‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 107 sur 193 · LES STATISTIQUES · texte numérisé non relu

LES STATISTIQUES

non-existence du libre arbitre; les derniers enfin soutiennent que la pensée exige que tout soit déterminé dans le monde et que l'Être absolu qui a tout produit, en posant les causes, a dû poser aussi les eiï'ets. Appelons ces trois classes d'arguments : scientifiques, psychologiques et métaphysiques. Les premiers montrent que le libre arbitre, s'il existait, détruirait la science; les seconds prouvent qu'en fait ce prétendu libre arbitre n'existe pas dans la conscience; les derniers enfin développent l'absurdité contenue dans la conception même du libre arbitre. Les arguments scientifiques tendent donc à établir que le libre arbitre n'est pas probable, les arguments psychologiques que le libre arbitre n'est pas réel, les arguments métaphysiques que le libre arbitre n'est pas possible.

Critiquons d'abord les arguments scientifiques. Les arguments que nous appelons scientifiques se tirent de la considération de quelques sciences particulières, telles que la sociologie, la philosophie de l'histoire, dont les résultats devraient être contredits dans l'hypothèse de l'existence du libre arbitre, ou de la considération de la loi de la conservation de l'énergie. Cette loi est regardée comme la condition même de toute science positive, et elle ne peut être maintenue si le libre arbitre a une existence réelle.

Quételet est le premier qui ait appliqué la statistique à la sociologie. S'appuyant sur la statistique criminelle, il a montré que le nombre des vols, des attentats à la pudeur, des crimes de toute espèce commis chaque année, est sensiblement le même pour un même pays dans une période déterminée. Tous les ans, il y a un tant pour cent de voleurs, d'adultères, d'assassins, etc. La quotité des crimes est invariable comme la quotité des naissances et des décès. On a conclu de cette stabilité du nombre des crimes, — stabilité qui se retrouverait probablement dans les autres actions humaines et qui se retrouve en effet dans celles qu'on a observées, telles que les mariages, les lettres jetées à la poste sans adresse, etc., — que le libre arbitre n'existait pas. Si le libre arbitre existait, les actions

humaines pourraient différer d'année en année et les prévisions que l'on tire des statistiques devraient être contredites. Tous les savants reconnaissent, en effet, la vérité de la loi des grands nombres formulée ainsi par Laplace : Les possibilités respectives des événements tendent à se développer. Par conséquent, plus souvent nous donnerons à une possibilité l'occasion de se manifester, plus elle devra se manifester. Or, le libre arbitre est une possibilité de changement; par conséquent, plus nous observerons d'actions humaines, plus nous devrons y remarquer de variations, si, en réalité, elles dépendent du libre arbitre. Or, que voyons-nous se produire? Plus on fait d'observations, plus on dresse de statistiques, plus elles sont faites soigneusement, plus on voit les événements se rapprocher d'une loi lixe, invariable. Comment supposer, si, parmi les causes des actions humaines, il s'en trouvait une aussi variable, ondoyante et diverse par essence que le libre arbitre, qu'on vît toujours les actes humains se rapprocher de cette loi fixe et précise? Les perturbations, que quelques expériences pouvaient ne pas découvrir, devraient à la longue se manifester. Les possibilités des événements se développent : or, la possibilité, ici, dans l'hypothèse du libre arbitre, c'est la perturbation, la variation de la loi. La loi devrait donc changer, les moyennes varier, si le libre arbitre existait; mais au contraire les moyennes s'établissent et se confirment, la loi devient de plus en plus stable. Qu'en conclure? Que la prétendue possibilité de perturbation n'existe pas, puisqu'elle ne se montre pas.

Il n'est pas difficile de répondre. — On pourrait d'abord soulever des questions préjudicieHes. Le nombre des crimes, quoique sensiblement invariable, ne l'est pas absolument. De plus, la statistique est -elle infaillible? Et, si elle ne l'est pas, que devient la prétendue invariabilité dont on excipe? Et encore, est-ce que les crimes se ressemblent véritablement? N'y a-t-il pas des circonstances qui diffèrent? Est-ce tous les ans au même lieu, à la même heure et de la même façon que les criminels agissent? — Mais admettons que les moyennes soient exactes, que les circonstances ne

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varient pas plus que les nombres, cela ne prouve rien encore. En eiïet, si le crime est déterminé, le criminel l'est-il? Il y a un criminel sur mille habitants. Le un sur mille est un criminel idéal, que la statistique laisse indéterminé, pourquoi ne serait-ce pas lui-même qui se détermine? Les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf innocents sont également indéterminés, pourquoi ne serait-ce pas leur libre arbitre qui les détermine à rester honnêtes?

De plus, le libre arbitre pourrait sans doute apporter des perturbations dans les nombres, mais il peut aussi n'y en apporter aucune; son essence étant d'être libre, il peut ce qu'il veut, et par conséquent, quand même aucun changement ne se produirait jamais, cela ne prouverait rien contre l'existence du libre arbitre. Ainsi l'argument tiré des statistiques et de la loi des grands nombres se réduit à deux sophismes : si de ce que le criminel idéal est déterminé on conclut que le criminel réel l'est aussi, la conclusion a plus d'étendue que les prémisses et on pèche contre cette règle du syllogisme : Latius hune (minorem terminum) quam prcemissce conclusio non unit; si de l'absence de perturbations on conclut à l'absence du libre arbitre, on suppose gratuitement que le libre arbitre doit nécessairement troubler les moyennes, c'est-à-dire qu'il est soumis à une loi nécessaire, ce qui revient à dire qu'il n'existe pas, c'est une pétition de prineipe.

La sociologie ne fournit donc aucun argument sérieux en faveur de la thèse nécessitaire. En sera-t-il de même d'une autre science qui s'y rattache de très près, de la philosophie de l'histoire? L'histoire nous olTre perpétuellement l'exemple des mêmes causes amenant les mêmes effets, des mêmes fautes des princes amenant les mêmes révoltes des sujets, de la même indiscipline dans les sujets amenant la même rigueur de la part des princes. Gomment ces lois historiques existeraient-elles si le libre arbitre des hommes pouvait à chaque instant leur donner un démenti?

Ici encore, et avec plus de raison peut-être que pour les statistiques, on pourrait discuter les bases du raisonnement, on pourrait se demander s'il y a vraiment des

lois de l'histoire bien observées et irréfutablement établies. Mais quand cela serait, quand les perturbations politiques et sociales seraient toujours amenées par les mêmes causes, on peut remarquer qu'il n'est nullement besoin d'admettre la nécessité pour expliquer cette invariabilité. Que faut-il, en effet, pour qu'un mouvement politique, une révolution, par exemple, se produise dans un pays? Il suffit pour cela que la grande majorité des citoyens soit favoi'able à la révolution ; il n'est nullement nécessaire que la totalité y travaille. Or, quand et dans quel pays une révolution quelconque a-t-elle obtenu l'unanimité? Ce n'est assurément pas en Angleterre en 1642, ni en France en 1789, ni en 1830, ni en 1848. Par conséquent, s'il y a des hommes qui obéissent aux motifs révolutionnaires, il en est d'autres qui peuvent leur résister. — Mais en accordant même que la totalité des hommes obéissent aux lois historiques actuellement constatées, il n'y aurait encore aucune preuve d'une nécessité inexorable qui commanderait tous nos actes. Le libre arbitre alors ne s'exercerait pas dans certains cas, mais cela ne prouverait point qu'il ne pût s'exercer dans d'autres. Soutenir le contraire serait véritablement ériger la particularité — et une particularité très contestable — en loi universelle et dire : Certains actes de l'homme ne sont pas libres, donc il n'y en a aucun qui le soit. C'est le sophisme de l'accident. Jusqu'à présent, le déterminisme ne prétendait mettre le libre arbitre en opposition qu'avec deux sciences particulières, la sociologie et l'histoire; il veut maintenant aller plus loin et soutient que la loi la plus générale de la scrence contemporaine, celle qui en est comme le couronnement et la clef de voûte, enferme comme conséquence l'existence de la nécessité universelle, et qu'affirmer le libre arbitre c'est s'exposer à ruiner du même coup l'édifice entier de la science positive. Quelle est, en effet, la loi la plus générale et la plus incontestée de la science positive telle que le xix^ siècle l'a faite? C'est la loi de la consei'vation de la force. « Le principe de la conservation de l'énergie, dit M. Dubois-Raymond, signifie que la force ne se produit et ne se détruit pas plus que la matière. L'état du monde entier, y compris celui d'un cerveau

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quelconque, est à chaque instant le résultat mécanique absolu de son état précédent et la cause mécanique absolue de son état dans l'instant suivant. On ne saurait admettre que deux événements ni deux pensées soient également possibles, dans un temps donné; les molécules cérébrales ne peuvent se disposer que d'une seule manière, comme les dés ne peuvent tomber que d'une manière dès qu'ils sont sortis du cornet. Une molécule quittant sa place ou sortant de sa route sans raison suffisante serait un aussi grand miracle que si Jupiter, sortant de sa voie elliptique, jetait la perturbation dans le système planétaire. Dès lors, si nos déterminations volontaires sont des phénomènes qui accompagnent nécessairement, quoique d'une manière incompréhensible, les mouvements et les dispositions de notre substance cérébrale, comme le monisme se le ligure, il est évident qu'il n'y a pas de libre arbitre. Pour le monisme, le monde est une machine, et, dans une machine, il n'y a pas de place pour la liberté (^). »

On voit quelle est l'hypothèse fondamentale de cette argumentation. C'est que aucune de nos pensées, aucune de nos volontés ne peut se produire sans être liée à un mouvement cérébral. S'il n'est pas indispensable de supposer entre nos états de conscience et nos états cérébraux une véritable identité, il est au moins nécessaire, pour fonder le raisonnement qui précède, d'admettre une corrélation constante entre les états de notre esprit et les mouvements de notre corps. Nous n'examinerons pas pour le moment cette hypothèse, nous l'admettrons même comme l'admettent à peu près tous les psychologues contemporains (2). Nous ne voulons relever ici que les fautes de logique qui déparent les arguments déterministes.

(t) Les Sept Énigmes du monde. — Revue phil.,' {éxneY 1882, p. 182.

(2) Voy. Taine, Les Vibrations cérébrales et la Pensée. — Revue philos., janvier 1877. — Tout récemment, M. Gautier a soutenu que les phénomènes de conscience, pensées, volitions, etc., « n'ont point d'équivalent mécanique, c'est-à-dire qu'ils ne dépensent iwint d'énergie >>. (Rev. scienti/iq., Il décembre 188G. — Voy. aussi ibid., !«■• janvier 1887.) — La thèse de M. Gautier a été combattue par MM. Richet (ibid,, 18 décembre 1886, 15 janvier 1887) et Herzen (i^ic/., 22 janvier 1887).

La loi de la conservation de l'énergie est donc en opposition avec le libre arbitre. Elle est expérimentalement constatée, donc le libre arbitre est ruiné. Du temps que Leibnitz l'énonçait pour la première fois, elle n'était qu'une déduction métaphysique et restait hypothétique comme les principes mêmes d'où la déduisait ce philosophe, mais aujourd'hui c'est l'expérience qui la prouve. Lavoisier, en montrant que la quantité de matière reste constante, Mayer et Joule, en découvrant l'équivalent mécanique de la chaleur, ont fait éclater son évidence à tous les yeux et personne ne peut s'aviser de la nier. On ne nie pas les faits.

Ainsi raisonnent les déterministes avec une intrépidité confiante. Nous ne voulons certainement pas nier les faits, contester les expériences, mais on nous permettra bien de les examiner et de rechercher leur valeur. Que donne donc l'expérience? Gomment le chimiste prouvet-il la conservation de la matière? Comment le physicien établit-il la conservation de l'énergie?

Le chimiste prend, par exemple, 1 kilogramme de carbonate de chaux. Il opère l'analyse de ce kilogramme de carbonate de chaux et, l'analyse faite, il trouve 480 grammes d'oxygène, 400 grammes de calcium et 120 grammes de carbone. Ces trois nombres additionnés donnent bien le poids primitif du carbonate de chaux. Prenant maintenant les 400 grammes de calcium, il les combine avec 160 grammes d'oxygène et forme ainsi 560 grammes de chaux; puis, prenant les 320 grammes d'oxygène qui restent, il les combine avec les 120 grammes de carbone, il forme ainsi 440 grammes d'acide carbonique. Mettant enfm les 560 grammes de chaux en présence des 440 grammes d'acide carbonique, il opère une combinaison nouvelle, le carbonate de chaux est reconstitué. On le pèse, il pèse bien exactement 1,000 grammes. Rien ne s'est donc perdu, rien ne s'est donc créé pendant cette suite de transformations. La quantité de matière est restée constante.

Voilà l'expérience; est-elle aussi probante qu'elle le paraît? Examinons. Nous avons supposé que la balance donnait rigoureusement les nombres exigés par la

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théorie. Mais qui ne sait qu'en fait il en est tout autrement? La balance donne toujours des poids diiTérents de ceux qu'indique la théorie, quelquefois supérieurs, presque toujours inférieurs. Il est impossible de déterminer les causes qui font varier ainsi les poids. Une part d'erreur se môle à l'expérience et cette part est inévitable. — Supposons môme que la balance donne très exactement les poids déterminés par la théorie, l'erreur n'existe pas moins. On sait, en effet, et on démontre en physique, que toute balance est fausse ou, pour mieux dire, qu'aucune balance n'est absolument juste. Pour qu'une balance fût tout à fait juste, il faudrait, entre autres conditions, que le frottement du fléau sur son axe de suspension devînt nul, ce qui est évidemment impossible. On peut donc arriver à rendre l'erreur très petite, mais jamais nulle. Ainsi donc, de deux choses l'une : ou la balance donne des poids différents des poids primitifs, il est alors évident que la loi énoncée dépasse l'expérience; ou la balance donne des poids égaux aux poids primitifs, et alors encore la loi dépasse l'expérience, puisqu'il est démontré que nulle balance n'est rigoureusement juste.

Passons maintenant à la preuve expérimentale de la conservation de l'énergie. On réalise un travail quelconque et on mesure la quantité de chaleur qu'a développée ce travail. Joule, par exemple, faisait mouvoir l'eau d'un calorimètre par la chute de deux poids. Le mouvement communiqué à l'eau réchauffait et on mesurait aisément cet échaufîement à l'aide du thermomètre. On n'a ensuite qu'à dépenser une égale quantité de chaleur pour produire le même travail. Mais ici encore de deux choses l'une : ou les nombres fournis par l'expérience sont rigoureusement égaux et alors on peut toujours, en s'appuyant sur, l'imperfection inévitable des instruments ou des sens, contester la valeur absolue de l'expérience ; ou ils sont seulement à peu près égaux, — et c'est ce dernier cas qui se réalise toujours, comme le prouvent les nombres différents trouvés par les différents expérimentateurs pour l'équivalent mécanique d'une calorie, — et alors on peut demander de quel droit

on appuie sur un fondement variable une loi rigoureuse et absolue.

On nous dira que nos critiques ne sont que subtilité pure, que les quantités d'erreur sont si petites qu'elles sont négligeables et que le savant a le droit de ne pas s'en occuper. Nous ne contestons pas le droit du savant tant qu'il reste sur le terrain de la science positive et des lois de la matière, mais lorsqu'il tente d'en sortir, nous lui rappelons que les seules quantités absolument négligeables sont les quantités nulles, et qu'une force, si petite que l'on voudra, peut dans des circonstances favorables occasionner une rupture d'équilibre capable de bouleverser le monde. C'est là le résultat incontestable des recherches de Cournot et de M. de Saint- Venant.

Ainsi donc, si on veut rester dans les limites de l'expérience, on doit dire : Il ne se perd presque rien, il ne se crée presque rien, et, dans le domaine pratique de la recherche expérimentale, l'intervalle intinitésimal qui sépare la réalité de l'idéal peut et doit être négligé. Mais il est évident qu'il n'y a là rien qui soit contraire au libre arbitre. Ce presque rien qui se perd, ce presque rien qui se crée suffit à son existence et peut même lui permettre de mener le monde comme il lui plaît, s'il sait se placer dans les circonstances où le minimum de dépense doit lui procurer le maximum de résultat. — Mais si l'on dit : Rien ne se crée, rien ne se perd et qu'on veuille ériger cela en loi absolue, ce n'est plus une loi positive qu'on énonce, mais une loi métaphysique, puisque seule la métaphysique a la prétention de connaître l'absolu.

Mais, peuvent repartir les déterministes, si le principe de la conservation de l'énergie n'est pas absolument vrai, si le libre arbitre peut à chaque instant introduire à son gré dans le monde des forces nouvelles, que va devenir la science? Comment pourra-t-elle assurer que l'avenir ressemblera au passé si le libre arbitre peut changer cet avenir et le faire dévier de la route que la science avait tracée? Comment espérer jamais de fonder les sciences qui traitent de l'homme : la psychologie, l'éthologie, la sociologie, la politique, si à tout moment

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l'homme peut intervenir, se changer lui-même et changer ainsi tout le reste? Les inductions les plus ordinaires, les prévisions que font les hommes sur les actions de leurs semblables et qui passent pour les plus sûres deviennent aussitôt incertaines et caduques si le libre arbitre peut ainsi les dérouter. Cet argument, qui fait le fonds de la polémique contemporaine, est de nature à peu émouvoir certains esprits. A choisir entre la nécessité et le libre arbitre, entre la science et la morale, ils n'hésitent pas, et jettent gaiement la science par-dessus bord. Nous avons vu avec quelle désinvolture le néo-cri ticisme demande qu'on lui présente « cette personne, la Science. »

Il est bien certain qu'à entendre beaucoup de gens, il semble que la science soit une sorte de fétiche auquel nul n'a le droit de toucher. Au lieu de nous dire comme autrefois :. Prenez garde, si vous admettez cette opinion, vous mettez tout en péril, la morale, la religion, la famille, la société, on nous dit aujourd'hui : Prenez garde, vous allez entraver la science! Chose étrange! croire à la science serait le dogme des temps nouveaux, dogme aussi obscur, aussi sacré que tous les autres, plus intolérant peut-être et surtout plus insoutenable , car les autres au moins disaient qu'ils étaient complètement en dehors et au-dessus de toute expérience et de toute démonstration, tandis que la science n'a de valeur que par les preuves qu'elle peut fournir.

Mais s'il y a des esprits hardis et quelque peu aventureux qui disent : si la science est en opposition avec la morale, tant pis pour la science, c'est la morale qui est le vrai! il est à craindre que beaucoup d'autres ne les imitent et disent : si la morale est en opposition avec la science, tant pis pour la morale ! Il est même à redouter qu'il ne survienne un tiers crieur, comme dit Montaigne, pour dire : Tant pis pour la science et tant pis pour la morale! la vérité n'est nulle part. Il serait donc assez important de trouver le moyen de prouver que le libre arbitre ne risque point de ruiner la science.

Il est d'abord incontestable que la nécessité est la forme même de la science et Aristote le savait bien, lui qui définissait la démonstration « le syllogisme du

nécessaire, le syllogisme qui produit la science », mais cela n'empêchait pas Aristote d'admettre la contingence dans l'univers. Il faut donc montrer que la science peut continuer d'être nécessaire sans que pour cela tout soit nécessaire.

Qu'est-ce donc que la science? Pour répondre à cette question, il faut distinguer deux sortes de sciences, les sciences à priori et les sciences à posteriori^ les sciences que l'homme peut construire sans avoir recours à aucune expérience, les mathématiques, et les sciences que l'homme ne peut construire sans le secours de l'expérience, les sciences physiques. Examinons quelle est la nécessité que réclament ces deux espèces de sciences.

C'est dans les premières que l'idée de nécessité se montre avec la dernière rigueur. Rien n'est si inexorablement fatal qu'un théorème de géométrie ou une démonstration algébrique. Il est évident que si le libre arbitre pouvait à son gré changer les conséquences de certaines données mathématiques, le libre arbitre serait absurde. Le nombre, par exemple, qui répond à un problème arithmétique est essentiellement contenu dans les données. Étant donné, par exemple, que 3 doit être multplié par 5, on ne peut trouver pour solution un nombre autre que 15. Pourquoi? Parce que 15=5 + 5-1- 5 par définition, et que, par définition encore, multiplier 5 par 3, c'est répéter 5 trois fois. Ainsi, il ne peut pas plus se faire que 5X3 n'égale pas 15 qu'il ne peut se faire que je sois un autre quand je suis moi. C'est le principe de contradiction qui domine les mathématiques et en fait l'inexorable rigueur. Le libre arbitre n'a ici rien à faire. Le libre arbitre peut bien faire que le futur soit ambigu, il peut bien faire que l'instant d'après une chose ne soit pas ce qu'elle était auparavant, mais il ne peut faire que le présent ne soit pas fixé, qu'il ne soit pas ce qu'il est au moment où il l'est. Le libre arbitre n'a jamais eu de ces prétentions.

Or, les mathématiques ne s'appliquent pas au temps successif, elles dominent le temps, l'immobilisent pour ainsi dire, et ne considèrent les relations que comme éternellement présentes. Si l'on nous objecte qu'il y a,

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au contraire, une science mathématique, et non la moins importante, — la cinématique — qui a pour objet essentiel la détermination des lois à priori du mouvement et par conséquent de la succession, nous répondrons que le temps (^), tel que le considère la cinématique, n'est qu'un temps abstrait dans lequel la succession môme est, pour ainsi dire, intemporelle. On ne considère, en efTet, en cinématique que deux sortes de mouvements : le mouvement uniforme v = j et le mouvement uniformément varié v = Vo-\-yt. Or, ces deux formules du mouvement rectiligne supposent toutes deux quelque chose d'invariable : la première, l'invariabilité de la vitesse primitive; la seconde, la même chose et en plus l'invariabilité de la variation. Cette invariabilité est évidemment supposée réalisée quand on pose les formules, ou quand on pose les données du problème dont les formules doivent faire découvrir la solution. C'est le temps sans doute qu'étudie la cinématique, mais un temps toujours identique à luimême, un temps abstrait et, si l'on peut ainsi dire, intemporel. C'est toujours de choses données et par conséquent déjà réalisées qu'il s'agit en mathématiques, et partout, en cinématique comme ailleurs, le mathématicien ne fait qu'analyser des données et que développer leur contenu.

Les mathématiques ont donc un objet différent de celui du libre arbitre; il ne prétend dominer que l'avenir, le non-donné, elles ont pour domaine le donné, et il leur appartient tout entier. De plus, leurs lois sont des lois abstraites qui sont la règle de l'expérience, mais auxquelles l'expérience ne se conforme pas toujours, bien plus, auxquelles elle ne se conforme jamais. Où est dans la nature le cercle dont tous les points de la circonférence sont à égale distance du centre? Où est le triangle rectangle parfait, le carré parfait, la sphère parfaite? Où est le mouvement dont la vitesse est uniforme ou même uniformément variée? Le libre arbitre, au contraire, s'il existe, a pour matière le monde des phénomènes concrets,

(1) Nous sommes heureux de rencontrer les mêmes idées exprimées dans un livre qui fait le plus grand honneur à la philosophie française. Voy. Rabier, Logique, p. 250, 1 vol. in-8; Hachette, 1886.

c'est sur eux qu'il peut exercer son action, ce sont les phénomènes futurs qu'il peut appeler ou ne pas appeler à l'existence, selon son gré.

Si nous considérons maintenant les sciences expérimentales, nous trouverons des difficultés plus grandes. Ces sciences, en effet, ont le concret pour domaine et permettent de prévoir l'avenir. Le conflit avec le libre arbitre est ici possible et peut môme devenir inévitable. Tout dépend, en effet, de l'idée que l'on se fait des sciences de la nature. Si on considère les lois qui les forment seulement comme des lois extraites du passé, le libre arbitre peut encore se concilier avec elles; si, au contraire, on considère ces lois comme exprimant de véritables nécessités de l'avenir, le libre arbitre devient évidemment impossible.

Examinons donc cette dernière hypothèse. La science a toujours constaté une certaine relation entre deux phénomènes dans le passé, elle l'affirme de nouveau pour l'avenir. N'est-ce pas son droit? Bien plus, n'est-ce pas la condition même de son existence? Si les prévisions de la science pouvaient ne pas se réaliser, la science ne serait plus la science, puisqu'elle ne saurait pas.

Pour répondre à cet argument, il nous faut examiner jusqu'à quel point la science est en droit de réclamer la prévision nécessairement certaine de l'avenir comme la condition de son existence. Et, d'abord, si le libre arbitre existe, ne peut-elle plus prédire l'avenir? Elle le peut encore, mais sous la condition que rien d'imprévu ne vienne à le changer. Mais n'est-ce pas ainsi qu'elle le prédit toujours? Si vous appuyez le canon de ce pistolet chargé sur votre front et que vous pressiez la détente, vous vous ferez sauter la cervelle. Oui, si le pistolet ne rate pas. Mais le pistolet peut rater et la prédiction prétendue assurée ne l'est jamais. Tel jour, à telle heure, il y aura une éclipse de lune. Oui, à moins qu'une comète énorme, dont la parabole immense n'a jamais amené l'apparition, ne sorte des profondeurs infinies du ciel et ne retarde ou n'accélère par son attraction la marche de la lune ou de la terre. La loi physique affirme que les mêmes antécédents étant donnés, on verra se produire les mêmes conséquents.

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Elle se formule dans une proposition hypothétique, la relation invariable qu'elle aflirnie est celle de tels antécédents à tels conséquents, mais la loi n'aflii'me rien quant à la production des antécédents. 11 est évident, d'après cela même, que si le libre arbitre ou toute autre cause fait varier les antécédents, les conséquents varieront aussi. Vérifiez d'ailleurs toutes les prédictions scientifiques, physiques et chimiques, aucune ne se réalise à la lettre, absolument. Il faut toujours faire la part de l'imprévu. C'est sensiblement ce que la prédiction avait annoncé, mais ce n'est jamais tout à fait cela. Le foyer d'un miroir concave, malgré les lois physiques et mathématiques combinées, est bien sensiblement à égale distance du centre de courbure et du centre de figure sur la ligne des centres, mais il n'y est pas absolument ('). Nulle part, dans aucune expérience, on n'a constaté une proportionnalité parfaite entre la chaleur et le mouvement, et l'équivalent mécanique de la chaleur n'est qu'une moyenne. Est-ce que cette possibilité de l'imprévu, cette incertitude relative, empêche les sciences de la nature d'être véritablement des sciences? Pourquoi donc l'imprévu qui viendrait du libre arbitre les empêcherait-il davantage de prédire et d'annoncer ce qui doit être? Elles devraient seulement renoncer à la prétention de posséder la vérité absolue, — que l'expérience prouve qu'elles ne possèdent pas — et se contenter d'une vérité relative, — que l'expérience démontre qu'elles possèdent. Leurs prédictions alors ne seraient plus infaillibles, mais très probables, et d'autant plus probables qu'elles porteraient sur des événements hors de la portée du libre arbitre. Et en fait, ne sont-ce pas les prédictions astronomiques qui sont de toutes les plus exactes et les plus sûres, tandis que les prédictions physiques le sont un peu moins, que les

(1) En physique expérimentale, dit M. Hirn, « nous sommes obligés de substituer le mot approximation à celui d'exactitude, et la question est seulement desavoir quel est le degré de cette approximation. Dans l'état présent des choses, la concordance de deux expériences, faites absolument dans les mêmes conditious en apparence, dépasse rarement un millième et s'abaisse parfois au cinquantième du nombre qui représente la viaie valeur cherchée. » Théorie 'tiiécanique de la clialcur, 3^ édit., t. II, p. 414; Paris, Gauthier-Villars, 187G.

prédictions médicales sont très peu certaines et que les prédictions psychologiques ne le sont point du tout? On dira que c'est la multitude des causes qui, en augmentant, fait augmenter aussi les chances d'erreur; je le veux bien, mais pourquoi, parmi ces causes inconnues, s'obstiner à ne point vouloir faire une place au libre arbitre ?

Parce qu'alors, répond le déterministe, le libre arbitre devrait créer de la force, et qu'il pourrait amener des perturbations dans l'univers. — Mais nous venons devoir que, pourvu que la force créée par le libre arbitre fût très petite en proportion de la force totale du monde, les faits seraient respectés. Toute hypothèse qui s'accorde avec les faits est permise. Or, les faits assurent que la quantité de force qui subsiste dans le monde est sensiblement égale pour deux instants ditïérents. Pourvu donc que la variation de force soit insensible, les faits seront respectés. Mais variation insensible ne veut pas du tout dire variation absolument nulle.

Si maintenant on prétendait que la science a besoin pour vivre de l'absolue certitude de ses lois et de l'absolue certitude de ses prédictions, qu'il faut que partout et toujours l'avenir ressemble au passé, que partout et toujours les événements doivent être déterminés de tout point par les événements antérieurs, nous dirions : Ou la science prétend ne s'appuyer que sur l'expérience, ou elle consent à la dépasser et à se fonder sur des théories métaphysiques. Si elle ne veut s'appuyer que sur l'expérience, elle a simplement le droit de dire : Les choses se sont toujours en moyenne passées ainsi ; mais on ne peut pas affirmer sûrement, infailliblement, que les choses se passeront toujours comme elles se sont autrefois passées. Auguste Comte, Hume, StuartMill ont hautement avoué cette conséquence de leurs principes. On dira qu'alors il n'y a plus de science ; qu'y pouvons-nous? Est-ce nous qui avons forcé les positivistes à se confiner sur le terrain étroit de l'expérience, où le sol manque sous leurs pieds? Le positivisme subit la peine de son principe. Il n'admet et ne veut croire que l'expérience. Il n'a donc pas le droit de la dépasser. Hume, Stuart Mill, Auguste Comte l'ont bien senti, et M. Lachelier

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