I. — Critique des arguments scientifiques
Nier le libre arbitre, c'est affirmer la nécessité. — Trois sortes d'arguments contre le libre arbitre : scientifiques, psychologiques, métaphysiques — Premier argument scientifique. — La sociologie et le libre arbitre. — Statistiques et loi des grands nombres. — Réponse. — Double sophisme. — Deuxième argument. — La philosophie de l'histoire et le libre arbitre. — Réponse. — Sophisme de l'accident. — Troisième argument. — La science positive et le libre arbitre. — Loi de la conservation de la matière et de l'énergie. — Critique. — Première instance : Incertitude de la science. — Réplique. — Les sciences mathématiques et les sciences expérimentales. — Nature hypothétique de ces dernières. — Deuxième instance. — Réplique. — Passage du domaine de la science à celui de la métaphysique.
Le libre arbitre est la seule puissance à laquelle on ait attribué le pouvoir de changer quelque chose à l'ordre du monde, d'y introduire quelque chose d'imprévu et vraiment nouveau. Nier ce hbre arbitre, c'est donc affirmer que toute la suite future des événements est dès maintenant ari^êtée et déterminée sans qu'aucime puissance au monde soit capable d'y rien changer, que tous les événements actuels étaient complètement déterminés par les événements passés, que tout ce qui arrive doit arriver. Or, telle est la formule même de la croyance à la nécessité. Qu'on admette maintenant, avec le fatalisme oriental, que tout ce qui arrive dans le monde est l'œuvre arbitraire d'une puissance souveraine qui mène tout comme il lui plaît; qu'on soutienne, avec Spinoza, que tous les événements dépendent nécessairement des décrets nécessaires de Dieu; ou qu'on prétende, avec Leibnitz, que tous les actes de l'homme dérivent de sa
constitution originelle, qu'il a reçue toute faite des mains de son créateur, ou enfin qu'on enseigne seulement, avec les sensualistes des xyii^ et xviii® siècles, suivis par les savants contemporains, qu'aucun être dans le monde ne peut échapper au déterminisme universel, que nos actions sont les résultats infaillibles de nos passions et de nos désirs, la conclusion est toujours la même : Rien n'est maître de soi dans l'univers, rien n'est libre, tout ce qui arrive doit arriver. Il y a certainement de très grandes dilFérences dans la manière dont chacun de ces systèmes entend la nécessité; pour les Orientaux, c'est une forme de la liberté absolue qui s'impose aux êtres inférieurs; pour Spinoza, la nécessité dans notre àme n'est que la conséquence de la nécessité géométrique qui s'impose à tout; pour Leibnitz, la nécessité est au contraire la conséquence d'une ineffable raison; (^ur Hobbes, Gondillac, les savants contemporains, la détermination infaillible de tous les mouvements, de toutes les actions n'est que le résultat de lois positives partout observées, jamais démenties; mais, par des voies différentes, en partant des principes très divers, on arrive toujours au même but, l'affirmation dans le monde d'une succession d'événements à laquelle aucun être créé ne peut rien changer. Fatalistes, déterministes, sont donc d'accord sur les conclusions, quelles que soient leurs divergences de doctrines ; et en eifet, que m'importe que la nécessité qui m'enchaîne vienne du dedans ou du dehors, que je sois attaché par un fatalisme extérieur ou par un déterminisme intérieur, en suis-je moins enchaîné?
Nous ne nous appliquerons donc ici qu'à examiner les arguments, quels qu'ils soient, qui servent à étayer cette doctrine, recherchant sous les divergences apparentes le lien caché qui les unit.
Les arguments divers apportés par les philosophes pour soutenir la thèse de la nécessité et nier le libre arbitre peuvent se diviser en trois grandes classes : les uns s'efforcent de montrer que la thèse de la nécessité est la seule qui puisse s'accorder avec les résultats incontestés de la science positive; les autres prétendent trouver dans l'expérience psychologique la preuve de la