‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 9 sur 65 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Si maintenant nous demandons à la perception extérieure des^ éclaircissements sur notre problème, nous savons d'avance que puisque cette faculté est par essence dirigée vers le dehors, la volonté ne peut pas être pour elle un objet de connaissance immédiate, comme elle paraissait l'être tout à Theure pour la conscience, qui pourtant a été trouvée un juge incompétent en cette matière. Ce que Ton peut considérer ici, ce sont les êtres doués de volonté qui se présentent à l'entendement en tant que phénomènes objectifs et extérieurs, c'est-à-dire en tant qu'objets de l'expérience, et doivent être examinés et jugés comme tels, en partie d'après des règles générales, certaines à priori, relatives à la possibiUté même de

Texpérience, en partie d'après les faits que fournit Texpérience réelle, et que chacun peut constater. Ce n'est donc plus comme auparavant sur la volonté même, telle qu'elle n'est accessible tiu'à la conscience, mais sur les êtres capables de vouloir, c'est-à-dire sur des objets tombant sous les sens, que notre examen va se porter. Si par là nous sommes condamnés à ne pouvoir considérer l'objet propre de nos recherches que médiatement et à une plus grande distance» c'est là un inconvénient racheté par un précieux avantage; car nous pouvons maintenant faire usage dans nos recherches d*un instrument beaucoup plus parCsdt que le sens intime, cette conscience si obscure, si sourde, n'ayant vue sur la réalité que d'un seul côté. Notre nouvel instrument d'investigation sera l'intelligence, accompagnée de tous les sens et de toutes les forces cognitives, armées, si j'ose dire, pour la compréhension de l'objectif.

La forme la plus générale et la plus essentielle de notre entendement est le principe de causalité : ce n'est même que grâce à ce principe, toujours présent à notre esprit, que le spectacle du monde réel peut s'ofifrir ànos regards comme un ensemble harmonieux ^, car il nous fait concevoir inunédia-

1. « Le principe de causalité est le père du monde extérieur » (V. Cousin.) Sans lui a on arriverait à considérer Tensemble des événements et des êtres comme un simple monceau, n (M. Taine).

temeoi comme des effets les affections et les modifications survenaés dans les oi^anes de nos sens * • Aussitôt la sensation éprouvée, sans qu*il soit besoin d'aucune éducation ni d'aucune expérience préahd^le, nous passons immédiatement de ces modifications à leurs causes, lesquelles, par l'effet inême de cette opération de rintelUgence, se présentent alors à nous comme des objets situés dans l'espace. Il suit de là incontestablement que le principe de causalité nous est connu à priori, c'eal-à-dire comme un principe nécessaire relativement à la possibilité de toute expérience en général; et il n'est pas besoin, à ce qu'il semble^ de la preuve indirecte, pénible, je dirai même insufOsante, que Kant a donnée de cette importante vérité. Le principe de causalité est établi solidement à priori, comme la règle générale à laquelle sont soumis sans exception tous les objets réels du monde extérieur . Le caractère absolu de ce principe est une conséquence même de son àpriorité. Il se rapporte essentiellement et exclusivement aux modifications phénoménales; lorsqu'on quelque endroit ou en quelque moment, dans le monde objectif, réel et matériel, une chose quelconque, grande ou petite, éprouve une

1 . On trouvera le développement de cette théorie dans la Dissertation sur le Principe de Raison Suffisante, § 21 de la 2« édition. (Note de Schopenhauer).

modification, le principe de causalité nous fait comprendre qu'immédiatement avant ce phénomène, un autre objet a dû nécessairement éprouver une modification, de même qu'aûn que ce dernier pût se modifier, un autre objet a dû se modifier antérieurement, — et ainsi de suite à Tinfini. Dans cette série régressive de modifications sans fin, qui remplissent le temps comme la matière remplit l'espace, aucun point initial ne peut être découvert, ni même seulement pensé comme possible, bien loin qu'il puisse être supposé comme existant. En vain l'intelligence, reculant toujours plus haut, se fatigue à poursuivre le point fixe qui lui échappe : elle ne peut se soustraire à la question incessamment renouvelée : a Quelle est la cause de ce changement? » C'est pourquoi une cause première est absolument aussi impensable que le commencement du temps ou la limite de l'espace *.

1. Schopenhauer dit aiUeurs « qu'une cause première est une contradictio in adjecto, » Aussi rejette- t-il dédaigneusement la preuve de Texistence de Dieu dite par la nécessité d'une cause première. (Preuve cosmologique). L'avàyxvi 9ri{y«c^ nécessité subjective^ peut-elle nous faire admettre l'existence d'un point initial? « Si le principe de causalité est absolu, pourquoi s'arrêter? On ne le peut. Si son énergie est telle qu'il enfante une série infinie de causes, il faut la subir. Quand nous opposons rftvayxn rr^yac au principe de causalité, n'est-ce pas comme si les principes de nos spéculations se tournaient contre nous pour nous confondre? » (J. Simon, École d'Alexandrie^ p. 29). Cf. Schopenhauer, Dissertation sur le Quadruple Principe, etc. P. iJ6 et sq.

La loi de causalité atteste non moins sûrement que lorsque la modification antécédente, — la cause — est entrée en jeu, la modifications conséquente qui est amenée par elle — TefTet — doit se produire immanquablement, et avec une nécessité absolue. Par ce caractère de nécessité, le principe de causalité révèle son identité avec le principe de raison suffisante S dont il n*est qu'un aspect particulier. On sait que ce dernier principe, qui constitue la forme la plus générale de notre entendement pris dans son ensemble, se présente dans le monde extérieur comme principe de causalité, dans le monde de la pensée comme loi logique du principe de la connaissance, et même dans Tespace vide, considéré à priori, comme loi de la dépendance rigoureuse de la position 'âes parties les unes à Tégard des autres; dépendance nécessaire, dont l'étude spéciale et développée est Tunique objet de la géométrie ^. C'est précisément pour

1. Ce point de doctrine a été développé par Schopenhaaer dans Touvrage qu'on vient de citer. V. aussi quelques belles pages de M. Fouillée, Philosophie de Platon, t. II, p 469 et sq.

2. « Suivant Schopenhauer, le principe de raison suffisante a quatre formes : l» Le principe de raison suffisante du devenir qui gouverne tous les changements et constitue ce qu'on appelle d'ordinaire la loi de causalité. 2o Le principe de raison suffisante de la connaissance» Sous cette forme, surtout logique, il règle les concepts abstraits, en particulier le jugement. 3^ Le principe de raison suffisante de Vessence qui régit le monde formel, les iu-

ceia, comme je l'ai déjà établi en commençant, que le concept de la nécessité et celui de conséquence d'une raison déterminée^ sont des notions identiques et convertibles.

Toutes les modifications qui ont pour théâtre le monde extérieur sont donc soumises à la loi de causalité, et, par conséquent, chaque fois qu'elles se produisent, elles sont revêtues du caractère de la plus stricte nécessité. A cela il ne peut pas y avoir d*exception, puisque la règle est établie à priori pour toute expérience possible. En ce qui concerne son application à un cas déterminé , il suffît de se demander chaque fois s'il s'agit d'une modification survenue à un objet réel donné dans l'expé^ rience externe : aussitôt que cette condition est remplie, les modifications de cet objet sont soumises au principe de causalité, c'est-à-dire qu'elles doivent être amenées par une cause, et, partant, qu'elles se produisent d'une façon nécessaire.

Maintenant, armés de cette règle à priori^ considérons non plus la simple possibilité de l'expérience en général, mais les objets réels qu'elle offre à nos regards, dont les modifications actuelles ou possibles sont soumises au principe général éta-

tui lions à priori de temps et d^espace et les vérités mathématiques qui en déri\rent. 4« Le principe de raison suffisante de l'action, qu*il appeUe aussi loi de motivation, qui s'applique à la causalité des événements internes. » Ribot, Philosophie de Schopenhauer, p. 5).

bli plus haut. Tout d'abord nous observons entre ces objets un certain nombre' de différences fondamentales profondément marquées, d'après lesquelles, du reste, on les a classés depuis longtemps : on distingue en effet les corps inorganiques, c'est-àdire dépourvus de vie, des corps organiques, c*est« à-dire vivants, et ceux-ci à leur tour se divi- $ent en végétaux et en animaux. Ces derniers, biea que présentant des traits de ressemblance essentiels, et répondant à une même idée générale, nous paraissent former une chaîne continue extrêmement variée et finement nuancée {sic), qui monte par degré jusqu'à la perfection \ depuis ranimai' rudimentaire qui se distingue à peine de la plante, jusqu'aux êtres les plus capables et les plus adievés, qui répondent le mieux à l'idée de

1. Un des mérites les plus incontestables de Schopenhauei^ est ce profond sentiment de la continuité de la nature^ et de l'étroite parenté des êtres des trois règnes. Il va trop loin en attribuant la volonté aux végétaux — encore le mot volonté a-t-il chez lui un sens beaucoup plus général qu'en français : — mais les expériences récentes de M. Claude Bernard démontrent^ contrairement à Italome de Cuvier, qu'il faut accorder au moins aux plantes une sensibilité inconsciente, et fort analogue à celle de certains animaux. {Congrès de Clermont, 1876 . — Les pages que Ton va lire sont d'une haute valeur philosophique, et Schopenhauer a avoué lui-même (Diss. sur la Quadr. Racine, etc.) qu'il en était fort satisfait. Il est extrêmement curieux de les rapprocher d'un pas* sage analogue de la beUe thèse de M. Ravaisson sur l'Habitude (1838) : ce sont les mêmes idées, quelquefois les mèoies expressions chez les deux philosophes.

l*ânimalité : au haut terme de cette progression nous trouvons Thomme — nous-mêmes.

Envisageons à présent, sans nous laisser égarer par cette diversité infinie» Tensemble de toutes les créatures en tant qu'objets réels de l'expérience externe, et essayons d'appliquer notre principe général de causalité aux modifications de toute espèce dont de pareils êtres peuvent être Tobjet. Nous trouverons alors que sans doute Texpérience vérifie partout la loi certaine, à priori, que nous avons posée; mais en même temps, qu'à la grande dilFérence signalée plus haut entre la nature des objets de Texpérience, correspond aussi une certaine variété dans la manière dont la causalité s'exerce, lorsqu'elle régit les changements divers dont les trois règnes sont le théâtre. Je m'explique. Le principe de causalité, qui régit toutes les modifications des êtres, se présente sous trois aspects, correspondants à la triple division des corps en corps inorganiques, en plantes, et en animaux ; à savoir : 1^ La Causation, dans le sens le plus étroit du mot; 2« l'Excitation (Reiz) ; 3o enfin la Motivation. Il est bien entendu que sous ces trois formes différentes, le principe de causalité conserve sa valeur à priori^ et que la nécessité de la liaison causale subsiste dans toute sa rigueur.

i^' La causation^ entendue dans le sens le plus étroit du mot, est la loi selon laquelle se pro-

duisent tous les changements mécaniques, physiques et chimiques dans les objets de Texpérience. Elle est toujours caractérisée par deux signes essentiels ; en premier lieu, que là où elle agit la troisième loi fondamentale de Newton (l'égalité de Faction et de la réaction] trouve son application : c'est-à-dire que l'état antécédent, appelé la cause, subit une modification égale à celle de Tétat conséquent, qui se nomme Y effet; en second lieu, que, conformément à la seconde loi de Newton, le degré d*intensité de l'efTet est toujours exactement proportionné au degré d'intensité de la cause, et que par suite une augmentation d*intensité dans l'un entraîne une augmentation égale dans l'autre. Il en résulte que lorsque la manière dont TefTet se produit est connue une fois pour toutes, on peut aussitôt savoir, mesurer, et calculer, d'après le degré d'intensité de l'effet, le degré d'intensité de la cause, et réciproquement. Toutefois, dans l'application empirique de ce second critérium, on ne doit pas confondre l'effet proprement dit avec l'efTet apparent [sensible], tel que nous le voyons se produire. Par exemple, il ne faut pas s'attendre à ce que le volume d'un corps soumis à la compression diminue indéfiniment, et dans la proportion môme où s'accroît la force comprimante. Car l'espace dans lequel on comprime le corps diminuant toujours, il s'en suit que la résistance

augmente : et si dans ce cas encore, reflFet réel, qui est l'augmentation de densité , s'accroît véritablement en proportion directe de la cause (comme le montre, dans le cas des gaz, la loi de Mariotte), on voit cependant qu'il n*en est pas de même de l'efTet apparent, auquel on pourrait vouloir à tort appliquer cette loi. De môme, une quantité croissante de chaleur agissant sur Peau produit jusqu'à un certain degré un échauffement progressif, mais au delà de ce point un excès de chaleur ne provoque plus qu'une évaporation rapide \ Ici encore, comme dans un grand nombre d*autres cas, la même relation existe entre Tintensité de la cause et l'intensité réelle de Teffet. C'est uniquement sous la loi d*une pareille causation (dans le sens le plus étroit du mot), que s'opèrent les changements de tous les corps privés de vie, c'est-à-dire inorganiques. La connaissance et la prévision de causes de cette espèce éclairent l'étude de tous les phénomènes qui sont Tobjet de la mécanique, de Thydrostatique, de la physique et de la chimie. La possibilité exclusive d'être déterminé par des causes agissant de la sorte est, par conséquent, le caractère distinctif, essentiel, d'un corps inorganique.

1. On explique ce fait de la façon la plus simple par la théorie mécanique de la chaleur.

2^ La seconde forme de la causalité est Vexcitation^ caractérisée par deux particularités : i^ Il n'y a pas proportionnalité exacte entre Faction et la réaction correspondante ; 2* On ne peut établir aucune équation entre l'intensité de la cause et rihtensité de FelFet. Par suite, le degré d'intensité de TefiTet ne peut pas être mesuré et déterminé d'avance lorsqu'on connaît le degré d'intensité de la cause : bien plus, une très-petite augmentation dans la cause excitatrice peut provoquer une augmentation très-grande dans l'effet, ou au contraire annuler complètement l'effet obtenu par une force moindre, et même en amener un tout opposé. Par exemple, on sait que la croissance des plantes peut être activée d'une façon extraordinaire par rinfluence de la chaleur, ou de la chaux mélangée à la terre, agissant comme stimulants de leur force Titale : maïs pour peu que Ton dépasse la juste mesure dans le degré de Vexcitation, il en résultera non plus un accroissement d'activité et une maturité précoce, mais la mort de la plante. C'est ainsi que nous pouvons par l'usage du vin ou de l'opium tendre les énergies de notre esprit, et les exalter d'une façon notable ; mais si nous dépassons une certaine limite, le résultat est tout à fait opposé. — C'est celte forme de la causalité, désignée sous le nom d'excitation, qui détermine toutes les modifications des organismes, considé"

rés comme tels. Toutes les métamorphoses successives et tous les développements des plantes, ainsi que toutes les modifications uniquement organiques et végétatives, ou fonctions des corps animéSf se produisent sous l'influence d'excitations. C'est de cette façon qu'agissent sur eux la lumière, la chaleur, Tair, la nourriture, — qu'opèrent les attouchements, la fécondation, etc. — Tandis que la vie des animaux, outre ce qu'elle a de commun avec la vie végétative, se meut encore dans une sphère toute différente, dont je vais parler à l'instant, la vie des plantes, au contraire, se développe tout entière sous l'influence de l'excitation. Tous leurs phénomènes d'assimilation, leur croissance, la tendance de leurs tiges vers la lumière, de leurs racines vers un terrain plus propice, leur fécondation j leur germination, etc., ne sont que des modifications dues à Texcitation. Dans quelques espèces, d'ailleurs fort rares, on constate, outre les qualités énùmérées plus haut, la production d'un mouvement particulier et rapide, qui lui-même n'est que la conséquence d'une excitation, et qui leur a fait donner cependant le nom de plantes sensitives. Ce sont principalement, comme on sait, la Mimosa pudica, le Hedysa^ rum gyrans^ et la Dionœa muscipula, La détermination exclusive et absolument générale par l'excitation est le caractère distinctif des plantes.

lA VOLONTÉ DEVANT LA PERCEPTION EXTÉRIEURE 61

On peut donc considérer comme appartenant au règne végétal tout corps, dont les mouvements et modifications particulières et conformes à sa nature se produisent toujours et exclusivement sous Hnfluence de l'excitation.

3<* La troisième forme de la causalité motrice est particulière au règne animal, et le caractérise : c'est la motivation^ c'est-à-dire la causalité agissant par l'intermédiaire de l'entendement. Elle intervient dans l'échelle naturelle des êtres au point où la créature ayant des besoins plus compliqués et par suite fort variés, ne peut plus les satisfaire uniquement sous l'impulsion des excitations, qu'elle devrait toujours attendre du dehors ; il faut alors qu'elle soit en état de choisir, de saisir, de rechercher même, les moyens de donner satisfaction & ces nouveaux besoins. Voilà pourquoi, dans les êtres de cette espèce, on voit se substituer à la simple réceptivité des excitationSj et aux mouvements qui en sont la conséquence, la réceptivité des motifs^ c'est-à-dire une faculté de représentation, un intellect, offrant d'innombrables degrés de perfection, et se présentant matériellement sous la forme d'un système nerveux et d'un cerveau, avec le privilège de la connaissance. On sait d'ailleurs qu'à la base de la vie animale est une vie purement végétative, qui en cette qualité ne procède que sous TinHuence de l'excitation. Mais tous

StmOPENHArER. 4

ces mouvements d'un ordre supérieur que l'animal accomplit en tant qu'animal, et qui pour cette raison dépendent de ce que la physiologie désigne sous le nom de fonctions animales, se produisent à la suite de la perception d'un objet, par conséquent sous l'influence de motifs. On comprendra donc sous l'appellation d'animaux tous les êtres dont les mouvements et modifications caractéristiques et conformes à leur nature, s'accomplissent sous l'impulsion des motifs, c'est à- dire de certaines représentations présentes à leur entendement, dont l'existence est déjà présupposée par elles. Quelques innombrables degrés de perfection que présentent dans la série animale la puissance de la faculté représentative, et le développement de l'intelligence, chaque animal en possède pourtant une quantité suffisante pour que les objets extérieurs puissent agir sur lui, et provoquer ses mouvements, en tant que motifs ^ C'est cette force motrice intérieure, dont chaque manifestation individuelle est provoquée par un motif, que la conscience perçoit intérieurement, et que nous désignons sous le nom de volonté.

1. Cest-à-dire en tant que causes finales de ces mouvements. Il y a là un point qu'il ne faut pas perdre de vue : l'action des motifs sur la volonté est toujours Taction de la volonté vers les motifs, et les déterministes seraient peut-être embarrassés d'expliquer pourquoi un cet est absolument nécessité par cela seul qu'il a un but.

Savoir si on corps donné se meut d'après des excitations ou d*après des motifis^ c'est ce qui ne peut jamais faire de doute même pour Tobservation externe (et c'est à ce point de vue quo nous nous sommes placés ici). L'excitation et les aioti& agissent en effet de deux manières si complètement différentes, qu'un examen même superficiel ne saurait les confondre. Car Fexcitation agit toujours par contact immédiat^ ou même par intussusceptiorif et là où le contact n'est pas apparent, comme dans les cas où la cause excitatrice est Tair, la lumière, ou la chaleur, ce mode d'action se trahit néanmoins parce que Teffet est dans une proportionnalité manifeste avec la durée et rintensité de l'excitation, quand même cette proportionnalité ne reste pas constante à tous les degrés. Dans le cas, au contraire, où c'est un motif qui provoque le mouvement, ces rapports caractéristiques disparaissent complètement. Car ici Fin* termédiaire propre entre la cause et l'effet n*est pas l'atmosphère, mais seulement l'entendement. L'objet agissant comme motif n'a absolument besoin, pour exercer son influence, que d'être perçu et connu; il n'importe plus de savoir pendant combien de temps, avec quel degré de clarté, et b ' quelle distance (du sujet), l'objet perçu est tombé sous les sens. Toutes ces particularités ne changent rien ici à l'intensité de l'effet; dès que l'objet

a été seulement perçu, il agit d'une façon tout à fait constante; — à supposer toutefois qu'il puisse être un principe de détermination pour la volonté individuelle qu'il s'agit d'émouvoir. Sous ce rapport, d'ailleurs, il en est de même des causes physiques et chimiques, parmi lesquelles on range toutes les excitations, et qui ne produisent leur effet que si le corps à affecter présente à leur action une réceptivité propice. Je disais tout à Theure : « de la volonté qu'il s'agit d'émouvoir, » car, comme je l'ai déjà indiqué, ce qui est désigné ici sous le nom de volonté, force immédiatement et intérieurement présente à la conscience des êtres animés, est cela même qui, à proprement parler, communique au motif la force d'action, et le ressort caché du mouvement qu'il sollicite. Dans les corps qui se meuvent exclusivement sous l'influence de l'excitation, les végétaux, nous appelons cette condition intérieure et permanente d'activité, la force vitale — dans les corps qui ne se meuvent que sous l'influence de motifs (dans le sens le plus étroit du mot), nous l'appelons force naturelle, ou l'ensemble de leurs qualités*. Cette énergie intérieure doit toujours être posée d'avance, et antérieurement à toute explication (des phénomènes),

1. « Qualitaet. » On traduirait plus exactement ce mot par le terme scolastique de quiddité {notérm) correspondant au rb rc ^y cevac d'Âristote, qu'on a nommé plus tard la forme substantielle. (V. Aristote, Mt'taph, VII, 6.)

comme quelque chose i' inexplicable ^ parce qu'il n'est dans le sombre intérieur des êtres aucune conscience aux regards de laquelle elle puisse être immédiatement accessible. Maintenant, laissant de côté le monde phénoménal, pour diriger nos rocher* ches sur ce que Kant appelle la chose en ^oij nous pourrions nous demander si cette condition intérieure de la réaction de tous les êtres sous Tinfluence de motifs extérieurs, subsistant même dans le domaine de l'inconscient et de Tinanimé, ne serait peut-être pas essentiellement identique à ce que nous désignons en nous-mêmes sous le nom de volonté, comme un philosophe contemporain a prétendu le démontrer ; — mais c*est là une hypothèse que je me contente d'indiquer, sans vouloir toutefois y contredire formellement ^

Par contre, je ne dois pas laisser sans examen la différence qui, dans la motivation même, constitue l'excellence de l'entendement humain relativement i, celui de tout autre animal. Cette excellence, que désigne à proprement parler le mot raison ^ consiste en ce que l'homme n est pas seulement capable, comme l'animal, de percevoir par les sens le monde extérieur, mais qu'il sait aussi, par

i. c On comprend que c'est de moi-même qu'il s'agit en ce passage, mais je ne pouvais m'exprimer à la première personne, l'incognito étant de rigueur. » (Note de Schopenliauer.) -- V. Th. Ribot, Ouvr. cit^ p. 63 92.

l'abstraction, tirer de ce spectacle des notions générales (notiones universales)^ qu'il désigne par des mots, afin de pouvoir les fixer et les conserver dans son esprit. Ces mots donnent lieu ensuite à d'innombrables combinaisons, qui toujours, il est vrai, comme aussi les notions dont elles sont for mées, se rapportent au monde perçu par les sens, mais dont l'ensemble constitue cependant ce qu'on appelle la pensée, grâce ^ à laquelle peuvent se réaliser les grands avantages de la race humaine sur toutes les autres, à savoir le langage, la ré* flexion, la mémoire du passé, la prévision de l'avenir, l'intention, Tactivité commune et méthodique d'un grand nombre d'intelligences, la société politique, les sciences, les arts, etc. Tous ces privilèges dérivent de la faculté particulière à l'homme de former des représentations non sensibles, abstraites, générales, que Ton appelle concepts (c*eslà-dire formes collectives et universelles de la réalité sensible), parce que chacune d'elles comprend une collection considérable d'individus *. Cette faculté fait défaut aux animaux, même aux plus intelligents : aussi n'ont-ils d'autres représentations que des représentations sensibles , et ne connaissent-ils que ce qui tombe immédiatement sous leurs sens,

I. En allemand, Berpiff, concept ou notion, vient du verbe begreifen, qui bigniûe comprehendere. La rigueur philosophique de la langue est ici parfaite.

vivant uniquement renfermés dans le moment présent. Les mobiles par lesquels leur volonté est in* fluencée doivent par suite être toujours présents et sen^bles. Il en résulte que leur choix ne peut être que fort limtté, car il ne peut s'exercer qu'entre les objets accessibles à Finstant même à leur vue bornée et à leur pouvoir représentatif étroit, c'està-dire contigus dans l'espace et dans le temps. De ces objets, celui qui est le plus fort en tant que motif détermine aussitôt leur volonté : chez eux, par conséquent, la causalité directe du motif se révèle d'une façon très-manifeste. Le dressage» qui n*est qu'une crainte opérant par l'intermédiaire deThabitude, constitue une exception apparente à ce qui précède ; les actes instinctifs en sont uneautre, véritable sous certains rapports; car l'animal, en vertu de l'instinct qui est en lui, est mû, dans l'ensemble de ses^ actions, non pas, à proprement parler, par des motifs, mais par une impulsion et une puissance intérieures. Cette impulsion cependant, dans le détail des actions individuelles et pour chaque moment déterminé, est dirigée d'une façon précise par des motifs, ce qui nous permet de rentrer dans la donnée générale. L'examen plus approfondi de la théorie de l'instinct m'entraînerait ici trop loin de mon sujet : le 27' chapitre du second volume de mon ouvrage principal y est consacré. — L^homme, par contre, grâce à sa capacité de former

des représentations non sensibles, au moyen desquelles il pense et réftéchity domine un horizon infiniment plus étendu, qui embrasse les objets absents comme les objets présents, Tavenir comme le passé : il offre donc, pour ainsi dire, une surface beaucoup plus grande à Taction des motifs extérieurs, et peut, par conséquent, exercer son choix entre un nombre beaucoup plus considérable d'ob*^ jets que Tanimal, dont les regards sont bornés aux limites étroites du présent. En général, ce n'est pas ce qui est immédiatement présent dans Tespace et dans le temps à sa perception sensible, qui détermine ses actions : ce sont bien plus souvent de simples pensées, qu'il porte partout avec lui dans sa tête et qui peuvent le soutraire à Faction immédiate et fatale de la réalité présente ^ Lorsqu'elles ne remplissent pas ce rôle, on dit que rhomme agit déraisonnablement : au contraire, on dit que sa conduite est raisonnable^ lorsqu'il agit uniquement sous l'influence de pensées bien mûries, et par suite complètement indépendantes de l'impression des objets sensibles présents. Le fait même que l'homme est dirigé dans ses actes pai* une classe particulière de représentations que ranimai ne connaît pas (notions abstraites , pensées) se révèle jusque dans son existence intérieure ;

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