‹ Essai sur le jugement esthétiqueChapitre 3 sur 14 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

De lasensatloB.

Il nous faut maintenant expliquer les faits que nous venons d'observer au sujet du jugement esthétique. Ce n'est pas assez, en effet, de constater un phénomène isolément et de le décrire avec détails. L'esprit est sans doute forcé de l'admettre ensuite ; mais il ne le comprend pas encore. Et le phénomène ne devient intelligible que lorsqu'on a fait entendre comment il peut se produire. Par exemple, l'expérience nous montre bien un point lumineux et brûlant, à une certaine distance d'une lentille de verre qu'on expose au soleil. On le voit, on le sent, on n'en saurait douter. Néanmoins l'esprit n'est satisfait que lorsqu'il sait comment le phénomèjie est possible. Les rayons doivent se réfléchir à la surface polie, puis converger tous en un même point : cela se démontre mathématiquement. Le phénomène prend alors un caractère de nécessité et d'universalité qu'il n'avait pas de luimême et il entre de plein droit dans l'entendement.

C'est donc la possibilité prouvée ou démontrée des choses qui en fait toute Tintelligibilité. C'est pourquoi nous chercherons à quels faits plus généraux de notre nature on doit rapporter le jugement esthétique et le plaisir qui l'accompagne. Nous chercherons enfin comment il est possible en nous. Et la meilleure explication sera celle qui, partant de principes vrais d'ailleurs, aboutit naturellement à ce phénomène tel que l'analyse nous l'a fait connaître.

I. — Ce plaisir ne vient qu'à la suite d'une impression sur nos organes: une couleur, un son a d'abord frappé nos yeux ou nos oreilles. Puis la sensibilité seule agit, semble-t-il, sans que l'entendement intervienne. On n'a pas besoin, en effet, de réfléchir beaucoup, ni d'avoir une idée claire et distincte de l'ordre ou de la perfection, pour juger un objet beau ou laid. Que cet objet soit là seulement et qu'on le regarde, aussitôt une émotion agréable ou pénible se fait sentir : l'effet est immédiat. Or il suffit de même qu'on touche une barre de fer qui était devant le feu, ou bien un morceau de glace, pour éprouver, à l'instant et avant toute réflexion, une sensation de chaud ou de froid. Cette analogie si grande entre les émotions purement sensibles et les sentiments esthétiques les a fait rapporter quelquefois à la même cause, c'est-à-direà la sensibilité physique seulement. Et peut-être l'empirisme, qui prétend tout expliquer en nous par les sens, rencontrera-t-il ici dans sa tâche moins de difficultés que partout ailleurs.

Pourtant rien n'est plus variable et plus mobile que

— alla sensibilité. Les sensations sont loin d'être les mêmes chez tous les hommes ; chacun a les siennes, et qui changent très-souvent encore, touchant les mêmes objets. Où l'on s'attendait à retrouver un plaisir, c'est parfois un sentiment désagréable qu'on éprouve. Toute jouissance un peu prolongée amène bientôt la satiété et le dégoût. Ou bien la souffrance s'émousse au point de ne plus se faire sentir. — Au contraire, on reste toujours sensible à la beauté ; loin de lasser, elle procure sans cesse des émotions nouvelles et le plaisir qu'elle cause ne paraît pas soumis aux mêmes variations que ceux des sens. C'est un plaisir stable, et que tout le monde, semble-t-il, doit éprouver. Il a donc quelque chose d'universel, tandis que les autres n'ont de valeur que pour l'individu qui les ressent.

Cette différence ne saurait être contestée, même par l'empirisme. Il faut reconnaître que les sentiments esthétiques s'imposent, en quelque sorte, à tous les esprits, malgré la diversité des humeurs. Aussi Burke, un successeur de Locke, déclarait dans la préface de sa Recherche philosophique sur Vorigine de nos idées du sublime et du beau qu'il voulait fonder une logique du goût, en établissant des principes fixes, disait-il, qui permettent de discuter les matières de cette nature avec autant de certitude que celles qui appartiennent à la pure raison. Seulement, c'est dans les sens eux-mêmes et dans l'imagination, qu'il cherche de tels principes. Il n'a point de peine à montrer d'abord que la diversité des sensations n'est pas si grande qu'on veut bien le dire.

Tous les hommes s'accordent, par exemple, à trouver le miel doux^et l'aloôs amer, et à dire que la douceur est naturellement agréable et Tamertume désagréable. Ils peuvent prendre ensuite d'autres habitudes qui pervertissent le goût ; mais toujours ils sauront reconnaître ce qu'elles ont d'artificiel. Pourtant les sensations de ce genre sont très-variables, le goût étant le plus capricieux de tous nos sens. Burke en conclut qu'à plus forte raison les autres plaisirs sensibles, ceux du toucher, de la vue, de l'ouïe, sont aussi les mêmes chez tous les hommes. Et la cause en est que nous avons tous des organes semblables, et affectés semblablement.

Néanmoins ce ne sont là que de trompeuses apparences. Il est vrai que, si je trouve agréable tel mets ou telle couleur, beaucoup sont du môme avis. Mon jugement est donc à peu près celui de tout le monde. Mais cette universalité de fait ne m'en impose point ; dans ma pensée, elle reste soumise à toutes les restrictions et vicissitudes de l'expérience. Qu'un autre trouve détestable, au contraire, ce qui plaît le plus à mes sens, cela ne me surprend pas. Et même, si j'insistais pour lui faire trouver doux ce qui lui paraît amer, je serais ridicule. Mais je ne le suis pas, cependant, lorsque j'insiste pour faire dire à quelqu'un que telle chose est vraiment belle. J'ai beau savoir par expérience que les jugements des hommes diffèrent beaucoup sur la beauté. Malgré cela, je veux, si j'ai jugé quelque objet beau, imposer à tout le monde le même jugement. Juste ou non, celui-ci prétend toujours à l'universalité, comme s'il y avait

droit par sa nature. Chacun, lorsqu'il le porte, paraît s'élever au-dessus de ses sensations individuelles, et exprimer un sentiment qui doit être celui de tout être humain sans exception.

Ce ton d'autorité, qui appartient au jugement esthétique, ne peut lui venir cependant du plaisir sur lequel il se fonde, si c'est un pur plaisir des sens. En vain ceux-ci donnent souvent les mêmes émotions à tous ; ils sont suspects, on connaît leur versatilité, on sait que le système nerveux, dont ils dépendent, est toujours, pour ainsi dire, dans un équilibre instable ; un rien suffit pour y changer tout. L'organisme, * en effet, sous une forme toujours à peu près semblable à ellemême, cache un perpétuel mouvement à l'intérieur ; pas une molécule n'y reste en place, et, pour exprimer cet incessant va-et-vient delà matière, les savants ont un mot énergique, le tourbillon vital. Comment nos sensations ne se ressentiraient-elles point d'une telle mobilité ? Attachée à des organes dont les dispositions changent à chaque minute, elles varient elles-mêmes constamment. Et c'est sur ce terrain mouvant qu'on voudrait fonder le jugement esthétique ! Ou bien, il repose, en effet, sur un plaisir purement sensible, et c'en est fait alors des prétentions à l'universalité qui le caractérisent; ou bien- il reste universel, au moins en droit, mais parce qu'il s'appuie sur un sentiment où les sens n'interviennent pas seuls.

II. — Aussi l'empirisme ne s'en tient pas aux phénomènes physiologiques. Examinant ce qui se passe en nous-mêmes et dont nous avons conscience, il y

découvre un sentiment tout à fait analogue à celui que nous fait éprouver le beau : c'est l'amour. Ne dit-on pas, en effet, qu'on aime les belles choses ? Elles produisent une sorte de ravissement et d'extase, qui ressemble à celle de l'amant en présence de sa maîtresse. C'est pourquoi Burke définit la beauté, ce qui excite l'amour.

Il n'entend point par là d'ailleurs le désir brutal que ressentent les animaux aussi bien que l'homme. Le désir est aveugle et se porte indifféremment vers tout ce qui peut le satisfaire ; mais l'amour choisit son obje{. Et la raison de ce choix, ou plutôt la cause de cette préférence irréfléchie, nous l'avons dit, c'est la beauté. Elle n'émeut pas les sens seulement, mais, par le moyen des sens, cette autre partie de nousmêmes qui est le cœur et l'esprit, en un mot l'âme ; le désir est pure affaire de tempérament. Or, si celuici est toujours grossièrement égoïste, l'amour, au contraire, nous fait sortir de nous-mêmes ; il a quelque chose de désintéressé, comme le sentiment esthétique, avec lequel il se confond.

Mais (sans parler du cercle vicieux qu'il y aurait à définir la beauté, ce qui excite l'amour, et l'amour, un sentiment qui a pour objet la beauté) l'empirisme peut-il parler d'un amour qui serait autre chose que l'émotion des sens ? L'idéalisme, qui reconnaît des différences de nature, ou tout au moins des degrés de qualité ou de perfecition dans les êtres, n'a point de peine à en admettre de même dans nos sentiments. C'est ainsi que Descartes, au-dessus des passions qui regardent le bon et le mauvais état du corps, en dis-

tingue d'autres, qui sont particulièrement relatives aux choses de l'âme. Leibniz ne fut pas embarrassé non plus, dans la querelle du quiétisme, pour définir le pur amour. Il consiste à « trouver du plaisir dans « la perfection de ce qu'on aime. • Et l'amour de Dieu ressemble en cela, dit-il encore, au sentiment qu'on éprouve devant un tableau de Raphaël. Dans les deux cas, en effet, le désintéressement est égal. Il ne s'agit ni de l'intérêt du corps, ni de la conservation de notre espèce, ni du maintien de la société humaine, toutes choses très utiles, sans doute, et les seules auxquelles Burke rapporte l'amour. Pouvait-il faire autrement, en effet, avec une philosophie qui cherche l'origine de toutes nos idées et nos émotions dans les sens ? Plus tard, Stuart Mill essaiera en vain également de mettre à part certains plaisirs qui sont, en quelque sorte, de meilleure qualité que les autres. Il faudrait pour cela supposer dans l'âme une hiérarchie de facultés de plus en plus parfaites, et, dans les choses, une valeur de plus en plus grande, à mesure qu'on s'élève audessus des objets sensibles. Mais si les sens sont Torigine unique de tout ce qui est en nous, quelque chose d'égoïste et de bas marquera toujours, quoi qu'on fasse, tous nos sentiments, comme une tache originelle. Donc l'empirisme, par la nature de son principe, est condamné à la négation de tout amour vraiment désintéressé.

C'est pourquoi Burke ne réussit pas à distinguer, autrement qu'en paroles, l'amour et le désir. L'un et l'autre, au fond, ont leur racine commune dans l'appétit sexuel. Tout au plus dira-t-on que l'amour est

— seuil désir qui se eache à lui-même plus ou moins son objet ; la beauté sera ce qui excite le mieux ce désir, ce qui le caresse et le flatte agréablement. Et, de fait, les sensations que, suivant Burke, on éprouve en présence du beau, sont de celles qui acheminent insensiblement au désir. De là je ne sais quoi de voluptueux et de fade en même temps dans la beauté, comme il l'imagine. Ce ne sont que jolies choses, avec de jolies couleurs, et des dimensions jolies, sorte de peinture sur porcelaine, bien unie, bien polie, où l'œil et la main glissent doucement, pleine de rose tendre et de vert léger. Tout ce qui remue les sens et les chatouille est appelé beau. On va jusqu'à rappeler, pour en donner une idée, ce frémissement de tout notre être, lorsque nous nous balançons sur l'escarpolette. On parle même de saveurs qui ont de la beauté ! Pourquoi pas aussi les parfums troublants du sérail et toutes les jouissances qu'une imagination orientale peut rêver ? Le sentiment esthétique fait place peu à peu, dans cette théorie, à un véritable enivrement des sens. L'individu, tout entier à son plaisir propre, le savoure voluptueusement dans une délicieuse torpeur. Il ne songe guère à appeler quelque autre à le partager et s'inquiète peu d'être seul ou non à en jouir. Nulle part l'égoïsme matériel n'apparaît plus à nu.

Burke échoue donc devant deux choses qui sont, en eflfet, inexplicables dans toute théorie empirique, l'universalité absolue et le parfait désintéressement. Par l'un de ces caractères, le plaisir esthétique confine à l'entendement et affranchit chacun des servitudes individuelles où les sens le retiennent ; par l'autre, il

le dégage de tout intérêt même intellectuel et donne à l'âme une pureté presque morale. Mais avec l'empirisme, on retombe dans la région dés] appétits grossiers et des nécessités physiologiques, toujours variables et diverses ; et l'on ne s'élèvera jamais au-dessus, à moins de recourir à quelque principe supérieur.

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