Fatis avolea voluntas
car rhomme imprime à toutes ses actions, même aux plus insignifiantes, même à ses mouvements et à ses pas, l'empreinte et le caractère de Yinteri' fionnalité et de la préméditation. Ce caractère différencie si nettement la manière d'agir de l'homme de celle des animaux, que Ton conçoit par quels fils déliés et à peine visibles (les motifs constitués par de simples pensées) ses mouvements sont dirigés, tandis que les animaux sont mus et gouvernés par les grossières et visibles attaches de la réalité sensible. Mais la différence entre l'homme et ranimai ne s'étend pas plus loin. La pensée devient motif, comme la perception devient motif, aussitôt qu'elle peut exercer son action sur une volonté humaine. Or tous les motifs sont des causes, et toute causalité entraîne la nécessité. L'homme peut d'ailleurs, au moyen de sa faculté de penser, ' évoquer devant son esprit dans l'ordre qui lui plaît, en les intervertissant ou en les ramenant à plusieurs reprises, les motifs dont il sent Tinfluence peser sur lui, afin de les placer successivement devant le tribunal dé sa volonté; c'est en cette opération que consiste la délibération *•
1. n y a là une inconséquence grave. Si Schopenhauer reconnaît à rhomme le pouvoir de faire agir les motifs sur sa volonté dans l'ordre qui lui plaît, la question du libre arbitre est résolue contre les déterministes. Qu'est-ce d'ailleurs que cet être qui veut séparé de sa volonté, puisque c'est sur elle-même que se porte sa volition ? Est-ce
L'homme est capable de délibération, et, en vertu de cette faculté, il a, entre divers actes possibles, un choix beaucoup plus étendu que Fanimal. Il y a déjà là pour lui une liberté relative, car il devient indépendant de la contrainte immédiate des objets présents, à l'action desquels la volonté dé l'animal est absolument soumise. L'homme, au contraire, se déterminé indépendamment des objets présents, d'après des idées, qui sont ses motifs à lui. Cette liberté relative n'est en réalité pas autre chose que le libre arbitre tel que l'entendent des personnes instruites, mais peu habituées à aller au fond des choses : elles reconnaissent avec ra^on dans cette faculté un privilège exclusif de l'homme sur les animaux. Mais cette liberté n'est pourtant que relative^ parce qu'elle nous soustrait à la contrainte des objets présents, et comparatit:e, en ce qu'elle nous rend supérieurs aux animaux \
la substance dernière qui nous constitue, un aubstratum de nos facultés, auquel Schopenhauer se voit malgré lui obligé d'accorder la liberté? Ce serait le cas de rappeler les paroles d'un profond phiiosophe que nous avons plus d'une fois cité dans ces notes : < Le nécessaire ne saurait être primitif... le libre peut seul offrir ce caractère. Le principe des choses ne peut pas être une nécessité de quelque genre qu'elle soit, mais une liberté, parce que la liberté seule est infime et absolue. »
1. C'est celte liberté relative que revendique seule l'auteur des lignes suivantes, auxquelles a souscrit M. Ra* vaisson : t De ce que la volonté dépend toujours des motifs qui la déterminent, faut-il conclure que la volonté n'est pas libre? Non; car ces motifs qui me déterminent
Elle ne fait que modifier la manière dont s'exerce la motivation, mais la nécessité de l'action des motifs n'est nullement suspendue, ni même diminuée. Le motif abstrait, consistant simplement dans une pensée, est un motif extérieur, nécessitant la volonté, aussi bien que le motif sensible, produit par la présence d'un objet réel : par suite, c'est une cause aussi bien que tout autre motif, et môme , comme les autres , c'est toujours un motif réel, matériel, en tant qu'il repose en dernière analyse sur une impression de l'extérieur, perçue en quelque lieu et à quelque époque que ce soit. La seule différence est dans la longueur plus grande du âl directeur des mouvements humains : je veux dire par là que les motifs de cette espèce n'agissent pas comme les motifs purement sensibles, sous la condition expresse de l'immédiation dans le temps et dans l'espace, mais que leur influence s'étend à une distance plus grande, à un intervalle plus long, grâce à l'enchaînement successif de notions et de pensées se rattachant les unes aux autres. La cause en est dans la constitution même, et dans l'éminente réceptivité de l'organe qui subit l'influence des motifs , et se modifie en
sont mes motifs. En leur obéissant c'est à moi que j'obèijs et la liberté consiste précisément à ne dépendre que de soi. » — « Ces explications, remarque un critique, sont peut-être fortes contre le déterminisme^ mais elles le sont encore plus contre le libre arbitre. »
conséquence, à savoir le cerveau de l'homme, ou la raison. Mais cela n^atténue pas le moins du monde la puissance causale des motifs, ni la nécessité avec laquelle s'exerce leur action. Ce n'est donc qu'en considérant la réalité d'une façon trèssuperficielle qu'on peut prendre pour une liberté d'indifférence celte liberté relative et comparative dont nous venons de parler. La faculté délibérative qui en provient n'a en vérité d'autre effet que de produire le conflit si souvent pénible entre les motifs, que précède l'irrésolution, et dont le champ de bataille est Tâme et l'intelligence tout entière de l'homme. Il laisse, en effet, les motifs essayer à plusieurs reprises leurs forces respectives sur sa volonté*, en se contrebalançant les uns les autres, de manière que sa volonté se trouve dans la môme situation qu'un corps sur lequel différentes forces agissent en des directions opposées, — jusqu'à ce qu'enfin le motif le plus fort oblige les autres à lui céder la place et détermine seul la volonté. C'est cette issue du conflit des motifs qui s'appelle la résolution, et qui se trouve revêtue, en cette qualité, d'un caractère d'absolue nécessité.
Si maintenant nous envisageons encore une fois toute la série des formes de la causalité, parmi les-
1 . V. la note de la page 69. Schopenhauer accuse ridée du libre arbitre d'ôlre impensable : il paraît qu'il éprouve lui-même quelque difficullé à rester conséquent avec son idée déterministe.
quelles on distingue nettement les causes dans le sens le plus étroit du mot, puis les excitationSy et enûn les motifs (qui eux-mêmes se subdivisent en motifs sensibles et en motifs abstraits), nous remarquerons que, lorsque nous parcourons de bas en haut la série des êtres, la cause et reflet se différencient de plus en plus, se distinguent plus clairement et deviennent plus hétérogènes, la cause devenant de moins en moins matérielle et palpable; — de sorte qu'il semble qu'à mesure que Ton avance, la cause contient toujours moins de force, et l'effet toujours davantage; le lien qui existe entre la cause et l'effet devient fugitif, insaisissable, invisible ^ . Dans la causation mécanique, ce lien est le plus apparent de tous, et c'est pour-
1. Il est intéressant de voir comment M. Ravaisson tire de prémisses presque semblables une conclusion tout à fait opposée : nous résumons ses paroles plutôt que nous ne les reproduisons : < Dans la vie inorganique, Taction et la réaction sont égales : dès le premier degré de la vie animale, eUes s'écartent et se difîérencient de plus en plus. Les affections de la réceptivité et les actes de la spontanéité deviennent de plus en plus différents en grandeur : une cause hyper-organique apparaît. Car si la réaction est de plus en plus indépendante de l'action à laquelle elle répond, il faut nécessairement qu'il y ait un centre qui leur serve de commune limite, où l'une arrive et dont l'autre parte. D'ailleurs ce n'est pas un moyen terme indifférent comme le centre des forces opposées du levier; c'est un centre qui, par sa propre vertu, mesure et dispense la force. Ce juge, ce dispensateur de l'action, c*esi Vàme libre. — Ainsi semble apparaître dans l'empire de la Nature le régne de la connaissance, de la prévoyance, et poindre la première lueur de la liberté. » Rap-
quoi cette forme de la causalité est la plus facile à comprendre : de là cette tendance née au siècle dernier, encore subsistante en France, et qui plus récemment s'est révélée même en Allemagne, de ramener toute espèce de causalité à celle-là, et d'expliquer par des causes mécaniques tous les phénomènes physiques et chimiques, puis, en s'appuyant sur la connaissance de ceux-ci, d'expliquer mécaniquement jusqu'au phénomène de la vie 1. Le corps qui donne une impulsion meut le corps immobile qui la reçoit, et il perd autant de force qu'il en communique; en ce cas nous voyons immédiatement la cause se transformer en un effet de même nature : ils sont tous les deux parfaitement homogènes, exactement commensurables, et en même temps sensibles. Il en est ainsi dans tous les phénomènes purement mécaniques. Mais Ton trouvera que ce mode d'action se transforme de plus en plus à mesure que l'on remonte l'échelle des êtres, et que les différences indiquées plus haut tendent à s'accentuer.
prochez cette conception de la liberté de celle qui est exposée à la p. 70, note 1.
1. C'est ViatrO'physicisme. « Le mécanisme de Descartes et de Boerhaave subsiste encore, sinon à Tétat de doctrine, du moins à l'état de tendance. Il y a aujourd'hui, et il y aura longtemps encore des physiciens convaincus qu'on peut ramener tous les phénomènes de la nature, même ces phénomènes si délicats et si compli* qués de l'organisalion, aux lois générales du mouvement. » (E. Saisset, Revue des Deux-Mondes, 15 août 1862.
Que Ton examine, pour s'en convaincre, le rapport entre l'effet et la cause à différents degrés d'intensité, par exemple, entre la chaleur en tant que cause et ses divers effets, tels que la dilatation, l'ignition, la fusion, l'évaporation, la combustion, la thermo-électricité, etc., — ou entre l'évaporation en tant que cause, et le refroidissement, la cristallisation, qui en sont les effets : ou entre le frottement du verre, envisagé comme cause , et le développement de l'électricité libre avec ses singuliers phénomènes ; ou bien entre l'oxydation lente des plaques, et le galvanisme, avec tous les ^ihénomènes électriques, chimiques, et magnétiques qui s'y rattachent. Donc la cause et l'effet se diffiérendent de plus en plus, deviennent de plus en plus hétérogènes, leur lien devient plus difficile à saisir, l'effet semble renfermer plus que la cause, parce que celle-ci paraît de moins en moins palpable et matérielle. Toutes ces différences se manifestent plus clairement encore quand nous passons au règne organique, où ce ne sont plus que de simples excitations, — tantôt extérieures comme celles de la lumière, de la chaleur, de Tair, du sol, de la nourriture ; tantôt intérieures , comme l'action des sucs et Taclion réciproque des organes — qui agissent comme causer, tandis que la vie, dans sa complication infinie et ses variétés d'aspect innombrables, se présente comme l'effet
et la résultante de toutes ces causes, sous les différentes formes de l'existence végétale et animale ^
Mais pendant que cette hétérogénéité, cette incommensurabilité, cette obscurité toujours croissante des rapports entre la cause et Teffet se manifestent dans le règne organique, la nécessité que la liaison causale impose se trouve-t-elle atténuée en rien? Aucunement, pas le moins du monde. La même nécessité qui fait qu'une bille en roulant met en mouvement la bille qui est en repos, fait qu'une bouteille de Leyde, quand on la tient d'une main et qu'on la touche de l'autre, se décharge, — que l'arsenic tue tout être vivant, que le grain •de semence, qui, préservé dans un milieu sec, n'a, pendant des milliers d'années, subi aucune transformation, aussitôt qu'on l'enfouit dans un terrain propice, qu'on le soumet à l'action de la lumière, de l'air, de la chaleur, de l'humidité, doit germer, croître, et se développer jusqu'à devenir une plante ^. La cause est plus compliquée, l'effet plus hétérogène, mais la nécessité de son intervention n'est pas diminuée de l'épaisseur d'un cheveu (sic).
Dans la vie des plantes et dans la vie végétative des animaux, l'excitation et la fonction organique
1. V. Touvrage de Schopenhaur intitulé « La volonté dans la nature, » p. 80 de la 2« édition, où ces idées sont reprises avec quelques développements.
2. Le fait a été constaté sur des grains de blé trouvés dans des sarcophages égyptiens.
provoquée par elle, sont, il est vrai, fort différentes sous tous les rapports, et peuvent être nettement distinguées Tune de l'autre. Cependant elles ne sont pas encore à proprement parler séparées, et il faut toujours que le passage de l'une à Vautre s'effechie par un contact, quelque léger et quelque imperceptible qu'il soit. La séparation complète ne commence à se produire que dans la vie animale, dont les actes sont provoqués par des motifs; dès lors la cause, qui jusque-là était toujours rattachée matériellement à Teffet, se montre complètement indépendante de lui, d'une nature tout à fait différente, tout immatérielle, et n'est qu'une simple représentation. C'est donc dans le motif qui provoque les mouvements de l'animal que cette hétérogénéité de la cause et de l'effet^ leur différenciation de plus en plus profonde, leur incommensurabilité, l'immatérialité de la cause, et, par suite, son manque apparent d'intensité quand on la compare à l'effet, — atteignent leur plus haut degré. L'inconcevabilité du rapport qui les lie deviendrait même absolue» si ce rapport, comme les autres relations causales, ne nous était connu que par le dehors; or, on sait qu'il n*en est pas ainsi. Une connaissance d'une autre nature, tout intérieure , complète celle que les phénomènes nous donnent, et nous percevons au dedans de nous la transformation que subit la cause, avant de se manifester de nouveau comme
effet. L'instrument de cette transformation, nous le désignons par un terminus ad hoc : la volonté. Que d*autre part, ici comme ailleurs, comme dans le cas le plus simple de l'excitation, la causalité n'a rien perdu de son pouvoir nécessitant, c'est ce que nous prononçons d'une façon décisive aussitôt que nous reconnaissons Texistence d'un rapport de causalité entre l'effet et la cause, et que nou9 pensons ces deux phénomènes par rapport à cette forme essentielle de notre entendement. En outre, nous trouvons que la motivation est essentiellement analogue aux deux autres formes de la causalité examinées plus haut, et qu'elle n'est que le degré le plus élevé auquel celles-ci atteignent dans leur évolution progressive. Au plus bas degré de l'échelle animale, le motif est encore très-voisin de la simple excitation : les zoophytes, les radiaires en général , les acéphales parmi les mollusques, n'ont qu'un faible crépuscule de connaissance, juste ce qu'il en faut pour apercevoir leur nourriture ou leur proie, pour l'attirer vers eur, quand elle se présente, ou même, en cas de nécessité, pour changer leur séjour contre un plus favorable. Aussi, dans ces êtres inférieurs, l'action du motif nous semble-t-elle encore aussi claire, aussi immédiate, aussi apparente, que celle de l'excitation. Les petits insectes sont attirés par Téclat de la lumière jusque dans la llamme : la moucha vient
se poser avec confiance sur la tête du lézard, qui à l'instant même , sous ses yeux, a englouti une de ses pareilles. Qui songera ici à la liberté ? Chez les animaux supérieurs et plus intelligents, l'influence des motifs devient de plus en plus médiate : en effet le motif se différencie de plus en plus nettement de Faction qu il provoque, à tel point que Ton pourrait môme se servir de ce degré de diffé-^ renciation entre Fintensité du motif et celle de Tactequi en résulte, pour mesurer Tintelligence des animaux. Chez l'homme, cette différence devient incommensurable. Par contre, même chez les animaux les plus sagaces, la représentation, qui agit comme motif de leurs actions, doit toujours encore être une image sensible : même là où un choix commence déjà à être possible, il ne peut s'exercer qu'entre deux objets sensibles également présents. Le chien reste hésitant entre l'appel de son maiiare et la vue d*une chienne : le motif le plus fort détermine son action, et la nécessité avec laquelle elle se produit alors n'est pas moins rigoureuse que celle d'un effet mécanique. De même nous voyons un corps soustrait à sa position d'équi-» libre, osciller pendant quelque temps de droite à gauche, jusqu'à ce qu'il soit décidé de quel côté se trouve son centre de gravité, et qu'il se préciipite dans cette direction. Or, aussi longtemps que la motivation est bornée à des représentations sen-
sibles, son affinité âvec rexcitation et la causation en général devient encore plus apparente par ce fait que le motif, en tant que cause active, doit être quelque chose de réel et de présent, et même exercer encore sur les sens, par la lumière, le son, ou par rôdeur, une action qui, bien que médiate, reste toujours cependant une action physique. En outre, pour l'observateur, la cause est ici aussi apparente que Teffet : il voit le motif entrer en jeu et Faction de ranimai en êlre l'inévitable conséquence, aussi longtemps qu'aucun autre motif non moins frappant, ou TefTet du dressage, n'influe en sens contraire. Il est impossible de mettre en doute le lien qui les rattache. C'est pourquoi il n'entrera même dans Tesprit de personne de prêter aux animaux une liberté d'indifférence , c'est-à-dire de leur attribuer des actes qui ne soient déterminés par aucune cause.
Mais dès que la faculté cognitive devient le privilège d*un être raisonnable, dès qu'elle devient capable de s'étendre aux objets non sensibles, de s'élever à des notions abstraites et à des idées , alors les motifs deviennent tout à fait indépendants du moment présent et des objets immédiatement contigus; ils restent par suite cachés à l'observateur. Car ce ne sont plus que de simples} idées, que l'homme porte avec lui dans sa tête, dont Torigine est toujours cependant dans la réa-
LA VOLONTÉ DEVANT LA PERCEPTION EXTÉRIEURE 8i
iité extérieure^ quoique souvent bien loin en arrière dans le passé ; tantôt en effet il les doit à l'expérience personnelle des années écoulées, tantôt à une tradition communiquée par récriture ou par! la parole, datant même des temps les plus reculés, mais ayant toujours pourtant un commencement réel et objectif. — Ajoutons que grâce à la combinaison souvent difficile de circonstances extérieures fort compliquées, beaucoup d'erreurs, et, par reflet de la tradition, beaucoup d'illusions, par suite aussi beaucoup de folies, doivent être comptées parmi les motifs bumains. Il faut encore remarquer que rhomme cache souvent à tout le monde les motifs de sa conduite, parfois môme à sa propre conscience, comme dans les cas où il a honte de s'avouer le véritable motif qui le pousse à faire telle ou telle chose. Cependant, dès que l'on perçoit ses actes, on cherche par conjecture à en pénétrer les motifs, et on les présuppose avec autant de confiance et de sûreté que la cause physique des mouvements sensibles des corps bruts, dans la conviction que les uns comme les autres sont impossibles sans causes. En accord avec ce qui vient d'être dit, nous faisons aussi entrer en ligne de compte, dans la formation de nos projets et la construction de nos plans, l'influence des divers motifs sur l'esprit des hommes. Nous le faisons
même avec une sûreté qui pourrait devenir égale
à celle avec laquelle on calcule les effets des appareils de mécanique, si Ton pouvait connaître aussi exactement le caractère individuel des hommes avec lesquels on est en rapport, que la longueur et répaisseur des planches, le diamètre des roues, le poids des fardeaux, etc. C'est là une hypothèse (rinfluence des motifs sur les actes humains) à laquelle chacun se conforme instinctivement tant qu'il tourne ses regards vers le dehors, qu'il a affaire avec ses semblables, et qu'il poursuit des buts pratiques : car c est à ceux-là surtout que l'intelligence humaine est véritablement destinée. Mais dès que Thomme essaie de juger la question au point de vue théorique et philosophique, ce qui n'est pas à proprement parler dans le rôle de son intelligence, et qu'il se fait lui-même l'objet de son jugement, il se laisse tromper par l'immatérialité des motifs humains, consistant en simples pensées, qui ne se rattachent à rien de présent ni à rien de ce qui Tentoure, et dont les obstacles mêmes ne sont que de simples pensées, agissant comme des motifs contraires. Alors il met en doute leur exis* tence, ou, en tous les cas, la nécessité de leur action, et s'imagine que ce qu'il fait, il pourrait aussi bien ne pas le faire, que la volonté se décide spontané? ment, sans motifs, et que chacun de ses actes esi le premier anneau d'une série de modifications impossibles à calculer et à prévoir. Cette illusion, se
trouve encore renforcée par la fausse interprétation du témoignage de la conscience : « Je peux faire ce que je veux », surtout lorsque ce témoignage, qui accompagne du reste tous nos actes, se fait entendre à nous au moment même où s'exerce l'influence de plusieurs motifs , s' excluant l'un l'autre, et sollicitant tour à tour la volonté.
Telle est, dans toute sa complexité, la source de riUusion naturelle qui nous fait croire à tort que la conscience affirme l'existence «du libre arbitre, en ce sens que, contrairement à tous les principes à priori de la raison pure et à toutes les lois naturelles, la volonté seule soit une force capable de <8e décider sans raison suffisante, dont les résolutions, en des circonstances données, pour un seul ^et même individu, puissent incliner indilTéremment dans une direction ou dans l'autre.
Pour élucider d*une façon spéciale et aussi claire que possible l'origine de cette erreur si importante pour notre tbèse, et compléter par là l'étude du témoignage de la conscience entreprise au chapitre précédent, nous allons nous figurer on homme, qui, se trouvant par exemple à la rue, «e dirait : « Il est à présent six heures du soir, ma journée de travail est finie. Je peux maintenant faire une promenade ; ou bien je peux aller au club ; je peux aussi monter sur la tour, pour voir 4e coucher du soleil; je peux aussi aller au théâtre ,
je peux faire une visite à tel âmi ou à tel autre ; j»^ peux même m'échapper par la porte de la ville, m^élancer au milieu du vaste univers, et ne jamais revenir... Tout cela ne dépend que de moi, j*aila pleine liberté d'agir à ma guise ; et cependant je n'en ferai rien, mais je vais rentrer non moins volontairement au logis, auprès de ma femme. » G*eBt exactement comme si l'eau disait : c Je peux m*élever bruyamment en hautes vagues (oui certes, lorsque }a mer est agitée par une tempête!) — je peux descendre d'un cours précipité en emportant tout sur mon passage (oui, dans le Ut d'un torrent), — je peux tomber en écumant et en bouillonnant (oui , dans une cascade), — • je peux m'ôlever dans l'air, libre comme un rayon (oui» dans une fontaine) , — je peux enfin m'évaporer et disparaître (oui , à 100 degrés de ohaleur) ; — et cependant je ne fais rien de tout cela, mais je reste de mon plein gré, tranquille et limpide, dans le miroir du lac. :» Comme l'eau ne peut se transformer ainsi que lorsque des causes déterminantes l'amènent à l'un ou à l'autre de ces états ; de même l'homme ne peut faire ce qu'il se persuade être en son pouvoir, que lorsque des motifs particuliers l'y déterminent. Jusqu'à ce que les causes interviennent, tout acte lui est impossible : mais une fois qu'elles agissent sur lui, il doit, aussi bien que Teau, agir comme l'exigent les
circonstances correspondant à chaque cas. Son erreur, et en général l'illusion provenant ici d'une fausse interprétation du témoignage de la conscience (qu'il puisse, en un instant donné, accomplir indifféremment ces divers actes), repose, à y regarder de près, sur ce fait, que son imagination ne peut se rendre présente qu'une seule image à la fois, laquelle, au moment où elle lui apparaît, exclut toutes les autres. Si maintenant il se représente le motif d'une de ces actions proposées comme possibles, il en sent immédiatement l'influence sur sa volonté, qui est sollicitée par lui : le terme technique pour désigner ce mouvement est velléité ^. Mais il s'imagine qu'il peut aussi transformer cette velléité en volitiortj c'est-à-dire accomplir l'action qu'il envisage actuellement : et c'est en cela que consiste son illusion. Car aussitôt la réflexion interviendrait et rappellerait à son souvenir les motifs agissant sur lui dans d'autres sens, ou les motifs contraires : et alors il verrait qu'il ne peut pas réaliser cette action. Pendant que des motife s'excluant l'un l'autre se succèdent de la sorte devant l'esprit, avec l'accompagnement perpétuel de l'affirmation intérieure : a Je peux faire ce que je veux, » la volonté se meut comme une gi-
1. C'est la velléitéy à proprement parler* que Scho* penhauer a confondue plus haut (p. 30; avec le désir.
rouelle 1 sur un support bien graissé et par un vent inconstant; elle se tourne aussitôt du côté de chaque motif que rimagination lui représente; tous les possibles influent sur elle tour à lour ; et Thomme croit à chaque fois qu'il est dans son pouvoir de vouloir telle ou telle chose, et de fixer la girouette en telle ou telle position; ce qui est une pure illusion. Car son affirmation « je peux vouloir ceci » est en vérité hypothétique, et il doit la com^ pléter en ajoutant : « si je ne préfère telle autre chose. 9 Mais cette restriction seule suffit pour infirmer rhypothèse d'un pouvoir absolu du moi sur la volonté. — Reprenons l'exemple de tout à l'heure, notre individu qui délibère à six heures du Sfoir/ét figurons-nous qu'il s'aperçoive tout à coup que je me tiens derrière lui, que je philosophe sur son compte, et que je lui conteste la liberté d'accomplir lK)usles actes qui lui sont possibles ; alors il pourrait fadlement arriver que, pour me contredire, il en accomplit un quelconque : mais en ce cas ce serait justement l'expression de mon doute et l'influencequ'e^e a exercée sur son esprit de contradiction, qui auraient été les. motifs nécessitants de son action ^.