éprouve, est par là même vraiment esthétique ; il a toute la fraîcheur et la naïveté d'une impression première, tandis que la réflexion se mêle trop à celui des experts, le corrompt même quelquefois, et y ajoute toujours quelque cho^e d'intellectuel.
On parle cependant de l'idéal, comme d'une règle à laquelle on comparerait les belles choses avant de juger si elles y sont plus ou moins conformes. Mais
d'abord, répétons le, nous n'avons pas conscience qu'aucune opération semblable s'accomplisse en nous lors du jugement esthétique. Puis, le sens du mot « idéal » ne parait pas bien défini, à moins peut-être qu'on ne fasse venir cette notion de l'entendement -seul. Alors elle n'est autre que l'idée générale que celui-ci se forme au sujet de chaque catégorie d'objets. Par suite, il ne saurait y avoir d'idéal nettement déterminé pour bon nombre de choses que néanmoins nous jugeons belles. Conçoit-on, par exemple, l'idéal d'un beau paysage, ou même d'une belle fleur et d'un bel arbre ? l'idéal d'une belle habitation, ou d'un beau jardin ? et celui d'une belle musique ou d'une belle peinture ? La raison en est que ces objets comportent une très grande variété de formes, qui échappent à toute détermination précise et rigoureuse de l'entendement. L'idéal ne semble donc possible, à ce point de vue intellectuel, que pour quelques animaux que nous connaissons mieux que les autres, le cheval, le taureau, ou le chien, et surtout [pour le corps humain. Mais là même, où il s'agit de formes assez nettes, qui ne varient que dans certaines limites, à quoi se réduit donc l'idéal ? Nous avons vu mille hommes, je suppose; les mille images .qui nous sont restées dans l'esprit se fondent en une seule qui les exprime toutes. Ce sera la moyenne de ces mille formes humaines, c'est-à-dire l'homme ramené à ses traits généraux et essentiels, une ébauche de tel ou tel homme en particulier, et qui a besoin encore d'être complétée, pour le représenter exactement. Dessinez cette figure ; elle est d'une régularité parfaite, qui la
rend bonne surtout pour renseignement dans les écoles ; c'est, comme on dit, une académie. De même, dans l'antiquité, la vache de Myron servait de règle ou de canon aux artistes, non pas tant peut-être à cause du bel ensemble que présentaient ses formes, que parce qu'elle se prêtait merveilleusement à cette anatomie que Tœil pouvait faire des différentes parties de l'animal ; c'était un excellent échantillon de l'espèce. Mais l'idéal ainsi compris est moins une forme vivante, qu'un squelette desséché, une figure comme l'entendement en réclame, parce que la charpente même, et, pour ainsi dire, le plan de l'être s'y montre à nu. Comme représentation exacte d'une idée, elle cause à l'esprit un vif plaisir ; mais ce n'est plus là l'émotion purement esthétique. Celle-ci, comparée au plaisir intellectuel, s'en distingue par l'absence de réflexion et d'idée expresse, par une grande liberté à l'égard des lois de l'entendement ou des choses, enfin par la spontanéité avec laquelle elle jaillit, pour ainsi dire, du plus profond de notre nature.
III. — Il nous reste à comparer les sentiments esthétiques avec les sentiments moraux. C'est là peutêtre que se rencontre le plus d'analogie. En effet, les sentiments moraux ont d'abord un caractère frappant de spontanéité, comme l'a fort bien observé Adam Smith. Lorqu'on voit un homme accomplir certains actes de dévouement, comme sauver la vie à son semblable, on éprouve aussitôt pour lui de la sympathie, et on déclare qu'il a fait une bonne action ; ce jugement paraît être tout à fait irréfléchi et n'avoir pas
d'autre fondement que le plaisir si vif qu'on a ressenti d'abord. Les choses ne se passent-elles pas de môme, lorsqu'on juge un objet beau? Il y a donc là deux mouvements de l'âme, aussi instantanés l'un que l'autre.
Mais les sentiments moraux témoignent, au fond, des inclinations de l'âme vers le bien. Et celles-ci, pensait Leibniz, peuvent toujours être exprimées dans l'entendement, où elles passent en préceptes et en vérités de pratique. « C'est ainsi, dit-il, que nous « sommes portés aux actes d'humanité par instinct, « parce que cela nous plaît, et par raison, parce. « que cela est juste. Il y a donc en nous des vé- « rites d'instinct, qu'on sent et qu'on approuve quand « môme on n'en a point la preuve, qu'on obtient pour- « tant lorsqu'on rend raison de cet instinct. » (Nouveaux essais, L. I, c. II, § 3, 4, 9.) Aussi, quoique les jugements moraux semblent venir quelquefois de la sensibilité seule, quelque idée confuse les accompagne toujours, et c'est môme sans doute la conformité de certaines actions avec cette idée qui nous fait tant de plaisir. Mais les émotions esthétiques ne sont pas non plus purement sensibles: la perception de certains rapports s'y mêle confusément et leur donne quelque chose d'intellectuel. Voilà donc un singulier mélange de spontanéité et de réflexion, qui paraît le même dans les deux cas. Aussi dit-on indifféremment une belle action et une bonne action. Moralité et beauté se reconnaissent, en effet, et se jugent souvent de la même manière, par le seul plaisir qu'elles causent d'abord à l'âme.
Toutefois les sentiments moraux, comme les affec-
tions de famille, Pamour de la patrie, Pamitié pour certaines personnes en particulier et la sympathie générale pour tous nos semblables correspondent à des instincts dont ils exigent même la satisfaction. Ceux-ci ne restent pas inactifs en nous ; mais ils tendent toujours à agir, et sont, avec Tégoïsme, comme les ressorts secrets et puissants de notre activité. Si la conservation de l'individu n'est possible, en effet, que parce que ses besoins matériels se font vivement sentir, et le forcent à les satisfaire, la conservation de l'espèce ne se comprend de môme que grâce à des penchants qui inclinent fortement les hommes à s'entr'aider. Sans ces nouveaux principes d'action, si efficaces et si salutaires, nos sociétés humaines n'auraient pu subsister, ni se former, etles individus isolés, se suffisant à 'eux-mêmes beaucoup moins que les autres animaux, n'auraient pas tardé à disparaître. Aussi les sentiments moraux ont pu sembler à quelques-uns comme un moyen habile dont la nature se serait servie pour nous ajnener à ses fins, même contrairement à notre intérêt individuel. Nous nous laisserions prendre à certains* plaisirs qui nous font oublier notre moi, au point de le sacrifier au bonheur d'aùtrui. Mais pourquoi ne pas admettre plutôt, avec Leibniz, que ces émotions généreuses sont seulement des aides que la nature nous fournit pour accomplir plus facilement des choses que la raison juge bonnes et que le devoir commande ?
Les ordres de celui-ci sont formels. Dès qu'il parle, certaines actions, auxquelles nous poussaient déjà peut-être nos sentiments naturels, apparaissent aussi-
tôt comme obligatoires. Nous ne pouvons plus nous y refuser. Et notre conscience ne cesse de nous faire des reproches et ne nous laisse jouir d'aucun plaisir pur, jusqu'à ce que nous l'ayons écoutée. 11^ faut accomplir ce qu'elle ordonne: notre intérêt moral, le plus sérieux de tous, s'y trouve engagé, et par là môme notre dignité et notre honneur.
Quelle diflTérence avec les émotions esthétiques ! Les sentiments moraux répondent, eii réalité, à des besoins impérieux de notre raison, et môme de notre nature, qui n'est pas toute égoïsme : les inclinations qui n'ont que nous-mêmes pour objet n'empêchent pas celles qui ont pour objet nos semblables. Or ces besoins, presque autant que ceux des sens et beaucoup plus que ceux de l'entendement, n'ont de cesse que lorsqu'ils sont satisfaits ; ils nous excitent donc à agir au dehors, et le plaisir que nous leur devons ensuite dépend de la réalisation de certaines choses utiles et môme nécessaires au bien-être général. — Mais, encore une fois, le sentiment du beau ne semble se rapporter à aucun intérêt ni à aucun besoin particulier de l'humanité. Rien en nous ne le réclame positivement. D'autre part, il n'exige point non plus que quelque chose soit réalisé véritablement, et même lorsqu'il est causé par des objets réels, c'est moins leur réalité qui plaît, que la forme sous laquelle ils nous apparaissent. Un paysage ne perd rien de sa beauté, à prendre un aspect légèrement fantastique comme dans un rêve. Une aventure imaginaire nous charme bien souvent. Le dévouement d'un héros, représenté sur la scène, nous cause une émotion tout
autre que dans la réalité : comme ce n'est qu'une fiction, nous n'avons pas d'abord les angoisses qui étreignent toujours le cœur à la \ue d'un homme qui va réellement mourir ; nous gémissons moins aussi sur la dure contrainte du devoir qui l'oblige à un tel. sacrifice. Cette idée du devoir et du bien, qui fait comme le fond de tous les sentiments moraux et qui les caractérise, n'apparaît point dans le plaisir esthétique ; ou, si elle apparaît, elle en change aussitôt la nature. Nous rentrons alors en nous-mêmes, nous réfléchissons sérieusement sur nos imperfections, sur ce que nous devrions faire et ne faisons pas, toutes choses dont s'accommode peu le sentiment du beau avec son libre essor.
Néanmoins les sentiments esthétiques et moraux ont encore un trait commun : c'est que ni aux uns ni aux autres on ne saurait, semble-t-il, définir d'une façon précise leur objet. La beauté et la moralité ne sont pas, en effet, des choses positives qui se laissent établir comme les vérités scientifiques. Celles-ci se démontrent par le raisonnement ou se prouvent .par l'expérience. Ensuite, que vous ressentiez ou non quelque plaisir à les connaître, peu importe: l'essentiel est que vous ayez une idée claire et distincte dans l'esprit. Mais comment faire entendre de même que telle action est bonne, que tel ouvrage est beau , à qui s'aviserait par hasard d'en douter? Si la vue d'un chefd'œuvre qui vous émeut, le laisse au contraire tout à fait insensible, jamais vous n'obtiendrez de lui qu'il en juge comme vous ; il admirera peut-être vos beaux discours, mais non pas l'œuvre même qui en est le
sujet. Quant à la moralité d'une action, on en persuadera peut-être plus aisément un incrédule ; il suffît de faire appel, comme on dit, à ses bons sentiments. Mais si par malheur il n'en a point, on en est réduit à invoquer pour toute raison l'utilité générale, qui le touche peu sans doute, et, finalement, son intérêt propre, auquel il est surtout sensible ; une bonne action importe, en effet, à chacun de nous en particulier et bien davantage à tous. La morale est donc loin d'être, comme Leibniz l'aur^^it voulu, une science démonstrative, à la façon des mathématiques. Il écrivait à ce sujet: « Si la géométrie s'opposait autant à nos pas- « sions et à nos intérêts présents que la morale, nous a ne la contesterions et ne la violerions guère moins, « malgré toutes les démonstrations d'Euclide et d'Ar- « chimède, qu'on traiterait de rêveries, et croirait plei- « nés de paralogismes. » {Nouveaux essais, L. I, c. II, § 12.) Mais , outre ces empêchements tout extérieurs qui viennent de notre imperfection, peut-être aussi la morale, pour devenir une science exacte, manque-t-elle encore d'un fondement solide en ellemême. Elle démontre, il est vrai, mais non point en partant de définitions a priori^ et qui expriment véritablement quelque chose de précis, comme celles des mathématiques : l'expérience môniè et surtout le sentiment contribuent, non moins que la raisb^i^ à définir le bien et le mal, le devoir, le droit, tout^ choses que l'on sent, par une sensibilité supérieure à celle du corps, sans doute, plutôt qu'on ne les Jfjonnaît. C'est qu'il ne s'agit plus ici (de déterminer de sfmples différences 46 guantitéi comme le plus grandf et le plus petit.
que Tentendement mesure, mais des différences de qualité, comme le meilleur et le moins bon ou le mauvais ; et qui donc peut en juger avec certitude? Excellence, perfection, et l'idéal avec elles, voilà des idées que nous retrouvons, non plus au point de vue intellectuel, comme précédemment, mais à propos de la moralité. Deviennent-elles pour cela plus aisées à entendre?
Aristote, Malebranche, Leibniz pensaient trouver dans tous les êtres une hiérarchie de formes, supérieures les. unes aux autres, et dont chacune avait sa perfection propre, sa fin, son bien. « Une bête, disait « Malebranche, est plus estimable qu'une pierre, et « moins estimable qu'un homme, parce qu'il y a un « plus grand rapport de perfection de la bête à la « pierre, que de la pierre à la bête, et qu'il y a un « moindre rapport de perfection entre la bête com- « parée à l'homme, qu'entre l'homme comparé à la « bête. Et celui qui voit ces rapports de perfection voit « des vérités qui doivent régler son estime, et par con- « séquent cette espèce d'amour que l'estime déter- « mine. Mais celui qui estime plus son cheval que son « cocher, ou qui croit qu'une pierre en elle-même est « plus estimable qu'une mouche ou que le plus petit « des corps organisés, ne voit point ce que peut-être « il pense voir. » {Morale, c. I, § 13, p. 1.) Mais ces distinctions si justes ne viennent-elles pas d'une prédilection secrète que nous avons au fond du cœur pour tout ce qui vit d'abord, puis pour tout ce qui pense j comme nous? Autrement, en quoi une forme est-elle supérieure à une autre ? Est-ce à cause de la complexité des
organes, qui augmente, et, avec elle, l'unité de l'ensemble? Est-ce à cause d'une variété plus grande dans les fonctions, qui va même chez l'homme jusqu'à pouvoir s'appliquer à tout, grâce à la raison, cet instrument universel ? Ce sont là des choses fort importantes, sans doute, mais qui intéressent surtout l'entendement. Elles peuvent bien accroître la puissance d'un être et son intelligence; le rendent-elles pour cela meilleur? Au contraire, s'il est méchant, il n'en aura que plus de moyens pour faire le mal. Fautil donc définir le bien, ce qui est utile au plus grand nombre ? Mais jusqu'à quel point convient-il de sacrifier à cette utilité générale notre intérêt propre et surtout notre dignité personnelle ? D'ailleurs, même les actions utiles à la société ne sont jugées vraiment bonnes que si elles ont été faites dans une bonne intention, c'est-à dire avec l'idée expresse d'accomplir son devoir. Or le devoir n'est-il pas un objet de certitude morale, c'est-à-dire, de croyance et de foi, où le sentiment n'a pas moins de part que la volonté?
La raison vient là-dessus, avec sa tendance générale à porter toute chose à l'infini, et c'est elle qui fournit le plus à ces notions d'idéal et de perfection. Tandis que l'entendement, lorsqu'il s'applique à quelque objet, nous en donne une idée claire et distincte, une définition que l'esprit embrasse sans peine et comprend tout entière, la raison, dit Leibniz, met seulement à parties limites ou bornes dans les choses qui en ont, et va toujours à l'infini. (Monad. 41.) Elle est donc en nous, si Ton ose dire, comme une force dont la grandeur et la direction sont déterminées, mais non
pas encore le terme qu'elle prétend atteindre. C'est pourquoi, si nous dominons par la pensée les objets de l'entendement, la raison, au contraire, se rapporte à quelque chose qui nous domine, l'absolu, ou le parfait, ou Dieu. Cette distinction surtout kantienne avait été faite déjà par Descartes. Si j'avais Tidée de Dieu, lui objectait Gassendi, je la comprendrais. Mais, réponditil, « cela est dit sans fondement ; car, à cause que le « mot comprendre signifie quelque limitation, un « esprit fini ne saurait comprendre Dieu, qui est infini; « mais cela n'empêche pas qu'il ne l'aperçoive ainsi qu'on a peut bien toucher une montagne encore qu'on ne la « puisse embrasser. » (Ed. Garnier, t. II, p. 335, 6; cf. t. IV, p. 123.) Ainsi deux choses semblent également incontestables: la tendance de notre esprit vers l'absolu, c'est-à-dire vers un maximum en toute chose; et l'impossibilité où il est de déterminer cet absolu. Il ne pourrait même le faire sans contradiction : car ou bien, comprenant l'infini, il ne serait plus fini; ou bien l'infini, d'autre part, ne serait plus tel, étaçt compris par une intelligence finie. Voilà donc, semble-t-il, les seuls éléments que nous ayons pour constituer un idéal, qu'il s'agisse de beauté ou de moralité : une inclination naturelle à dépasser toute limite donnée par l'expérience, et un sentiment très vif, plutôt qu'une idée distincte, de certains rapports de perfection entre les choses.
Cependant, malgré cette détermination insuffisante de leurs objets pour l'entendement, les émotions esthétiques et morales sont de beaucoup les plus fréquentes et les plus fortes dans l'âme. Les vérités
scientifiques, qui peuvent toujours forcer le consentement de l'esprit, sont loin d'avoir sur le cœur la même puissance que les vérités morales, qui ne se prouvent ni ne se démontrent scientifiquement. Le plaisir intellectuel est plus rare qu'on ne croit, et quelques-uns seulement l'éprouvent avec toute son intensité. Mais les sentiments moraux se retrouvent chez les plus humbles et les plus ignorants. Aux seuls mots de justice et de droit, d'honneur et de vertu, tous les hommes s'émeuvent. Bien peu, du moins, restent indifférents ; et ceux même qui attaquent ces idées y mettent autant de passion que les autres à les défendre. On n'est pas moins sensible aux belles choses, quoique ici les jugements soient plus sujets à s'égarer. Mais de beaux vers ou de la belle musique ne manquent pas de produire leur effet sur toutes les âmes ; et les tragédies de Corneille excitent aujourd'hui dans la foule le même enthousiasme, qu'excitait autrefois la poésie d'Homère jusque chez les derniers d'entre les Grecs. Tant il est vrai que les plaisirs esthétiques et moraux, quoique moins lumineux que les autres pour l'entendement, répandent autrement de chaleur dans l'âme. C'est pourquoi, l'universalité, qui appartient surtout aux vérités scientifiques et qu'elles peuvent toujours obtenir, les vérités morales y prétendent aussi et l'obtiennent, sans avoir besoin des mêmes preuves ; enfin les jugements esthétiques y prétendent encore, bien qu'ils aient les plus grandes peines à justifier cette prétention. Ils ont toujours en effet quelque chose de libre, qui semble les rendre extrêmement variables. Cette liberté est même leur trait essentiel, celui que
l'analyse nous a montré constamment en eux, lorsque nous comparions le plaisir qui leur sert de fondement à tous ceux d'une autre espèce. Nous avons besoin des choses agréables, qui donnent satisfaction à nos sens; donc nous en dépendons, et c'est même là, pour des hommes, la pire dépendance, celle de la matière ou du corps. Nous Subissons aussi la contrainte de certaines lois, dans la recherche de la vérité, et les objets de l'entendement, une fois déterminés, s'imposent à nous, quoi que nous fassions. Enfin nous sommes encore esclaves, lors même que le devoir commande ; cet esclavage nous relève, sans doute, et nous ennoblit, mais il est fâcheux parfois, et la conscience est un terrible maître. Au contraire, ife plaisir esthétique semble affranchi de tout : le réel, le vrai, et jusqu'à la loi morale avec ses exigences, tout est oublié ; un moment, croirait-on, nous sommes libres des besoins matériels et des soucis de la vie, libres de la logique et de la morale elle-même, ou du moins, par je ne sais quel charme, nous ne sentons plus nos chaînes.