‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 16 sur 65 · Traduction de M. de Genoudo · texte numérisé non relu

Traduction de M. de Genoudo

spécialement à cette question (le De Servo Arbitrio)*^ combat avec toute sa violence la doctrine du libre arbitre. Quelques passages de ce livre suffisent pour caractériser son opinion, à Tappui de laquelle il invoque naturellement des raisons théologiques et non philosophiques. Je les cite d'après l'édition de Séb. Schmidt, Strasbourg, 4707. — Page 145 : « C'est pourquoi il est écrit dans tous les «œurs que le libre arbitre n'existe point : bien que cette vérité soit obscurcie par tant d'argumentations contradictoires , et Fautorité de tant de grands hommes. — Page 244 : Je veux avertir ici les partisans du libre arbitre, pour qu'ils se le tiennent pour dit, qu'en affirmant le libre arbitre , ils nient le Christ. — Page 220 : Contre le libre arbitre militent tous les témoignages de TÉcriture

1. Le De Servo Arbitno, auquel Érasme de Rotterdam répondit par un ouvrage plein de verve {,De Libero Arhi" trio) a été publié pour la première fois à Wittemberg, 1545-1559. Il n'a jamais été traduit en français. Nous pensons que nos lecteurs nous sauront gré de leur donner un échantillon de la langue si vigoureuse, quoique souvent barbare, du Réformateur i Quare simul in omnium cordibus scriptum invenitur^ liberum arbitrium nihil esse, licet obscuretur tôt disputationibus contrariis et tantâ tôt virorum auctoritate, — Hoc loco admonitos velim liberi nrbitrii tutores, ut sciant, sese esse abnegatores Christi, dum asaerunt liberum arbitrium, — Contra liberum arbi* trium pugnabant scripturœ testimonia, quotquot de Christo loquuntur, At ea sunt innumerabilia, immo tota scriptura. Ideo, si scriptura judice causam agimus, omnibus modis vicero, ut ne iota unum aut apex sit reliquus, qui non damnet dogma liberi arbitrii.

qui prédisent la venue du Christ. Mais ces témoignages sont innombrables; bien plus, ils sont rÉcriture tout entière. Aussi, si l'Écriture doit être juge de ce différend, notre victoire sera &i complète qu'il ne restera même plus à nos adversaires une seule lettre, un seul iota qui ne condamne la croyance au libre arbitre. »

Passons maintenant aux philosophes. Les anciens ne sont pas à consulter sérieusement sur cette question, parce que leur philosophie, pour ainsi dire encore à l'état d'innocence (d'enfance), ne s'était pas fait une idée adéquate des deux problèmes les plus profonds et les plus graves de la philosophie moderne, à savoir celui du libre ar-^ bitre et celui de la réalité du monde extérieur, ou du rapport de Tidéal et du réel. Quant au degro de clarté et de compréhension auquel ils avaient amené la question du libre arbitre, c'est ce dont on peut se rendre compte d'une façon satisfaisante par YÉthique à Nicomaque d'Aristoto (III, c. 1-8) ; on reconnaîtra que son jugement à ce sujet ne concerne essentiellement que la liberté physique et intellectuelle, et c'est pourquoi il ne parle jamais que de réxoucrtov (volontaire) et de ràxouatov (involontaire), confondant les actes i;olontaires avec les actes libres. Le problème beaucoup plus difficile de la Liberté morale ne s'est pas encore présenté à lui, quoique par moments sa

pensée s'étende jusque-là, surtout dans un passage de VÉthique à Nicomaque (II, 2, et III, 7) ; mais il commet l'erreur de déduire le caractère des actions, au lieu de suivre la marche inverse. De môme il critique très à tort l'opinion de Socrate citée plus haut (p. 109) : mais en d'autres endroits il se l'est appropriée, par exemple lorsqu'il dit (Ét/iique à Nicomaque^ X, 10) : a Quant à la disposition naturelle, elle ne dépend évidemment pas de nous ; c'est par une sorte d'influence toute divine qu'elle se rencontre dans certains hommes, qui ont vraiment , on peut dire , une chance heureuse. » {Tr, de Barthélémy Saint-Hilaire.) Plus loin : La première condition, c'est que le cœur soit naturellement porté à la vertu, aimant le beau et détestant le laid (Id.) — ce qui s'accorde avec le passage cité plus haut, ainsi qu'avec celui-ci de VEthica magna (1, 10) : a Pour être le plus vertueux des hommes, il ne suffira pas de vouloir, si la nature ne nous y aide pas ; mais néanmoins on sera beaucoup meilleur, par suite de cette noble résolution. » Aristote traite la question du libre arbitre au môme point de vue dans VEthica magna (1, 9 18) et dans VEthica Eudemia (II, 6-10), où il s'approche encore un peu plus de la véritable donnée du problème : mais là aussi il reste hésitant et superficiel. Sa méthode constante est de ne pas aborder les problèmes directement, par voie

d'analyse, mais de procéder synlhétiquement, de tirer des conséquences d*indices extérieurs; au lieu de pénétrer dans la question, pour atteindre le fond des choses, il s'en tient aux caractères extérieurs, voire même aux mots. Cette méthode égare facilement, et dans les problèmes plus complexes ne conduit jamais à la solution. Ici il s'arrête court devant la prétendue antithèse entre le nécessaire et le volontaire, dvayxatov xal Ixouaiov, comme devant un mur : or, ce n'est qu'en s'élevant au-dessus de cette contradiction apparente qu'on peut atteindre à un point de vue supérieur, d'où l'on reconnaît que le volontaire est néces' saire précisément en tant que volontaire^ à cause du motif qui détermine la volonté, sans lequel une volition est tout aussi peu possible que sans un sujet voulant; ce motif est d'ailleurs une cause, aussi bien que la cause mécanique, dont iJ ne se distingue que par des caractères secondaires. Aristote le reconnaît lui-môme (Eth. Eudem. II, 10) t € Le cujus gratiâ (la cause finale) est elle-même une espèce de cause ^ »

C'est pourquoi cette antinomie entre le volontaire et le nécessaire n'est aucunement fondée ; bien qu aujourd'hui encore plusieurs prétendus phi-

1. H yà^ 6t <v8xa ^cm râv «.irlàèê èvWv. Oa connaît la distinction péripatéticienne entre les causes efflcientes finales, matérielles et formellest

losophes en soient encore là-dessus au même point qu*Aristote.

Gicéron expose assez clairement la question du libre arbitre, dans le livre De Fato (c. 10 et c. 17). Le sujet de son ouvrage le conduit d'ailleurs trèsfacilement et très- naturellement à Texanaen de cette difficulté. Gicéron est personnellement partisan du libre arbitre ; mais nous voyons par lui que déjà Chrysippe et Diodore ont dû se faire du problème une idée assez exacte. — Il faut aussi signaler le 13« dialogue des morts de Lucien , entre Minos et Sostrate, dans lequel le libre arbitre et avec lui la responsabilité sont expressément niés

Le 4« Livre des Machabées, dans la Bible des Septante (il manque dans la Bible de Luther), est lui-même en quelque façon une dissertation sur le libre arbitre, en tant qu'il y est prouvé que la raison (XoYtTfxoç) possède la force de surmonter toutes les passions et toutes les affections, ce que l'auteur confirme par Texemple des martyrs juifs dans le second livre.

La plus ancienne expression précise à moi connue de notre problème se trouve dans Clément d'Alexandrie S qui dit [Strom, 1, § 17) : « Ni les

1. G*e8t dans cet auteur également que Schopenhauer avait trouvé la première expression de la vérité sur laquelle il insiste tant, la subordination de l'intelligence âk

MES PRÉDÉCESSEURS ISÎ"

éloges, ni les honneui^, ni les supplices ne sont fondés en justice, si l'âme n'a pas la libre puissance de désirer et de s'abstenir, et si le vice est involontaire. » Puis, après une phrase relative à une idée exprimée plus haut, il ajoute : a afin qu'autant que possible Dieu ne soit pas la cause des vices des hommes, d Cette conclusion hautement remarquable montre dans quelles intentions l'église s'empara aussitôt du problème, et quelle solution elle adoptait d'avance comme conforme à ses intérêts. — Presque deux cents ans plus tard nous trouvons la doctrine du libre arbitre exposée avea détail par Némésius, dans son ouvrage de Naturâ hominis (chap. 35, ad finerriy et chap. 39-41). Lelibre arbitre y est identifié sans plus ample discussion avec l'acte volontaire, ou le choix, et, en conséquence, exposé et défendu avec ardeur. Malgré cela, il y a déjà dans ce livre un pressentiment de la véritabte question.

Mais le premier qui ait fait preuve d'une connaissance parfaitement adéquate de notre problème avec tout ce qui s'y rattache est le Père de l'Eglise Saint- Augustin, qui, par cette raison, quoiqu'il soit bien plutôt un théologien qu'un philosophe, mérite d'être pris en considération. Toutela volonté : « al y y/9 Arfyc;<ac SuvxfMtç toO j99ÛAs»ôat St»x6vot »«•

fvxMi, » (Les facultés rationp^JhBs sont, de leur nature» soumises à la volonté). — V. Kibot, p. 73.

fois nous le voyons aussitôt plongé dans un embarras remarquable, et livré en proie à une hésitation et à un doute qui le conduisent jusqu'à des inconséquences et à des contradictions, dans ses trois livres de libero arbitrio. Il ne veut pas, en effet, à l'exemple de Pelage, accorder à Thomme le libre arbitre, de crainte que le péché originel, la nécessité de la rédemption, et la libre élection à la grâce ne se trouvent ainsi supprimés, et qu'en môme temps l'homme puisse par ses propres forces devenir juste et mériter le salut. Il donne même à entendre {Argumentum inlibros de lib. arb. ex Lib. I, c. 9, Retractationum desumtum) que sur ce point de doctrine (pour lequel Luther combattit si vivement plus tard) , il en aurait dit encore davantage, si son livre n'avait pas été écrit avant l'hérésie de Pelage , contre laquelle il rédigea immédiatement son ouvrage De la nature et de la grâce. Il dit d'ailleurs (de lib, arb. III, 18) : « Si rhomme, étant autrement, serait bon, et qu'étant comme il est maintenant, il ne le soit pas, et qu'il se trouve dans l'impuissance de l'être, soit en ne voyant pas comment il devrait être, soit en le voyant sans le pouvoir devenir, [qui peut douter qu'un tel état ne soit pas une peine et un châtiment ^ ?] » Plus loin : « On ne doit point s'étonner

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