‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 5 sur 65 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dans une question aussi importante, aussi sérieuse et aussi difficile , qui rentre en réalité dans un problème capital de la philosophie moderne et contemporaine, on conçoit la nécessité d'une exactitude minutieuse, et, à cet effet, d*une analyse des notions fondamentales sur lesquelles roulera la discussion.

lo qu'entend-on par la liberté?

Le concept de la liberté, à le considérer exactement, est négatif. Nous ne nous représentons par

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lui que Tabsence de tout empêchement et de tout obstacle : or, tout obstacle étant une manifestation de la force , doit répondre à une notion positive. Le concept de la liberté peut être considéré sous trois aspects fort différents , d'où trois genres de libertés correspondant aux diverses manières d'être que peut affecter l'obstacle : ce sont la liberté physique, la liberté intellectuelle, et la liberté morale.

1° La liberté physique consiste dans Tabsence d'obstacles matériels de toute nature. C'est en ce sens que Ton dit : un ciel libre (sans nuages), un horizon ii6re, l'air libre (le grand air), l'électricité libre y le libre cours d'un fleuve (lorsqu'il n'est plus entravé par des montagnes ou des écluses), etc .... ^ Mais le plus souvent, dans notre pensée, l'idée de la liberté est l'attribut des êtres du règne animal, dont le caractère particulier est que leurs mouvements émanent de leur volonté, qu'ils sont, comme on dit, volontaires^ et on les appelle libres lorsqu aucun obstacle matériel ne s'oppose à leur accomplissement. Or,remarquons que ces obstacles peuvent être d'espèces très- diverses, tandis que la puissance dont ils empêchent Texercice est tou-

1. Schopenhauer cite encore quelques autres expressions, qui sont de purs germanismes. Ainsi les Allemands disent une lettre libre, pour signifier une lettre affranchie. Nous laissons de côté ce qui est intraduisible.

jours identique à elle-même, à savoir la volonté; c*est par cette raison , et pour plus de simplicité, que Ton préfère considérer la liberté au point de vue positif. On entend donc par le mot libre la qualité de tout être qui se meut par sa volonté seule, et qui n'agit que conformément à elle, — interversion qui ne change rien d'ailleurs à l'essence de la notion. Dans cette acception toute physique de la liberté, on dira donc que les hommes et les animaux sont libres lorsque ni chaînes , ni entraves, ni infirmité, ni obstacle physique ou matériel d'aucune sorte ne s'oppose à leurs actions, mais que celles-ci, au contraire, s'accomplissent suivant leur volonté.

Cette acception physique delà liberté, considérée surtout comme l'attribut du règne animal, en est l'acception originelle , immédiate, et aussi la plus usuelle ; or, envisagée à ce point de vue, la liberté ne saurait être soumise à aucune espèce de doute ni de controverse, parce que l'expérience de chaque instant peut nous en affirmer la réalité. Aussitôt en effet qu'un animal n'agit que par sa volonté propre, on dit qu'il est libre dans cette acception du mot, sans tenir aucun compte des autres influences qui peuvent s'exercer sur sa volonté ellemême. Car l'idée de la liberté, dans cette signification populaire que nous venons de préciser, implique simplement la puissance d'agir, c'est-à-dire

Tabsence d'obstacles physiques capables d'entraver les actes. C'est en ce sens que Ton dit : l'oiseau vole librement dans Tair, les bêtes sauvages errent libres dans les forêts, la nature a créé rhomme libre, l'homme libre seul est heureux. On dit aussi qu'un peuple est libre, lorsqu'il n'est gouverné que par des lois dont il est lui-même l'auteur : car alors il n'obéit jamais qu'à sa propre volonté. La liberté politique doit, par conséquent, être rattachée à la liberté physique.

Mais dès que nous détournons les yeux de cette liberté physique pour considérer la liberté sous ses deux autres formes, ce n'est plus avec une acception populaire du mot, mais avec un concept tout philosophique que nous avons à faire, et ce concept, comme on sait, ouvre la voie à de nombreuses difficultés. Il faut distinguer en effet, en dehors de la liberté physique, deux espèces de libertés tout à fait différentes, à savoir : la liberté intellectuelle et la liberté morale.

2« La liberté intellectuelle — ce qu'Aristote entend par to éxou9iov xal àxouffiov xarà Siavoiav (le Volontaire et le non-volontaire réfléchis) — n'est prise en considération ici qu'afin de présenter la liste complète des subdivisions de l'idée de la liberté : je me permets donc d'en rejeter l'examen ' jusqu'à la fin de ce travail, lorsque le lecteur sera familiarisé par ce qui précède avec les idées qu'elle

implique, en sorte que je puisse la traiter d'une façon sommaire. Mais puisqu'elle se rapproche le plus par sa nature de la liberté physique, il a fallu, dans cette énumération, lui accorder la seconde place, comme plus voisine de celle-ci que la liberté morale.

3® J'aborderai donc tout de suite Texamen de la troisième espèce de liberté, la liberté morale^ qui constitue à proprement parler le libre arbitre, sur lequel roule la question de l'Académie Royale.

Cette notion se rattache par un côté à celle de la liberté physique, et c'est ce lien qui existe entre elles qui rend compte de la naissance de cette dernière idée, dérivée de la première, à laquelle elle est nécessairement très-postérieure. La liberté physique, comme il a été dit^ ne se rapporte qu'aux obstacles matériels, et l'absence de ces obstacles suffit immédiatement pour la constituer. Mais bientôt on observa, en maintes circonstances, qu'un homme, sans être empêché par des obstacles matériels, était détourné d'une action à laquelle sa volonté se serait certainement déterminée en tout autre cas, par de simples motifs, comme par exemple des menaces, des promesses, la perspective de dangers à courir, etc. On se demanda donc si un homme soumis à une telle influence était encore libre, ou si véritablement un motif contraire d'une force suffisante pouvait.

aussi bien qu'un obstacle physique, rendre impossible une action conforme à sa volonté. La réponse à une pareille question ne pouvait pas offrir de difficulté au sens commun : il était clair que jamais un motif ne saurait agir comme une force physique, car tandis qu'une force physique, supposée assez grande, peut facilement surmonter d'une manière irrésistible la force corporelle deThomme, un motif, au contraire, n'est jamais irrésistible en lui-même, et ne saurait être doué d'une force absolue ^ On conçoit, en effet, qu'il soit toujours possible de le contrebalancer par un motif opposé plus fort, pourvu qu'un pareil motif soit disponible, et que l'individu en question puisse être déterminé par lui. Pour preuve, ne voyons-nous pas que le plus puissant de tous les motifs dans l'ordre naturel, l'amour inné de la vie, paraît dans certains cas inférieur à d'autres, comme cela a lieu dans le suicide, ainsi que dans les exemples de dévouements, de sacrifices, ou d'attachements inébranlables à des opinions, etc. ; — réciproquement, l'expérience nous apprend que les tortures les plus raffinées et les plus intenses ont parfois été surmontées par cette seule pensée, que la conservation de la vie était à ce prix. Mais quand même il serait démontré ainsi que les motifs ne

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