‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 26 sur 65 · V. Ribot, ouvr. cit., n · texte numérisé non relu

V. Ribot, ouvr. cit., n

APPENDICE I d99

finité, si l'on trouve, l'expérience faite, que par. l'intervention d*un obstacle fortuit une des substances n'a pas pu réagir, l'expérience est considérée comme absolument sans valeur.

La liberté intellectuelle, que nous avons vue complètement supprimée dans les exemples précédents, peut dans d'autres cas n'être que diminuée ou abolie partiellement. C'est ce qui arrive surtout dans rivresse et dans la passion. La passion est l'excitation soudaine, violente de la volonté S par une représentation qui pénètre par le dehors et acquiert la force d'un motif; cette représentation possède une telle vivacité qu'elle obscurcit et ne laisse pas arriver jusqu'à Tentendement toutes celles qui pourraient agir contrairement en tant que motifs opposes. Ces représentations, qui sont pour la plupart d^une nature abstraite, de simples pensées, tandis que celle qui excite la passion est quelque chose de présent et de sensible, ne peuvent pas influer au même titre sur le résultat final et n*ont donc pas ce que les Anglais appellent c fair piay i (jeu équitable, chances égales). L'action se trouve déjà accomplie, avant qu'elles puissent agir en sens contraire. C'est comme lorsque dans un duel un des adversaires tire avant le commandement. Ici encore, la responsabilité

1. C'est plutôt lé contraire qui est le vrai. L'état passionné, c'est-à-rdire la prédominance d'un désir « exalté par l'imagination et nourri par l'habitude », correspond à une abdication passagère de la volonté, plutôt qu'à son degré de puissance le plus élevé, qui a lieu dans la calme possession de soi. Il est juste d'ajouter que la volonté, telle que l'entend ici Schopenhauer, équivaut presque au 6i3{jLoc de Platon, pour lequel il est si difficile de trouver un équivalent dans notre langue.

juridique et morale est, selon les circonstances, plus ou moins abolie, mais elle subsiste toujours en partie. En Angleterre, un meurtre commis dans un état de surexcitation complète et sans la moindre réflexion, dans la violence d'une crise de colère subitement provoquée, est qualifié de manslaughter (homicide) et puni d'une peine légère, ou même parfois absous. — L'ivresse est un état qui prédispose aux passions, parce qu'il augmente la vivacité des représentations sensibles, en affaiblissant par contre la pensée in abstracto, et accroît en outre Fénergie de la volonté. A la responsabilité des actions mêmes se substitue ici la responsabilité de Tivresse : et c'est pourquoi les délits commis dans cet état ne restent pas complètement impunis en justice, bien que la liberté intellectuelle y soit en partie supprimée ^

Aristote, dans VÉthique à Eudème (II, c. 7 et 9) et avec un peu plus de détail dans VÉthique à iVicomaque (III, c. 2], parle déjà, quoique d'une fagon très-sommaire et très-insuffisante , de cette liberté intellectuelle, ih lxou(riov xal àxoudiov xarà Stavoiav 2. -« C'est elle qui est en question, lorsque la médecine

1. Aristote a admirablement traité cette question de droit: il a vu que si Ton n'est pas directement responsable des actes commis dans l'ivresse ou dans la passion, on peut cependant être rendu responsable de cette irresponsahilité même. V. Éthique à Nicomaque, liv. III, ch. 6.

2. c Tout ce qu'on fait librement, on le fait en le voulant ; et tout ce qu'on fait en le voulant, on le fait librement. x> {Éthique à Eudème.) Schopenhauer est trèsinjuste envers Aristote, qui n'a pas confondu, comme il le prétend, la volonté avec la liberté : il dit même expreseément (Éthique à Eudème, II, VII, 11) : < Il nous parait impossible de confondre la volonté et la libertéo » V. la préface de M, Barthélémy St-Hilaire.

Page 1