‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 113 sur 193 · LOGIQUE DES FUTURS CONTINGENTS · texte numérisé non relu

LOGIQUE DES FUTURS CONTINGENTS

formule. Je pourrais aussi bien soutenir qu'on peut tirer de cette formule une preuve en faveur de la liberté; les choses qu'on ne comprend pas, on les comprend comme on veut. En résumé, l'intelligence humaine ne peut rien se représenter hors du temps ; à cause de cela môme la pensée — non la conception ou la croyance — d'une représentation hors du temps des choses temporelles nous paraît une impossibilité. La prescience de Dieu est incompréhensible. Or, un argument tiré de prémisses qu'on ne comprend pas ne peut manquer d'être considéré comme un argument nul et non avenu. On ne discute pas l'objection de la prescience, on refuse à priori de la discuter, on ne doit lui opposer qu'une fm de nonrecevoir. Elle n'a pas plus de valeur que n'en aurait un témoignage en langue chinoise devant un tribunal où personne n'entendrait que le français.

L'argument de la prescience peut d'ailleurs s'humaniser, si l'on peut ainsi parler, descendre du ciel sur la terre et se présenter de nouveau à nous sous une forme plus saisissable qui nous force à le discuter.

Aristote a remarqué depuis longtemps déjà, nous l'avons vu (^), que les règles des contradictoires ne doivent plus être les mêmes s'il y a dans l'avenir des propositions véritablement ambiguës, comme doivent l'être celles qui expriment les actions libres. Dans le passé, dans le présent, de deux propositions singulières, l'une affirmative, l'autre négative, ayant même sujet et même attribut, si l'une est vraie, l'autre doit être nécessairement fausse, et, si l'une est fausse, l'autre doit nécessairement être vraie. Ainsi de ces deux propositions : César a été tué à coups de poignard^ — César n'a pas été tué à coups de poignard, l'une est nécessairement vraie, l'autre est nécessairement fausse ; de même entre ces deux autres : Il y a des hommes dans la lune, — U n'y a pas d'hommes dans la lune, il n'y a aucune alternative possible, il faut que l'une des deux soit vraie et l'autre fausse.

Or, on ne voit guère comment il en pourrait être autrement pour toutes les propositions singulières du

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futur. Ainsi entre ces deux propositions : Je tuerai un homme demain, — Je ne tuerai pas un hormne demain , l'une des deux doit nécessairement être vraie, tandis que l'autre sera fausse. Il n'est pas possible de dire avec Aristote et Épicure qu'aucune des deux n'est vraie ni fausse. Il est évident que dès 'maintenant il y en a une qui est vraie, l'autre qui est fausse. Quelle est la vraie? Celle qui sera, qui doit être. Quelle est la fausse? Celle qui ne sera pas, qui ne doit pas être. Ce qui sera sera est une proposition aussi évidente que le principe d'identité dont elle n'est d'ailleurs qu'une variante. Ainsi dès maintenant, tout ce qui doit être est vrai, tout ce qui ne doit pas être est faux. Or, dire que ce qui doit être est vrai dès maintenant, c'est dire que dès maintenant ce qui doit être est assuré, certain par conséquent et fixé. L'avenir sera ce qu'il sera et non autre. Dès maintenant, il est sûr que les hommes qui tueront tueront, que ceux qui seront chastes seront chastes et que ceux qui feront l'aumône la feront. Toutes les actions des hommes, tout l'avenir est donc dès maintenant assuré et déterminé; bien plus, tout a été ainsi certain et déterminé de tout temps; la logique nous dévoile donc ce qu'il y avait de vraiment redoutable au fond de l'argument de la prescience. Il faut renoncer maintenant ou au principe de contradiction ou au libre arbitre, il faut choisir entre la raison et la liberté.

L'argumentation est subtile et ne manque pas d'une certaine rigueur, mais il n'est pas impossible de la résoudre. Sans doute, ce qui sera sera, ou ce qui doit être doit être, mais on peut dire aussi sans changer la valeur de ces identicismes, comme eût dit Leibnitz : ce qui sera libre sera libre, ce qui doit être doit êti'e ce qu'il doit être, c'est-à-dire libre s'il doit être libre et forcé s'il ne doit pas être libre. Dès maintenant, une seule des deux actions contradictoires doit être vraie, mais laquelle? Voilà la question. Tant qu'aucune intelligence ne peut décider celle qui doit être, la vérité reste indéterminée, suspendue pour ainsi dire au-dessus des contradictoires, prête à tomber sur l'affirmative, mais pouvant aussi bien se porter sur la négative. La locution

[.A RAISON srFFISANTi:. .).).)

dès maintenant porto dono non point siu' la vôi'ité de l'une des deux propositions à Vexchision de l'autre, mais sur la vérité de l'une ou de l'autre, ce qui est bien diiiférent. La nécessité ne se trouve que dans l'alternative. Transporter la nécessité de l'alternative aux membres de cette alternative, c'est attribuer aux parties ce qui n'est vrai que du tout. Les logiciens connaissent ce paralogisme et le nomment : fallacia compositionis. — Ainsi, tous les raffinements logiques ne parviennent pas à suspendre l'indétermination des événements futurs qui dépendent de la volonté. Pour la détruire, il faudrait un oracle, une prophétie. Tout événement prédit cesse par là même d'être libre si la prédiction est assurée, c'est-àdire si l'événement prédit est la conséquence de certaines données régulières et infaillibles, comme une éclipse, ou si elle porte sur un événement qui dépend de la volonté immuable de celui qui fait ou inspire la prédiction.

Ainsi ce n'est qu'en apparence que les lois logiques s'opposent au libre arbitre. Les déterminations du passé, nous les transportons dans l'avenir et nous voulons retrouver dans cet avenir la nécessité même qui est le caractère du passé. Dans le passé, la vérité est arrêtée, fixée, déterminée, l'une des deux propositions est vraie tandis que l'autre est fausse, mais dans l'avenir toutes les deux peuvent également être vraies ou être fausses ; seulement, anticipant l'avenir et le supposant déjà réalisé, nous disons qu'au moment où quelque chose se réalisera, cela même qui se réalisera sera vrai. Mais personne évidemment ne songe à contester cela, personne ne songe à dire que mon action présente ou passée pourrait ne pas exister maintenant qu'elle existe; seulement, on prétend qu'avant d'exister rien ne nécessitait son existence; de sorte que, si après avoir été, elle ne peut plus ne pas être, avant d'avoir été, elle pouvait toujours ne pas exister. L'avenir reste donc indéterminé quand on ne peut le prédire, et cette indétermination suffit à la possibilité du lil)re arbitre.

Mais cette indétermination même n'est-elle pas une illusion qui vient de notre ignorance'? Est-ce que tout ne se tient pas dans l'univers? Est-ce que le présent n'est

pas relié au passé et l'avenir à son tour n'est-il pas tout entier enchaîné au présent et au passé? Ainsi pensaient sans doute autrefois les Grecs quand ils nommaient le monde un ordre, un arrangement, un x6c7i/.o;, ainsi pensaient encore les Latins quand ils appelaient U7iiuersus l'ensemble des choses. Ainsi pensait Leibnitz quand il disait : le présent résulte du passé et est gros de l'avenir; ainsi raisonnait Kant lorsqu'il soutenait que l'esprit humain ne peut concevoir le monde que comme une chaîne continue de phénomènes reliés entre eux par la loi de causalité. Ainsi pensent de nos jours encore la science contemporaine et, de l'autre côté de la Manche et du Rhin, cette philosophie nouvelle qu'on appelle le monisme, quand leurs représentants les plus autorisés soutiennent qu'on peut concevoir l'intelligence humaine arrivée à une connaissance assez grande de l'univers pour lire dans un seul événement présent la suite entière des événements passés et des événements futurs.

Le principe qui domine cette conception est le principe de la raison suffisante et nul ne l'a mieux vu que le grand Leibnitz. Toutes les philosophies déterministes sont comprises et embrassées dans son système. Le principe de raison renferme en lui tous les autres principes dont on a dérivé la détermination nécessaire des événements. Qu'est-ce que le principe de causalité efficiente, sinon une des formes de ce principe? La cause efficiente est, en effet, la raison antécédente d'une existence. Les deux principes de la conservation de la matière et de la force, qu'on peut exprimer sous cette formule antique : Rien ne se crée, rien ne se perd.

Ex nihilo nihil, m nihilum nil posse reverti,

que sont-ils autre chose que des expressions concrètes déduites de ce principe : Rien sans raison, c'est-à-dire, rien n'apparaît qui n'ait une raison d'apparaître, rien ne disparaît qui n'ait une raison de disparaître; c'est-àdire encore, rien n'est absolument nouveau, rien ne s'anéantit complètement? C'est encore ce même principe qui fonde et légitime l'induction, c'est lui qui nous pousse à rechercher dans l'invariabihté d'une pensée éternelle

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