‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 21 sur 65 · Traduction française de M. Jules Barni^ p · texte numérisé non relu

Traduction française de M. Jules Barni^ p

iCO ESSAI SUR LE LIBRE ARBITRE

la i'*' édition, ou 500-582 de la cinquième); et en second lieu, avec plus de clarté encore, dans la Critique de la Raison pratique (P. 169-179 de la 4'' édition, ou P. 224-231 de l'édition Rosenkranz) : tout homme doit lire ces pages pensées avec une si éminente profondeur, s'il veut se faire une idée précise de la conciliation de la liberté humaine et de la nécessité [phénoménale] des actions.

Des productions de tous ces nobles et vénérables génies qui m'ont précédé, le travail présent se dis- ^ tingue jusqu'ici par deux points principaux. En premier lieu, sur l'indication de l'énoncé, j'ai soigneusement séparé dans mon analyse la perception intérieure de la volonté par la conscience de la perception externe des manifestations de celle-ci (volitions) ; puis je les ai examinées toutes deux chacune à part, ce qui m'a permis de signaler pour la première fois la source de l'illusion qui exerce une action irrésistible sur la plupart des hommes ; en second lieu, j'ai jconsidéré la volonté dans ses rapports avec tout le reste de la nature, ce que personne n'avait fait avant moi ; et ce n'est qu'à l'aide des lumières que ces recherches m'ont fournies, que le sujet a pu être traité avec toute la solidité, toute la clarté, et toute la généralité méthodique dont il est susceptible.

Maintenant, encore quelques mots sur un certain nombre d'auteurs qui ont écrit après Kant, mais

que je ne compte point cependant parmi mes précurseurs.

Schelling a publié une paraphrase explicative de la doctrine souverainement importante de Kant dont j'ai fait l'éloge plus haut, dans son Examen de la question du libre arbitre. (P. 465-471.) Cette paraphrase, par la vivacité de son coloris, peut servir, mieux que Texposition solide mais un peu sèche de Kant, à rendre la question accessible à un grand nombre de lecteurs. Du reste il ne m'est pas permis de parler de ce travail sans avertir, par respect pour la vérité et pour Kant, que Schelling, en y exposant une des doctrines les plus importantes et les plus dignes d'admiration, je dirai même la plus profondément pensée de toutes les théories de Kant, ne déclare nulle part ouvertement que le fond au moins des idées qu'il développe appartient à Kant : bien plus, il s'exprime de telle sorte que la majeure partie des lecteurs, auxquels le contenu des ouvrages longs et difficiles du grand homme n'est pas exactement présent à l'esprit, doivent s imaginer qu'ils ont sous les yeux les propres pensées de Schelling. Un exemple choisi entre beaucoup d'autres démontrera combien le résultat a été conforme à l'intention de l'auteur. Aujourd'hui encore un jeune professeur de philosophie à Halle, M. Erdmann, dit dans son livre intitulé VAme et le corps (p. 101) : a Quoique

Leibniz, de même que Schelling dans sa dissertation sur la liberté, admette que Tâme se détermine avant le temps (extemporellement), etc. » Schelling est donc sur ce point à Fégard de Kant dans Theureuse position d*Améric Vespuce par rapport à Colomb : la découverte faite par un autre se trouve signée de son nom. Il est juste de dire d'ailleurs que c'est là un fruit de sa sagacité et non point du hasard. Car il commence ainsi son chapitré, p. 465: « C'est à l'idéalisme que revient le mérite d'avoir transporté la question de la liberté sur le terrain (du choix extemporel], etc., » et immédiatement après suit l'exposition des idées kantiennes. Ainsi, au lieu de nommer ici Kant, ce qui eût été conforme à la loyauté, il dit finement l'idéalisme; mais sous cette expression équivoque chacun entendra la philosophie de Fichte et la première manière fichtienne de Schelling, et non pas la doctrine de Kant ; puisque celui-ci proteste contre l'appellation d'idéalisme donnée à sa philosophie, par exemple dans les Prolégomènes (p. 155 de redit. Rosenkranz), et a même ajouté à sa seconde édition de la Critique de la Raison pure, P. 274, une « Réfutation de l'idéalisme. » A la page suivante, Schelling glisse très-adroitement, dans une phrase incidente, les mots de « notion kantienne » de la liberté , apparemment pour fermer la bouche à ceux qui se sont déjà aperçus que

c'est le trésor des idées de Kant que l'auteur débite fastueusement comme sa propre marchandise. Plus loin (p. 472) , il dit encore , au mépris de toute vérité et de toute justice, que Kant ne s'est pas élevé en théorie jusqu'à ce nouveau point ce.vue, etc. ; tandis que chacun peut constater avec évidence en relisant, comme j'ai conseillé de le faire, les deux immortels passagesde Kant, que c'est précisément ce point de vue qui appartient originellement à Kant tout seul, et que, sans lui, mille intelligences de la force de Messieurs Fichte et Schelling n'auraient jamais été capables d'y atteindre. Gomme j'avais à parler ici du travail de Schelling, je ne pouvais pas garder le silence sur ce point ; et je crois, en revendiquant pour Kant ce qui incontestablement n'appartient qu'à lui, n'avoir fait que remplir mon devoir envers ce grand maître de l'humanité, qui seul avec Gœthe est le légitime objet d'orgueil de la nation allemande, et cela surtout à une époque à laquelle peut s'appliquer tout particulièrement le mot de Gœthe :

c Le peuple des gamins est maître de la voie. »

Ajoutons que dans le même travail Schelling a mis tout aussi peu de pudeur à s'approprier les pensées et les expressions mêmes de Jacob Boehme,

sans avertir le lecteur de la source à laquelle il puisait.

En dehors de cette paraphrase des idées Kantiennes, les Considérations sur le libre arbitre ne contiennent rien d'instructif ou qui puisse nous donner des lumières nouvelles sur notre problème. C'est du reste ce qu'on peut prévoir dès le début en lisant la définition : a La liberté est le pouvoir de faire le bien ou le mal. » Une telle définition peut être bonne pour le catéchisme : mais en philosophie elle n'a pas de sens, et par suite elle ne peut conduire à rien. Car le bien et le mal sont loin d'ôlre de ces notions simples {notiones simplices) qui, évidentes par elles-mêmes , n'ont besoin d'aucun commentaire, d'aucune définition précise, d'aucun fondement solide et rationnel. En somme, il n y a qu'une petite partie de cette dissertation qui roule sur le libre arbitre : ce qu'on y trouve surtout, c'est la description minutieuse d'un Dieu avec lequel Monsieur le rédacteur (Ver/'asser) fait preuve d'une intime accointance, puisqu'il nous décrit même son origine ; il faut seulement regretter qu'il ne consacre pas un seul mot à nous apprendre par quels moyens il a formé cette liaison. Le commencement du livre est un tissu de sophismes, dont tout homme est capable de reconnaître la frivolité, pourvu qu'il ne se laisse pas éblouir par l'effronterie du ton avec lequel ils sont débités.

Depuis, et par reffet mêoie de cette production et d'autres semblables, on a vu s'introduire dans la philosophie allemande, au lieu de notions claires et de recherches loyalement poursuivies, <• l'intuition intellectuelle d et « la pensée absolue d. Tromper, étourdir, mystifier, recourir à tous les tours d'adresse pour jeter de la poudre aux yeux du lecteur, est devenu la méthode universelle, et partout à ïattention qui examine les choses s'est substituée Yintention qui les préjuge * . Par cet ensemble de manœuvres, la philosophie, si Ton peut encore rappeler de ce nom, a dû nécessairement tomber par degrés de plus en plus bas jusqu'à ce qu'elle atteignit enfin le dernier degré de l'avilissement dans la personne de la créature ministé^ vielle Hegel. Cet homme, pour anéantir de nouveau la liberté de la pensée conquise par Kant, osa transformer la philosophie, cette fille de la raison, cette mère future de la vérité, en un instrument des intrigues gouvernementales, de l'obscurantisme, et du jésuitisme protestant : mais pour dissimuler l'opprobre, et en même temps pour assurer le plus grand encrassement possible des intelligences, il jeta sur elle le voile du verbiage le plus creux et du galimatias le plus stupide qui ait jamais été en-

1. Und durcbgaengig leilet stati der Einsicht die Absichi den Vorlrag.

tendu, du moins en dehors des maisons de fous K En Angleterre ou en France, la philosophie est

1 . Lorsqu*un philosophe fondateur de système en attaque un autre avec un parti pris de dénigrement et de violence, ce n'est ordinairement pas dans une divergence de vues qu'il faut chercher la raison dernière de celte animosité. Plus souvent, au contraire, l'esprit de rivalité oppose ceux-là mêmes que la ressemblance des doctrines devrait rapprocher. Irrité de s'être vu précéder dans une voie qu'il voudrait avoir frayée, tel renversé d'une main les anciens systèmes pour les réédifier de l'autre sous son nom : et, plus soucieux d'une originalité illusoire que du triomphe de ses opinions, il combat moms vivement ceux qui lui font opposition que ceux qui lui font ombrage. Mais si parfois l'amour-propre s'y abuse, la critique philosophique ne s'y trompe pas, et l'exemple n'est pas rare de ces novateurs qui, par leur sévérité pour leurs devanciers, ont fait soupçonner qu'ils avaient parmi eux des précurseurs. De ce nombre est Schopenhauer, si injuste envers deux grands hommes, Leibniz et Hegel, et ■qui pourtant a emprunté à l'un sa conception fondamentale du dynamisme, à l'autre son idée de la finalité inconsciente, des ruses de la nature (Schopenhauer dit : de la volonté) et bien d'autres encore (dans son Esthétique surtout), qu'il s'est contenté de modifier à la surface. Aussi ne faut-il point perdre de vue, en lisant ces diatribes parfois justifiées contre Hegel et son obscurité calculée, que si la vérité ne leur fait pas toujours défaut c'est au fond le désir de la dissimuler qui les inspire. — Voici d'ailleurs quelques autres spécimens de cette polémique peu courtoise contre trois des plus grands penseurs allemands de ce siècle : on verra comment Schopenhauer respecte en autrui cette liberté des opinions qu'il accuse Hegel d'avoir violée :

« En accordant à Fichte l'appellation d*homme de talent (quelque loin qu'il soit d'être un summus philosophas), je l'ai placé bien au-dessus de Hegel. C'est sur le compte de celui-là seul que j'ai prononcé, sans commentaire et dans les termes les plus catégoriques, ma condamnation non qualifiée. Car cet homme, j'en ai la conviction, ne manque pas seulement de toute espèce de mérite en tant que

restée dans son ensemble presque au même point où ravalent laissée Locke et Gondillac. Maine de

philosophe, mais il a exercé sur la philosophie, et par là sur toute la littérature aHemande en général, une influence souverainement funeste, à proprement parler abêtissante, on pourrait dire pestilentielle^ et c'est pourquoi il est du devoir de tout homme capable de penser et de juger par lui-même de le combattre en toute occasion de la façon la plus énergique. Car si nous nous taisons, qui donc élèvera la voix?... Si une ligue de journalistes conjurés pour la glorification du mal, si des professeurs soldés de l'Hégélie et des gradués sans chaire et mourant de faim qui voudraient professer, proclament aux quatre vents, sans trêve ni repos, et avec une impudence sans exemple, quo ce cerveau très-ordinaire, mais extraordinaire charlatan, est le plus grand philosophe que le monde ait jamais possédé, cela ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe, d'autant plus que la grossière préméditation de ces misérables menées a Uni par devenir évidente, même aux esprits les moins exercés. Mais lorsqu'on en arrive à ce point, qu'une Académie étrangère (l'Académie de Danemark) veut prendre sous sa protection ce phiiosophâtre en le décorant du titre de summus philosophiis, qu'elle se permet de flétrir l'homme qui, loyalement, intrépidement, s'insurge contre cette gloire mensongère, captée, achetée, produit d'un tissu de faussetés, avec rénergie qui seule est à la hauteur de cette insolente exaltation et de cet importun panégyrique du faux, du mal, et de tout ce qui jette le trouble dans l'esprit; alors la chose devient sérieuse, car un jugement parti de si haut pourrait conduire des gens mal instruits à de grandes et funestes erreurs. Il doit donc être neutralisé; et à cet effet, puisque je n'ai pas l'autorité d'une Académie, je dois procéder par des raisons et des preuves à l'appui... Si donc je disais que la prétendue philosophie de ce Hegel est une colossale mystification, qui offrira à la postérité un thème inépuisable de railleries aux dépens de notre époque, une pseudo-philosophie qui paralyse toutes les forces de l'esprit, qui étouffe toute véritable pensée, et qui, au moyen des plus audacieux abus de langage, y substitue le verbiage le plus creuxi le plus vide de senSf

Biran, que son éditeur, M. Cousin, appelle « le premier métaphysicien français de mon temps >,

le plus vide d'idées, et, comme le résultat Ta démontré, le plus abêtissant : doctrine qui ayant pour noyau (base) une fantaisie absurde et prise en Tair, manque également de principes et de conséquences, c'est-à-dire n'est démontrée par rien, ne démontre elle-même et n'explique rien, en outre» manquant d'originalité, une simple parodie du Réalisme scolastique ei en même temps du Spinozisme, lequel monstre doit aussi, de dos, représenter le Christianisme — icpàoBg Àcoiv, SttcÇcv Sï âpoM0èif,fik99ri it xii^onpv.^ — j'aurais pleinement raison . Et si je disais encore que ce summus philosophus a griffonné des sottises comme pas un autre mortel, à tel point que celui qui pourrait lire son ouvrage le plus estimé, la Phénoménologie de VEsprit, sans se croire dans une maison de fous, y appartiendrait de droit, — je serais encore dans le vrai. » — Ailleurs : « Qu'on ne s'attende point à m'entendre parler avec respect de gens qui ont fait tomber la philosophie dans le mépris. » — < Que celui qui en a la patience, lise les .^§40*62 où le summus philosophus expose la philosophie de Kant en la dénaturant ; qu'il admire ensuite comment, incapable de mesurer la grandeur du mérite de Kant, placé aussi trop bas par la nature pour pouvoir se réjouir de l'apparition si indiciblement rare d'un génie vraiment sublime, il jette un regard dédaigneux, du haut de cette supériO' rite infinie dont il a conscience, sur ce grand, grand homme, comme sur quelqu'un qu'il dépasse de cent têtes, et dans les essais duquel, faibles encore et sentant l'école, il indique avec une froide mésestime, d'un ton mêlé d'ironie et de pitié, les fautes et les erreurs, pour l'instruction de ses disciples ! Cette affectation de grandeur en présence du vrai mérite, est à la vérité une ficelle connue de tous les charlatans à pied et à cheval, mais malgré cela elle ne manque guère son effet sur les pauvres d'esprit. Aussi est-ce précisément cet air de supériorité qui, joint à un vain barbouillage de niaiseries, fut l'artifice principal de ce charlatan... Et c'est véritablement par ces procédés qu'il a éveillé dans le public allemand une haute opinion de la sagesse renfermée dans son Abracadabra, car le public se dit : « Ils ont l'air fiers et

se montre, dans ses Nouvelles considérations^ sur les rapports du physique et du moral (pumécontents, ils doivent être de noble maison. » (Gœthe). — « Juger d'après ses propres moyens est le privilège du petit nombre : les autres se laissent guider par l'autorité et par l'exemple. Ils voient avec les yeux et entendent avec les oreilles d'autrui. C'est pourquoi il est bien facile de penser comme tout le monde pense aujourd'hui ; mais penser comme tout le monde pensera dans trente ans d'ici, cela n'est pas donné à chacun. Celui donc qui. habitué à admirer sur parole, s'est laissé imposer par le crédit d'autrui le culte de quelque écrivain et qui veut ensuite communiquer ce culte à tl'autres, peut facilement se mettre dans la situation du commerçant, qui, ayant escompté une mauvaise lettre de change, qu'on lui renvoie contre son attente avec protêt, est obligé de se donner à lui-même la leçon de mieux se renseigner une autre fois sur la solvabilité du tireur et de l'endosseur. » — « C'est un honneur pour Locke, d'avoir été appelé paf Flchte le plus mauvais des philosophes. » — « Ces exemples suffisent pour montrer la longueur de ce qui... perce, dès que Ton entr'ouvre par quelque fissure Tépaisse enveloppe du galimatias insensé, insulte perpétuelle à la^ raison humaine, dans laquelle le summus philosophus aime à s'avancer à pas comptés pour en imposer aux pauvres d'esprit. On dit : ex ungue îeonem : moi je dois dire, decenter ou indecenter, ex aure astnum, » — « Telle est l'origine de cette méthode philosophique qui suivit immédiatement l'enseignement de Kant..., et dont le règne sera désigné un jour dans l'histoire de la philosophie sous le nom de « Période de la Déloyauté. > Comme héros de cette époque, brillent Fichte et Schelling, auquel succéda en dernier lieu un homme tout à fait indigne d'eux, et placé encore bien plus bas que ces hommes de talent, ce charlatan lourd et sans esprit — Hegel. » — « La reconnaissance de la nécessitation rigoureuse des actions humaines est la ligne de démarcation qui sépare les têtes philosophiques de celles qui ne le sont pas : et Fichte, arrivé à cette limite, montra clairement qu'il appartenait à ces dernières. > — M. de Schelling enseigne quels pesanteur est la raison, et la lumière la cause des choses ;.

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bliées en 1834), partisan fanatique de la liberté d'indifférence, et il l'accepte comme une vérité qui B^entend tout à fait de soi. Cest ainsi que pro-

— ce que je me contente de citer comme une curiosité, parce qu'un bavar^nge aussi frivole et aussi étourdi ne mérite pas de f ace parmi les jugements de penseurs sérieux et honnêtes. » — c Songe donc un peu (c'est un professeur de philosophie qui parle) que nous sommes en Allemagne, où Ton a pu faire ce qui n'eût été possible nulle part ailleurs, décorer du titre de grand esprit et de profond penseur, un philosophe sans esprit, ignorant, barbouilleur de bêtises, désorganisant de fond en comble et pour toujours les cervelles par un verbiage plus creux que tout ce qu'on avait jamais entendu — je veux dire notre cher Hegel. » — On croirait difficilement que les dernières phrases que nous avons citées sont empruntées à l'ouvrage le plus difficile et le plus abstrait de Schopenhauer, la Dissertation sur le Quadruple Principe de Baison Suffisante, dont il donna en 1847 une seconde édition augmentée de dix pages d'invectives du goût de celles que Ton vient de lire. Terminons par un passage tiré de la Préface qu'il annexa à cette réimpression, et dont la conclusion mérite d'être remarquée : « Oui, si parfois maintenant l'indignation me sort de tous les pores, ie lecteur ne m'en voudra point ; car il reconnaîtra que j'ai prédit d'avance ce qui arrive, lorsqu'ayant à la bouche Ja tt recherche de la vérité, » on ne cesse de tenir les yeux fixés sur les intentions et les prescriptions d'autorités supérieures ; lorsqu'on même temps on étend à la philosophie le mot e quovis ligno fi,t Mercurius, et qu'on décore du nom de grand philosophe, un lourd charlatan commo Hegel... La philosophie allemande est là devant nous, chargée de mépris, rayée du nombre des sciences loyales, — pareille à une prostituée, qui, pour un honteux salaire, s'est livrée hier à l'un, et aujourd'hui à l'autre ; et les cervelles de la génération actuelle sont désorganisées par les absurdités hégéliennes : incapa* blés de penser, assourdies et abêties par tant de tapage, elles deviennent la proie du plat matérialisme, sorti en rampant de Vœuf de basilic, » /

cèdent plusieurs des écrivains philosophiques plus récents de TAllemagne : la liberté d'indifférence, déguisée sous le nom de '( liberté morale » , passe à leurs yeux pour la chose du monde la plus assurée^ absolument comme si tous les grands hommes que j'ai nommés plus haut n'avaient jamais vécu. Ils déclarent que le Ubre arbitre nous est immédiatement prouvé par la conscience, et que le témoignage de celle-ci l'établit d'une façon si inébranlable, que tous les arguments qui le combattent ne peuvent être que des sophismes. Cette sereine confiance provient tout simplement de ceci, que ces braves gens ne savent même pas ce qu'est et ce que signifie le libre arbitre; dans leur naïveté, ils n'entendent par ce mot que la souveraineté de la volonté sur les membres du corps , souveraineté que jamais un homme raisonnable na révoquée en doute, et dont la fameuse affirmation « je peux faire ce que je veux » est une expression précise. Ils s'imaginent de très-bonne foi que c'est là ce qui constitue le hbre arbitre, et sont tout fiers de le voir ainsi au-dessus de toute controverse. Voilà l'état de naïveté et d'ignorance auquel, après un passé si glorieux, la philosophie hégéUenne a ramené la pensée en Allemagne I Â la vérité on pourrait crier à des gens de cette* espèce :

a N'êles-vous pas comme les femmes, qui toujours»

« En reviennent à leur premier mot,

« Après qu'on leur a parlé raison pendant des heures? »

Toutefois il faut dire que les motifs théologiques signalés plus haut peuvent exercer une secrète influence sur un bon nombre d'entre eux.

 leur suite, écoutons avec quelle avidité les écrivains qui s*occupent de médecine, de zoologie, -d'histoire, de belles-lettres, saisissent aujourd'hui les moindres occasions de prôner la c liberté de rhomme, » la ce liberté morale ! » Cela leur suffit pour se croire quelque chose. A la vérité, ils ne se laissent pas amener à donner des explications sur ces mots : mais si Ton pouvait sonder le fond de leurs idées, on trouverait que par leur liberté morale ils entendent, ou bien je ne sais quoi dénué de tout sens, ou bien notre bonne vieille liberté d'indifférence, sous quelque sublime phraséologie qu'ils puissent la déguiser, c'est-à-dire une notion de l'absurdité de laquelle on ne réussira peut-être jamais à convaincre le vulgaire, mais que du moins des savants devraient se garder d'affirmer avec tant de naïveté! Aussi y a-t-ii parmi eux quelques peureux, qui sont bien amusants : n'osant plus parler du libre arbitre, ils évitent ce mot et disent prétentieusement « la liberté de l'esprit » — et ils espèrent s'esquiver ainsi. Je vois le lecteur me demander d'un tiir intrigué : a Et qu'entendent-ils par là? » Je suis heureusement en état de le lui dire : Rien, absolument rien : — si les mots en allemand signi- .fient quelque chose, ce n'est là qu'une expression

vague, à proprement parler privée de sens, sous le couvert de laquelle leur platitude et leur lâcheté s'efforcent de se dissimuler. Le mot c esprit », expression à la vérité tropologique^ désigne pour tout le monde Tensémble des facultés intellectuelles, par opposition à la volonté. Or ces facultés ne doivent nullement être libres dans leur exercice, mais se conformer toujours aux lois de la logique et de plus rester subordonnées à l'objet particulier qu'elles conçoivent et en harmonie avec lui, de sorte que leur conception soit pure, c'est-à-dire objective, et qu*il ny ait jamais lieu de dire : Stat pro ratione voluntas. En somme, cet a esprit > qui aujourd'hui s*étale partout dans la littérature allemande, est un compagnon des plus suspects auquel il faut toujours demander son passeport quand on le rencontre. Son métier le plus habituel est de servir de masque à la pauvreté intellectuelle associée à la lâcheté. D'ailleurs le mot esprit (geist) est, comme on sait, parent du mot gaZy qui lui-même, dérivé de l'arabe et introduit dans nos vocabulaires par l'alchimie, signiQe vapeur ou air, de même que spirituSj icveufxa, animus, est parent d'àvcjAoç, vent ^

Tel est, dans le monde philosophique et dans le monde savant, l'état actuel des intelligences

1. Quand on a lu des traits d'esprit de cette force on hésite à souscrire à Tafifirmation de M. Ribot : • Si

au sujet du problème qui nous occupe , après tout ce qu'ont enseigné sur ce point tant de grands esprits dont nous venons de rappeler les noms ; ce qui permet de constater une fois de plus que nonseulement la nature, à toutes les époques, n'a produit qu'un nombre très-restreint de véritables penseurs, mais que ces penseurs eux-mêmes n'ont vécu que pour un très-petit nombre de leurs semblables. C'est pour cette raison que la folie et Terreur régnent continuellement sur le monde * .

Dans une question de morale^ le témoignage des grands poètes est aussi d'un certain poids. Leurs

Schopenhauer était traduit dans notre langue, on s'étonnerait de le trouver si peu allemand. » C'est bien ici ou jamais le cas de dire : Nimis germanicè !

1. On nous saura gré de rappeler en regard de ces lignes une des plus belles pages de Schopenhauer (Préface de l'Éthique^ p. xxxi) a : Rien ne rabaisse autant le niveau intellectuel que d'admirer et de glorifier le mal. Car Helvétius dit avec raison : « Le degré d'esprit nécessaire pour nous plaire, est une mesure exacte du degré d'esprit que nous avons. » Il est bien plus facile d'excuser ceux qui méconnaissent passagèrement le bien que ceux qui prônent le mal : car ce qu'il y a de plus excellent dans tous les genres nous apparaît si neuf et si étranger, grâce à son originalité même, que, pour le reconnaître au premier coup d'œil, il ne faut pas seulement avoir de l'intelligence, mais une connaissance profonde du sujet spécial dont il s'agit. On comprend dès lors pourquoi en général les découvertes du génie ne sont reconnues que tard, d'autant plus tard qu'elles appartiennent à un ordre plus élevé, et que les vérUables porte-flambeaux de V humanité partagent le destin des étoiles fixes, dont la lumière met bien des années avant de parvenir dans VhwHzon de la vue bornée des hommes»

opinions ne se sont pas formées à la suite d'une

étude systématique ; mais la nature humaine est

ouverte à leurs pénétrants regards, et leurs yeux

atteignent immédiatement à la vérité. — Dans

Shakespeare (Measwre for Measure^ A. II, se. II), Isabella demande au tyran Ângelo la grâce de son

frère condamné à mort :

ANGELO. Je ne veux pas lui pardonner.

ISABELLA. Mais le pourriez- vous, si vous le vouliez ? ANGELO. Songez que ce que je ne veux pas faire, je ne

[peux pas le faire.

Par contre le culte du mal, du faux, du niais et môme de Tabsurde et de l'insensé, n'admet aucune excuse : on prouve tout simplement, en le pratiquant, que Ton n'est qu'un imbécile, et qu'on restera tel jusqu'à la Un de ses jours : car le i)on sens ne s'apprend pas... D'ailleurs, en traitant une fois comme elle le mérite, après provocation de sa part, l'Hégélie, cette peste de la littérature allemande, je suis certain de la reconnaissance des hommes sincères et intelligents, s'il en existe encore. Car ils seront tout à fait de l'opinion que Voltaire et Goethe ont exprimée comme il suit avec une conformité de vues si frappante : « La faveur prodiguée aux mauvais ouvrages est aussi contraire au progrès que le déchaînement contre les bons. » {Lettre à la duchesse du Maine), — « Le véritable obscurantisme ne consiste pas à empêcher la diffusion de la lumière, de la vérité et de l'utile, mais à colporter le faux. » (Œuvres Posthumes de Gœtixe, vol. 9, p. 54.) Et quelle époque a jamais assisté à un colportage si méthodique et si audacieux du détestable que les vingt dernières années en Allemagne? Quelle autre pourrait offrir en parallèle une semblable apothéose de l'absurdité et de la déraison ? Pour quelle autre Schiller semble-t-il avoir écrit si prophétiquement ces vers :

J'ai vu les couronnes sacrées de la gloire Profanées sur un front vulgaire.

{Ecrit en 1840.)

Dans la Twelfth Night, A. 1, on lit :

Destin, montre ta force : nous ne disposons pas de nous-

[mômes,

Ce qui est décrété doit être ; et je m'abandonne à Tévé-

[nement.

Walter Scott aussi, ce grand connaisseur et ce grand peintre du cœur humain et de ses impulsions les plus secrètes, a mis en lumière cette profonde vérité, dans La source de St-Jîonan, vol. 3. chap. 6. Il nous représente une pécheresse qui meurt dans le repentir, et qui essaie sur son lit ûe mort de soulager par des aveux sa conscience troublée : il lui prête entre autres les paroles suivantes : a Allez, et abandonnez-moi à mon destin. •Je suis la plus détestable créature qui ait jamais vécu : détestable à moi-même, ce qui est le pire : ^ar même dans ma pénitence il y a un secret murmure qui me dit que si je me trouvais de nouveau -dans les mêmes circonstances qu*autrefois , je referais toutes les misérables actions que j'ai <2ommises, et bien plus encore. Oh ! que Dieu me

vienne en aide , pour écraser cette criminelle pensée ! »

Gomme complément à cette poétique exposition, je citerai le fait suivant, qui lui est pour ainsi dire parallèle, et fournit en même temps une preuve très- convaincante à l'appui de la doclrine de l'invariabilité des caractères. Il a passé en 1845

•du journal français la Presse dans le Times du 2 juillet 1845, d'où je le traduis K II a été publié sous ce titre : Une exécution militaire à Oran. a Le 24 mars un Espagnol du nom d'Aguilera, alias Gomez, avait été condamné à mort. Le jour avant Texécution, il dit, dans une conversation avec son geôlier : « Je ne suis pas aussi coupable qu'on Ta prétendu : on m'accuse d'avoir commis trente meurtres, tandis que je n'en ai commis que vingt-six. Dès mon enfance j'eus la soif du sang : quand j'avais sept ans et demi, je poignardai un enfant. J'ai assassiné une femme enceinte, et plus tard un officier espagnol, en suite de quoi je me vis forcé de m'enfuir d'Espagne. Je me suis réfugié en France, où j'ai commis deux crimes avant d'entrer dans la légion étrangère. De tous mes crimes, celui que je regrette le plus est le suivant : en 1841 je fis prisonnier, à la tête de ma compagnie, un commissaire-général, escorté d'un sergent, d'un caporal et de sept hommes : je les fis tous décapiter. La mort de ces gens pèse sur moi : je les vois dans mes rêves, et demain je les verrai dans les soldats envoyés pour me fusiller. Et néanmoins, si je recouvrais ma liberté, j'en assassinerais d'autres encore. »

Le passage suivant, tiré ieVIphigéniG de Gœthe,

1. L'article du Times, qui est fort long, a été abrégé par Schopenhauer.

peut encore être rappelé avec avantage ici :

ARCAS. Car tu n*as pas fait cas de mon fidèle conseil. IPHIGÉNIE. Ce que j'ai pu faire, je l'ai fait volontiers. ARCAS. Il est temps encore de changer d'avis. IPHIGÉNIE. Cela n'est plus en notre pouvoir ^.

Terminons en citant un passage célèbre du Wal» lenstein de Schiller, où notre vérité fondamentale se trouve également exprimée avec éclat :

« Les actions et les pensées humaines, sachez-le, Ne sont pas semblables aux vagues de la mer emportées

[par un mouvement aveugle.

L'intérieur de l'homme, ûnage abrégée du monde exté-

[rieur, est La source profonde d'où elles jaillissent éternellement. Elles se produisent nécessairement, comme le fruit de

[l'arbre.

Et les jeux du hasard ne sauraient les changer. Quand j'ai étudié les parties les plus intimes de l'homme Je connais aussi et ses volontés et ses actions. »

1 . Acte IV, scène 2. — Trad, de X. Marmier, Charpen^ lier, 1858.

2, Wallensteinf acte II, scène III, (Tradiiction de M, Oscar Falateuf, sauf quelques changements.) Cette tirade, dans Schiller, vient immédiatement à la suite des trois vers cités, p. 172.

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